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Pas d’armistice en vue dans la guerre du pétrole

Le 16 janvier 2016, le prix du baril de pétrole a passé la barre des 30 dollars, contre 110 un an et demi plus tôt. La chute menace de continuer. La guerre du pétrole fait rage. C’est un changement stratégique dont les dégâts seront considérables.

La chute du prix du pétrole de plus de 75 % en un an et demi est historique. Elle dépasse le contre-choc pétrolier de 1985 et le trou d’air de la grande récession de 2008. L’effondrement, qui n’est sans doute pas achevé, traduit des changements géo-économiques et géopolitiques majeurs. À la base, comme partout, la chute des prix s’explique par un déséquilibre entre l’offre et la demande. La croissance mondiale est moins dynamique que prévu et son contenu en pétrole ralentit, notamment en Chine qui a consommé à elle seule 42 % de la croissance de la demande mondiale de pétrole entre 2003 et 20131. Ce ralentissement a du reste généré dès 2012 un retournement des prix de l’ensemble des matières premières.

Mais pour le pétrole, on a beaucoup plus affaire à un choc d’offre qu’à un choc de demande. Au sein de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep), la Libye et l’Irak ont maintenu leur présence malgré le chaos. Hors Opep, la Russie a retrouvé et même battu ses records historiques de production et d’exportation. Et la production des pétroles non conventionnels de l’Amérique du Nord est rapidement montée en régime. La production totale aux États-Unis a pratiquement doublé depuis 2008. Ses importations ont massivement reculé. Il y a là une manifestation bien connue de ce que les économistes appellent le super-cycle des matières premières2. Des prix élevés incitent à une pleine utilisation des capacités existantes et à des investissements dans des capacités nouvelles coûteuses mais rentables parce que les prix sont élevés.

Mais le fait vraiment nouveau a été d’ordre stratégique. Face à la surproduction qui s’installait, l’Opep, en décembre 2014, a néanmoins décidé de ne pas baisser son offre. C’est plus précisément l’Arabie saoudite qui a décidé de ne plus jouer le rôle de régulateur du marché en dernier ressort consistant à ajuster à la baisse ou à la hausse sa production pour «  tenir  » les prix. Alliée aux autres monarchies pétrolières du Golfe, elle a imposé sa stratégie à l’ensemble de l’Opep. Un an après, en décembre 2015, les pétromonarchies ont imposé son maintien, alors même que la chute des prix ne semblait pas diminuer la surproduction et que plusieurs pays (Algérie, Angola, Nigeria, Venezuela) réclamaient une réduction de la production et un retour aux quotas.

L’Arabie saoudite et ses alliés du Golfe, qui recèlent les plus grandes réserves pétrolières à très bas coûts d’exploitation de la planète3 se sont vus le dos au mur. Couper leur production pour maintenir les prix signifiait laisser la production américaine de pétrole de schiste, la production russe puis celle de l’Iran (une fois les sanctions levées) prendre la place laissée vacante. À court terme, les revenus des monarchies pétrolières auraient été relativement préservés. Mais elles auraient perdu le contrôle du marché du pétrole, c’est-à-dire une base essentielle de leur puissance économique et géopolitique déjà fragilisée.

Un rebond au deuxième trimestre 2016  ?

La stratégie de Riyad s’avère cependant inefficace et de plus en plus coûteuse, y compris pour le royaume. La chute des prix n’arrête pas la surproduction. En 2015 les producteurs américains ont souffert. Les fermetures de puits ont été massives, mais la production n’a pratiquement pas reculé. Les Russes ont augmenté la leur. L’offre mondiale a continué d’augmenter plus que la demande (+ 2,6 millions de barils par jour contre +1,7 million) et la surproduction (2 millions de barils/jour) n’a pas reculé par rapport à celle de 2014. Et cette année, prévoit l’Agence internationale de l’énergie (AIE), si la production américaine devrait commencer à baisser, la production de l’Iran prendra le relais. Le ministère iranien du pétrole a annoncé une augmentation d’un million de barils par jour en deux étapes. Et pour revenir sur le marché notamment en Europe, il est prêt à des sacrifices, au moins dans un premier temps4.

Parallèlement, les pays exportateurs les plus fragiles laissent flotter leur monnaie par rapport au dollar pour tenir leurs productions et leurs parts de marché. Le naira du Nigeria est en grande difficulté. Le rouble russe, le manat d’Azerbaïdjan, le tenge du Kazakhstan s’effondrent. Mais, en 2016, selon l’AIE, l’offre pourrait encore dépasser la demande de près d’un million de baril par jour5.

Les prix devraient donc poursuivre leur dégringolade. Jusqu’à 20 dollars et peut être même moins, avance la très écoutée banque américaine Morgan Stanley, car la hausse du dollar qui accompagne automatiquement la baisse du prix du pétrole ajoute ses effets au déséquilibre offre/demande.

