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Tribune

Palestine. Fin de partie pour le Fatah

L’écrivain libanais engagé Elias Khoury acte dans cette tribune la fin de l’ère du Fatah, annoncée par le soulèvement qu’a récemment connu la Palestine. Il enjoint le président Mahmoud Abbas à démissionner pour laisser la place à un renouveau qui frappe à sa porte.

Rafah, bande de Gaza, 29 avril 2021. Mahmoud Abbas annonce le report des élections législatives palestiniennes
Said Khatib/AFP

Même s’il ne savait pas, il le sait. Mais il fait semblant.

C’est le constat qu’appelle la position de monsieur Mahmoud Abbas face à ce soulèvement palestinien global qui s’est déclenché depuis le quartier de Cheikh Jarrah pour s’étendre à l’ensemble de la Palestine historique, et qui a atteint son paroxysme tragique avec les missiles qui pleuvaient sur Gaza, la mort de dizaines d’enfants palestiniens, et toutes ces familles décimées dans ce territoire.

Cette période est finie. Et l’histoire du gouvernement d’Oslo est désormais d’un ennui mortel.

Je ne veux pas expliquer ici les raisons qui poussent l’Autorité palestinienne à nier la fin de cette période, car elle-même n’a plus aucun poids. Elle n’est qu’un vague souvenir laissé par le temps.

Ceux qui ont transformé le Fatah en ruines n’ont pas le droit de pleurer sur les ruines du Fatah1. Car les ruines ne pleurent pas sur les ruines. Ce sont les vivants, les amoureux qui ont pleuré, fait pleurer, et sorti la poésie arabe du lexique du souvenir.

La question de la division est désormais caduque. Le peuple palestinien a mis fin à la division le jour où il s’est soulevé à Al-Lydd, à Yafa, à Haïfa, en Galilée, à Naplouse, à Ramallah, à Hébron et à Jénine. À la croisée des chemins de la Nakba qui n’en finit pas — mais aussi de la résistance qui se poursuit —, il a rencontré Gaza.

Remplacer le vide par du vide

La véritable question aujourd’hui est l’incapacité des structures politiques, organisationnelles et intellectuelles à formuler les problématiques propres à cette nouvelle étape et à penser les programmes adéquats.

Analyser la politique palestinienne comme étant une lutte pour le pouvoir, c’est labourer la mer. Vous savez, n’est-ce pas, qu’il n’y a aucun pouvoir ? Même Gaza ne pourrait pas représenter un pouvoir, malgré sa résistance héroïque.

C’est pour cela que les manœuvres auxquelles nous assistons aujourd’hui, après que les ruines des bombardements ont été déblayées, ne signifient plus rien. C’est une vaine tentative de remplacer le vide par du vide.

Ce sont là les manœuvres de régimes arabes à bout de souffle, craignant pour leur stabilité, ou d’autres régimes qui pensent pouvoir payer le prix du sang, ou encore celles des Américains et des Israéliens qui imposent leurs conditions pour reconstruire ce qu’ils ont détruit.

Personne ne veut reconnaître que cette ère est arrivée à sa fin.

Les politiques actuelles en Palestine et dans la région seront incapables de se reprendre en main, car elles partent d’une conviction erronée : elles pensent que l’annonce du cessez-le-feu signifie la fin de la bataille.

Cette bataille ne s’est pas achevée avec l’arrêt du bombardement sauvage sur Gaza. Bien au contraire, l’arrêt de ce massacre sanglant marque le début d’un nouveau chapitre de cette bataille, et non sa fin.

L’échec du pragmatisme politique

C’est là ce que les esprits qui se sont trop habitués à lire la politique comme une éternelle bataille de pouvoir ne peuvent comprendre. Car ce qui se passe aujourd’hui en Palestine dépasse l’acceptation communément admise de la politique, souvent réduite à des manœuvres et à la recherche de petits acquis. Ces politiques mesquines ont fait perdre aux Palestiniens leurs droits à deux reprises : la première fois en 1948, lorsque ce qui restait du territoire palestinien a été partagé entre les royaumes jordanien et égyptien ; la deuxième lorsque le leadership palestinien a accepté de jouer le jeu, jusqu’à atteindre le point d’orgue des minables accords d’Oslo.

