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Palmyre des ruines, Palmyre des prisons

Métaphore d’une Syrie oubliée

Le risque de destruction des ruines de la cité antique de Palmyre a soulevé une grande émotion à travers le monde. Mais c’est sans doute celle de la prison de sinistre mémoire par l’organisation de l’État islamique qui aura le plus parlé aux Syriens, tant ce bagne était le symbole d’un système carcéral visant à briser à la fois toute opposition et chaque individu. Témoignage.

Deux images de Palmyre imprègnent l’imaginaire collectif des Syriens. L’évocation de l’une est rarement associée à l’autre. La première nous est enseignée à l’école. C’est celle d’un grand site touristique ; nous voyons les colonnes antiques à la télévision, peut-être même lisons-nous dans les journaux des éléments sur le tourisme annuel qui s’y rapporte. Mais il est un autre Palmyre, invisible : celui de la terrible et effroyable prison qui a semé la terreur parmi les Syriens tout au long des deux dernières décennies du XXe siècle.

Ce double visage de Palmyre est une métaphore de toute la Syrie. Le pays entier se compose de deux mondes dissociés, un premier monde visible où la vie se déroule de manière ordonnée et un monde invisible, enseveli dans l’obscurité, la souffrance et la peur.

Dans le monde visible, il y a le pouvoir, ses images, ses symboles, ses mots et ses signes. Dans le monde souterrain obscur, il y a les usines secrètes du pouvoir, les centres de sécurité et les prisons, les lieux où l’on produit la peur, le silence et l’isolement. Mais il est aussi un troisième monde, celui de l’ensemble des Syriens, visibles et invisibles tout à la fois, celui des passants dans la vie de qui la peur et le poison sont instillés à travers de rares nouvelles murmurées. Pour semer la terreur, l’usine secrète fonctionne à pleine capacité.

J’ai passé près d’un an dans la prison de Palmyre, du début à la fin de l’année 1996, et ce fut une année épouvantable. Quinze ans s’étaient écoulés depuis mon arrestation en décembre 1981 et j’avais terminé mes années de peine, avant d’être transféré avec une trentaine d’autres camarades dans ce centre de détention. Je ne me souviens plus de la raison qui a motivé ce transfert, mais il n’y a pas besoin de motif dans un système tyrannique. Par ce transfert, l’idée était d’exprimer le poids de la loi dans la « Syrie d’Assad », y compris celui du tribunal exceptionnel devant lequel j’avais fini par comparaître, onze ans et quatre mois après mon arrestation.

Des lucarnes dans le plafond

Contrairement à d’autres prisons syriennes, en particulier à Alep (décembre 1980 à avril 1992) et Damas (avril 1992- janvier 1996), dans lesquelles j’ai passé quinze ans en tout, les prisonniers à Palmyre étaient surveillés d’en haut, à travers des ouvertures faites dans le plafond des cellules. Ce qui les forçait à garder leurs têtes baissées dans leurs cellules, quand ils ne sortaient pas dans les petites cours attenantes dans lesquelles ils étaient torturés. Un tel dispositif de surveillance était un symbole éloquent de l’aspiration du régime à un contrôle total de ses administrés, sans que ces derniers aient pu voir son vrai visage derrière le masque calme et maîtrisé du président Hafez Al-Assad qui surgissait en permanence à la télévision.

Nous étions obligés de nous allonger 12 heures par jour en hiver, 11 heures en été, exclusivement sur le côté et immobiles, les yeux bandés. À elle seule, cette position du corps est lourde de sens politique. Dormir longtemps, se bander les yeux, ne pas bouger, même pendant notre sommeil, était représentatif du système Assad auquel les Syriens devaient se conformer. Par la terreur qu’elle inspirait, la prison de Palmyre garantissait cette discipline.

Palmyre était aussi la prison « naturellement » destinée aux islamistes. Quant aux communistes, ils y étaient emprisonnés à titre punitif, une sanction qui pouvait durer des années : aucun de nous n’y a passé toutes ses années de prison, et aucun de nous n’est mort sous la torture à Palmyre. Les islamistes étaient bien plus mal accueillis que nous. À notre arrivée, chacun de nous a reçu 100 coups appliqués avec un câble à quadruple épaisseur. Il s’agissait de nous fouetter la plante des pieds à l’aide de ce câble composé de quatre autres fabriqués dans le caoutchouc des roues des véhicules et tressés ensemble. Ce supplice nous était infligé alors que nous avions les mains liées dans le dos et que nos corps étaient pliés et enserrés dans une roue, les pieds vers le haut.