Un atterrissage et un rebond sont envisageables au deuxième semestre 2016 si l’Opep change de stratégie ou si — encore plus improbable — émerge une discipline internationale du marché. Une stabilisation et un rebond interviendraient sans doute également si la croissance de la demande était plus soutenue que prévu (notamment en Chine). Mais, en tout état de cause, il ne faut pas s’attendre à un retour aux prix du début de la décennie. «  À la différence des cycles précédents, les prix devraient cette fois-ci rester durablement bas  », martèle depuis novembre 2015 Christine Lagarde, la directrice du Fonds monétaire international (FMI)6. Les marchés à terme eux-mêmes misent sur une timide reprise à environ 60 dollars le baril en 2019.

D’après Rabah Arezki, le «  Monsieur matières premières  » du FMI et Maurice Obstfeld, son nouveau chef économiste, la faiblesse durable des prix du pétrole sera notamment une conséquence durable de la «  révolution  » du pétrole de schiste (qui «  va raccourcir les cycles de prix pétroliers et diminuer leur amplitude  ») et de la tendance à la baisse de la consommation, y compris aux États-Unis7.

Des effets ravageurs

Selon la doxa économique, la baisse des prix du pétrole est une bonne chose. Les producteurs y perdent, les consommateurs y gagnent mais les gains l’emporteraient sur les pertes. Les pays consommateurs sauraient mieux utiliser la rente pétrolière que les producteurs et cela bénéficierait à la croissance mondiale.

La situation actuelle crée une inquiétude nouvelle. Elle se répand même sur des marchés boursiers de plus en plus volatiles. Et il y a de bonnes raisons à cela. Du côté des pays développés, notamment en Europe, la baisse des prix du pétrole ne sert pas à financer une relance des investissements mais accroit les risques de déflation et l’impuissance de la Banque centrale européenne (BCE). Outre-Atlantique, les investissements de l’industrie pétrolière et parapétrolière ont diminué de moitié. La production non conventionnelle s’est développée sur la base d’un endettement massif et spéculatif estimé à plus de 400 milliards de dollars. Les effets en chaîne du retournement peuvent être importants, même s’ils n’atteignent pas l’ampleur de l’éclatement de la bulle immobilière en 2007. «  Après la chute du pétrole en dessous des 30 dollars, les banques s’attendent à des pertes plus fortes  », avertit Bloomberg8.

Mais ce sont surtout les effets sur les pays producteurs qui seront les plus redoutables. Ils sont cependant dans des situations très différentes selon l’importance de leur population, la diversification de leur économie, l’ampleur des subventions sociales, le poids des prédateurs et des oligarchies, l’existence et le bon usage de réserves abondantes en devises. La situation est particulièrement dramatique pour le Venezuela, au bord de la faillite. En Russie, les recettes pétrolières représentent la moitié du budget et 40 % des exportations. En Algérie, les hydrocarbures comptent pour 60 % des recettes fiscales de l’État, et sa balance commerciale est déficitaire pour la première fois depuis vingt ans. Au Nigeria peuplé de 180 millions d’habitants, le secteur de l’énergie représente 35 % du PIB et 90 % des exportations et son nouveau président espérait lancer un programme de relance budgétaire. Chez tous les producteurs, y compris l’Arabie saoudite et les autres monarchies du Golfe, des programmes d’austérité remettent en cause subventions et transferts sociaux, emplois publics et investissements. Les prédateurs de la rente y laisseront quelques plumes, mais ce ne seront pas les principales victimes. La guerre du pétrole menace en fait la stabilité économique sociale et politique de nombreux pays producteurs. Elle ne peut qu’accroître la déstabilisation de tout le Proche-Orient.

Le tarissement durable d’une bonne partie de la rente pétrolière rend caduc un modèle de développement fondé sur son existence largement inefficace et inégalitaire. L’obligation de devoir changer de modèle vers une économie diversifiée pourrait être une bonne chose. Mais la brutalité du choc rendra les mutations beaucoup plus difficiles et incertaines. C’est la régression, sinon le chaos, qui risque de s’étendre.

1Q&A avec Daniel Yergin, US shale boom shaking up the global energy order”, Nikkey Asian Review, 26 novembre 2015.

2Carmen Reinhart, «  Les montagnes russes des matières premières  », Project syndicate, 19 novembre 2015.

3Voir les estimations des productions rentables des différents pays producteurs en fonction du prix du baril publiées par The Economist.

4Voir la déclaration du ministre iranien du pétrole, Bijan Namdar Zanganeh : «  Le retour complet de l’Iran sur le marché pétrolier se fera progressivement, dans les prochains mois. D’ores et déjà, cela se fait sentir sur les cours. Mais nous, Iraniens, ne devons pas nourrir d’inquiétude par rapport au prix. Ceux qui doivent se faire du souci, ce sont les pays qui ont gonflé leur production en profitant de l’absence de l’Iran.  » (cité par Euronews, 19 janvier 2016).

5Oil market report, International Agency Energy, janvier 2016.

6Voir, par exemple, sa déclaration lors de la réunion de la Communauté économique et monétaire des États de l’Afrique Centrale (Cemac) à Yaoundé le 8 janvier 2016.

7Prix du pétrole et prix du CO2, blog du FMI, 2 décembre 2015.

8Asjylyn Loder Boomberg Business, 15 janvier 2016.