Aujourd’hui a lieu une bataille historique. Elle n’a rien à voir avec le pédantisme des formules politiques qui essayent de cacher avec leurs mots bien choisis les blessures qui saignent depuis sept décennies.

La résistance palestinienne portait à ses débuts la conscience de son rôle primordial, lorsqu’elle a formulé le projet d’un État démocratique et non confessionnel. Il est vrai que ce projet n’a pas dépassé le stade d’une proposition générale et ne s’est pas transformé en un programme militant. Mais il portait en lui le noyau d’une conscience que la lutte ne se déroule pas seulement sur le terrain, mais également sur le plan du sens humain et profond que l’on donne à la résistance. Cette page a été tournée au profit de ce qu’on a appelé le pragmatisme politique. Une danse macabre sauvage a eu lieu autour de l’interprétation de l’idée de deux États, colportée en tant qu’incarnation de la politique puisqu’elle promouvait les moitiés de solutions.

Cette danse macabre s’est achevée avec l’assassinat de Yasser Arafat, et l’annonce du général Ariel Sharon — alors qu’éclatait la deuxième intifada avec le slogan de la création d’un État palestinien sur une partie de la Palestine historique — qu’Israël menait à nouveau une guerre d’« indépendance », autrement dit une actualisation de la guerre de la Nakba.

Une sortie honorable pour Mahmoud Abbas

L’Autorité palestinienne qui a hérité du pouvoir d’Arafat a fait l’impossible, elle a plié l’échine jusqu’à se briser pour satisfaire le camp d’en face et obtenir un semblant d’État, au détriment de la dignité du peuple palestinien. Tout cela à l’ombre d’une domination israélienne absolue qu’on appelle « la coordination sécuritaire », et d’un discours qui criminalise la résistance à l’occupation.

Quel en a été le résultat ?

Le Fatah est devenu l’ombre de lui-même.

Regardez ce que vous avez fait. Regardez comment vous n’avez cessé d’effacer votre propre histoire. La partie est finie.

« On reprend depuis le début », car c’est là où tout s’est joué pour la Palestine.

Ce retour au commencement a été imposé par la sauvagerie du projet colonial sioniste, sa folie apocalyptique et sa détermination à soumettre la région à son projet qui consiste à transformer le mythe en histoire.

Ce qui s’est passé pendant la révolte de mai 2021 est un retour aux interrogations du commencement, puisque les sionistes ont voulu continuer à spolier les maisons du quartier de Cheikh Jarrah en déclarant que leur projet de Nakba n’aspire qu’à une seule chose, c’est d’effacer toute existence palestinienne. Leur langage raciste s’est manifesté crument au grand jour, de même que les balles de leurs fusils et les bombes de leurs avions.

Lorsque le président palestinien Mahmoud Abbas a décidé l’annulation des élections présidentielle et législatives, il voulait éviter de devoir quitter le pouvoir.

Lorsque l’Autorité palestinienne a mené une campagne de terreur contre la liste « Liberté » menée par le prisonnier Marwan Barghouthi et Nasser Al-Qodwa, elle savait très bien que la question qui allait se poser ne concernait pas le conseil constitutionnel, mais la présidence palestinienne et la fin de son mandat. Elle concernait également la disposition du cœur battant de la résistance qui se trouve à l’intérieur des prisons coloniales à commencer une nouvelle ère, celle de la résistance à la colonisation.

La présidence palestinienne a tenté de fuir sa fin inéluctable en reportant les élections, mais la révolte de Jérusalem est venue annoncer que c’est toute cette ère qui est arrivée à sa fin.

Il est temps pour le président Mahmoud Abbas et pour son groupe de démissionner avec honneur, de manière à préserver autant que faire se peut une histoire à laquelle ils ont jadis appartenu.

Cette nouvelle étape a besoin d’une nouvelle vision qui rende à la cause d’un peuple qui a décidé de ne pas mourir ce qui lui appartient.

1NDT. « Pleurer sur les ruines » est une expression qui fait référence à un thème classique de la poésie arabe préislamique, où le poète entame ses vers en se rendant sur les traces des lieux de vie nomade de sa bien-aimée pour évoquer son souvenir.

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