Tarif double pour les islamistes

Mais le « tarif » pour les islamistes à leur arrivée était de 500 coups, certains pouvant être mortels. Dans une cellule à proximité de la nôtre, on avait infligé ce supplice à l’un d’eux ; élevés au début, ses cris s’éteignaient petit à petit ; puis on n’entendait plus que le bruit répété des coups de fouet. Au terme des 500 coups, les bourreaux sont entrés dans notre cellule prendre un sac en plastique pour y mettre le câble noir. Du sang rouge en dégoulinait.

Nous subissions des sévices de manière aléatoire, sans motif particulier et à n’importe quel moment. Ce pouvait être une gifle sur la figure — le seul moment où l’on avait relevé la tête, même si on avait gardé les yeux fermés. On pouvait nous administrer plusieurs dizaines de coups de câbles après nous avoir attachés à la roue ou alors directement à même la peau de nos dos nus. On pouvait aussi nous obliger à ramper sur le sol en ciment dur de la salle rattachée à la cellule, en nous servant de nos coudes et genoux.

Il nous était interdit de recevoir des visites ou de l’argent. Nous étions démunis de tout, à part le peu d’affaires que nous avions pu emporter lorsqu’on nous avait transportés subitement à Palmyre en 1996. Nous avions faim la plupart du temps. Certaines matinées, notre petit déjeuner se résumait à quatre fèves par personne. Il n’en était pas toujours ainsi, mais la nourriture était maigre tout le temps. Les prisonniers islamistes utilisaient le fil pour couper en deux ou trois l’œuf dur qu’on leur donnait, par souci d’égalité entre les parts.

À part le massacre qui a eu lieu dans la prison le 27 juin 1980, à l’issue d’une prétendue tentative d’assassinat de Hafez Al-Assad, on procédait deux fois par semaine à des exécutions capitales. Le nombre des prisonniers victimes du massacre du début des années 1980 n’est pas connu (on parle de 500 à 1000 prisonniers islamistes), ni celui des prisonniers exécutés (on évoque plusieurs milliers, probablement 15 000), pas plus que ne sont connus les lieux où ils furent enterrés.

Le dispositif de la prison de Palmyre était un condensé du système de Hafez Al-Assad ; plus encore, l’association de la torture et de la mise en isolement prolongé ressemblaient à la personne même d’Assad. L’homme était patient et persévérant. Torturer les prisonniers quotidiennement et pendant vingt ans lui ressemble à bien des égards. Un dispositif qui s’intègre parfaitement dans la logique du slogan « pour l’éternité », scandé par les élèves et les soldats dans les écoles et les casernes, le matin de chaque jour des deux dernières décennies de son règne.

La cité ancienne et touristique

Le destin a voulu que je connaisse le Palmyre invisible avant de connaître le Palmyre visible, la cité antique. À notre arrivée aux premiers jours de 1996, nous étions trop affolés pour voir quoi que ce soit. Le Palmyre touristique, je l’ai vu pour la première fois en 2005, lors du tournage d’un documentaire intitulé Voyage dans la mémoire (réalisé par Hala Mohammad, avec la participation de Faraj Birkadar, Ghassan Jbaï et moi-même). Ce sont des vestiges impressionnants, mais qui restent associés dans mon imaginaire à l’omission des vivants et à l’instrumentalisation du tourisme comme politique pour glorifier un régime tyrannique. Une politique dont je fus une des victimes. Ce jour-là, nous n’avions pas pu nous approcher de la prison. La réalisatrice a réussi à filmer en cachette la porte, mais aucun de nous, anciens prisonniers de Palmyre, n’étions avec elle à cet instant précis.

Mais quid du troisième Palmyre, le Palmyre vivant et habité (plus de 100 000 âmes à l’époque), dont aucun signe de vie ne parvenait à nos oreilles dans nos cellules, n’était l’appel à la prière du muezzin par moments ? Comme toute la Syrie, ce Palmyre-là était recouvert de silence et de peur. Après la révolution, des manifestations opposées au régime ont eu lieu, puis se sont stoppées avec l’arrêt des manifestations dans le pays dans la seconde moitié de l’année 2012, lorsque le régime a commencé à utiliser l’aviation contre les villes.

Selon un rapport de Human Rights Watch, la prison a été remise en service en décembre 2011, après une interruption de près de dix ans. Le rapport de l’organisation américaine parle alors de 2 500 prisonniers. Il convient de préciser que la prison de Palmyre a été remplacée par celle de Sednaya dont la plupart des prisonniers étaient des islamistes, mais cette fois-ci des salafistes et des djihadistes. La prison de Sednaya a connu à son tour un massacre en 2008 dont le commanditaire était Maher Al-Assad, frère de Bachar, comme Rifaat, frère de Hafez fut à l’origine de celui de 1980 à Palmyre.

Un mémorial de la répression

C’est en juin 2003 que j’ai écrit mon premier texte sur la prison de Palmyre à l’occasion de la commémoration du massacre qui y avait eu lieu en juin 1980. Dans le livre traduit en français en mars dernier, Récits d’une Syrie oubliée, j’ai évoqué l’importance de ne pas détruire cette prison. J’ai proposé de la transformer en musée qui expose les outils de torture, d’y mettre un mémorial en hommage à ses victimes, pour exprimer notre aptitude à dépasser la logique de la revanche. Cette proposition faisait partie d’une série d’alternatives : détruire la prison et faire disparaître toute trace, par le régime ou par un autre pouvoir en Syrie, la rouvrir et l’utiliser ou encore l’abandonner et la laisser tomber en ruine. Il a fallu que la prison et la ville passent aux mains d’une force fasciste conçue pour démontrer qu’il y a pire que le régime d’Assad -– lequel n’a pas cherché à résister ni à défendre la ville.

L’abandon de la ville à l’organisation de l’État islamique (OEI) a-t-il été une manière de rendre la cité antique et touristique plus visible aux yeux de l’Occident et des organisations internationales, au mépris de la ville invisible, celle de la prison qui tomberait aux mains d’une force non moins sauvage et qui n’hésiterait pas à faire de la prison le même usage ? Cette hypothèse n’est pas loin de la logique du régime qui est parvenu en partie à ses fins. En Occident, l’opinion publique a été très préoccupée par la cité antique, moins par le sort des habitants, et très peu par celui des prisonniers.

Il semblerait également que la prison ait été vidée des prisonniers comme des documents. Le régime ne laisse pas derrière lui ses secrets ni les témoins de ses crimes. Je ne serais pas étonné d’apprendre que le musée est également vide. Ce ne serait pas pour protéger le patrimoine. Il est probable que les objets ont été volés en tout ou partie, ce ne serait pas la première fois que des personnalités du régime accumulent des fortunes venues du commerce des objets d’art qui ont pour destination ultime des hommes fortunés occidentaux. Rifaat Assad était très fort à ce jeu, en plus de ses exploits dans les massacres.

Dans les photos que l’OEI a publiées de la prison de Palmyre, je n’ai rien remarqué de singulier, si ce n’est le bureau d’un officier ou fonctionnaire, une pièce dans un pitoyable état d’abandon et de temps figé. Sur le mur, il y avait un portrait de Hafez Al-Assad, le héros de la prison. L’usure et la barbarie sont des marques distinctives de la « Syrie d’Assad », rien de nouveau. Le temps figé, celui de « l’éternité » en est une autre.

L’OEI a déclaré que les vestiges ne seraient pas touchés. Et dès les premiers jours de son arrivée, les médias ont fait état de l’exécution de plus de 200 personnes. Ces exécutions de masse par l’OEI sont à la ville ce que les rites de torture par Assad sont à la prison. Mais le régime torturait, exécutait et enterrait en secret tandis que l’OEI a transformé le meurtre, la décapitation en art de gouverner. L’organisation se base en ceci sur une tradition vivante : des décennies d’impunité et de mépris de la justice, en Syrie et dans des environs.

Mais l’OEI, qui ne s’est pas encore attaquée aux vestiges, a fait exploser la prison. En tant qu’ancien pensionnaire de cette prison, je ressens de la tristesse. Je m’imaginais visitant cette prison un jour, en compagnie d’autres prisonniers qui en ont fait l’expérience comme moi. Nous nous serions promenés dans ses dédales et nous en serions sortis. De cette manière seulement, nous aurions repris à la prison ce que nous y avons laissé de nous-mêmes. Nous aurions mis derrière nous prison, individus et régime. La destruction de Palmyre n’est en aucun cas un acte de libération. Il réduit à néant le rêve que nous avions fait de nous approprier notre prison comme un premier acte de liberté.