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Penser une véritable stratégie pour combattre l’OEI en Libye

Le monde se réveille avec la menace que fait planer l’expansion de l’organisation de l’État islamique (OEI) en Libye. L’urgence d’agir contre cette organisation ne doit cependant pas être une raison pour se lancer dans une nouvelle aventure militaire. Les résultats en seraient imprévisibles, la situation sur le terrain aggravée et la résolution du conflit vraisemblablement rendue encore plus difficile. Une autre stratégie est possible.

La première étape pour une approche plus nuancée est l’évaluation précise du défi que pose l’Organisation de l’État islamique (OEI) en Libye. Seule une compréhension préalable des mécanismes de sa propagation, de son volume et de sa tactique, peut permettre d’élaborer une stratégie appropriée pour la faire reculer.

Depuis la ville de Syrte, dont il s’est saisi en 2015, le groupe contrôle une bande côtière de 190 km vers l’est. Ce territoire lui fournit une base relativement sûre d’où il attire de nouvelles recrues et planifie ses attaques. L’OEI est également présent à Benghazi, deuxième ville du pays, mais sans y contrôler de portion significative de territoire. Il a mené des actions de guérilla dans les voisinages de cette ville et aurait absorbé d’autres groupes armés, notamment des éléments d’Ansar Al-Charia, groupe islamiste radical qui faisait partie de la rébellion contre le régime de Mouammar Kadhafi en 2011. Il a également prouvé sa capacité à conduire des opérations coup de poing dans l’ouest libyen, probablement grâce à un réseau de cellules, y compris au sein de la capitale Tripoli. Il a ainsi été capable de conduire des opérations spectaculaires en dehors de son propre territoire, en particulier l’attaque-suicide la plus importante de l’histoire de la Libye dans un centre de formation de la police dans la ville côtière de Zliten, proche de Misrata, dans l’ouest libyen, qui fit au moins soixante morts le 7 janvier.

Les estimations des effectifs de l’OEI en Libye divergent largement d’une source à l’autre. Pour l’ONU, le groupe dispose de 2 000 à 3 000 combattants. Ils seraient entre 5 000 et 6 000 pour les services de renseignement américains, tandis que des sources françaises affirment qu’ils sont plus de 10 000. La fourchette basse semble la plus réaliste, ne serait-ce que par la tendance à l’inflation des chiffres, surtout de la part de l’OEI elle-même. Son expansion en Libye est devenue une part importante de sa propagande depuis octobre 2015, évoquant en particulier la perspective d’utiliser la Libye comme tremplin vers l’Europe, l’Afrique subsaharienne et le reste du Maghreb. Cette ambition de l’OEI a quelquefois été mentionnée dans les pronostics alarmants de quelques analystes occidentaux — en particulier dans les milieux militaires — qui mettent en garde contre l’émergence d’un « axe du djihad » allant du Nigeria à l’Afghanistan en passant par la Libye, la Syrie et l’Irak. Dans le contexte libyen, bien qu’existent des milices armées conventionnelles plus volumineuses et mieux équipées, le taux de croissance de l’OEI est ce qu’il y a de plus alarmant, sachant qu’elle comptait probablement moins de 1 000 combattants il y a 18 mois.

Un nouveau front à ouvrir

Savoir comment l’OEI s’est développée en Libye est essentiel pour comprendre son succès relatif. Initialement, l’organisation a principalement bénéficié de ses victoires en Syrie et en Irak, en particulier les conquêtes de la ville de Rakka en Syrie et de Mossoul en Irak. Cela a permis à sa branche libyenne naissante d’attirer des recrues issues des nombreux autres groupes armés présents dans le pays, qu’ils soient islamistes ou non. Si un grand nombre de membres d’Ansar Al-Charia l’ont rejoint, c’est en partie parce qu’elle avait assassiné les leaders de cette milice islamiste qui refusaient de lui prêter allégeance.

Plus récemment, les revers et campagnes de bombardements subis par l’OEI en Irak et en Syrie ont fait de la Libye une destination privilégiée. La propagande de l’organisation a encouragé de nouvelles recrues à rejoindre la Libye plutôt que le Levant, en partie parce que plus facilement accessible, mais aussi pour permettre l’ouverture d’un nouveau front avec des possibilités de développement ailleurs en Afrique. De hauts responsables du front syro-irakien se seraient déplacés en Libye en 2015, apportant davantage de compétences en matière d’organisation et de savoir-faire militaire à la franchise locale.

Le groupe djihadiste a exploité, pour s’étendre, le chaos politique et militaire qui a suivi la chute de Mouammar Kadhafi. La prise de contrôle de la ville de Syrte et des localités avoisinantes — son plus grand succès à ce jour — est survenue dans une zone dominée par des tribus majoritairement toujours fidèles à l’ancien régime (Syrte est la ville natale de Kadhafi). Cette région, malgré les fortes destructions qu’elle a subies lors du soulèvement de 2011, a été négligée par les gouvernements centraux qui ont suivi. En dehors d’Ansar Al-Charia, qui avait pris le contrôle de Syrte lorsque la ville tomba aux mains de la rébellion en 2011, aucune autre milice d’importance n’y a établi de présence significative.

L’OEI a pu prendre Syrte en février 2015 non pas parce que ce groupe était fort, mais parce qu’elle n’a pas rencontré de résistance. La capture de la ville lui a permis de mettre la main sur des localités périphériques, comme celle d’Harawa, en évitant des combats sanglants grâce à une reddition négociée par les notables de la ville. Les milices de l’OEI ont ainsi conquis plusieurs villes voisines avec seulement quelques centaines d’hommes. Ce n’est que plus tard, après avoir accru ses effectifs et après le ralliement depuis la Syrie de combattants et administrateurs plus expérimentés, que l’OEI a commencé à imposer un ordre draconien, sanctionné de décapitations publiques, de lapidations pour adultère et d’amputations.

Les forces politiques et militaires libyennes ont ignoré le problème. Bien qu’elles aient fait beaucoup de bruit au cours de l’année 2015 pour la libération de Syrte, de fait la ville a été abandonnée à son sort. Personne n’avait la capacité et la volonté de la reconquérir.

Les priorités des milices

Une plus grande agressivité de l’OEI envers ses voisins et sa menace sur les infrastructures pétrolières de la Libye pourraient changer le comportement de ses rivaux. En janvier 2016, l’attaque menée à Zliten a défié la ville de Misrata, dont se réclament les milices les plus puissantes de l’ouest libyen. À l’est, l’OEI s’est rapprochée du port pétrolier de Sidra et de la raffinerie de Ras Lanouf. Elle s’est aussi avancée au sud vers les sites de production dans le désert, défiant les milices chargées de la protection d’un secteur baptisé le « croissant du pétrole ». Ce faisant, elle menace aussi bien ses principaux rivaux militaires que le cœur économique dont dépend la Libye.

Mais pour l’instant, l’espoir en Occident de voir une réponse libyenne unifiée au problème de l’OEI demeure vain. Les principales milices libyennes, malgré toutes leurs fanfaronnades, essaient en effet d’éviter toute confrontation ouverte, en particulier s’il y a risque d’escalade de nature tribale. Leur priorité est le contrôle de leurs propres territoires ; elles hésitent à s’engager loin de leurs bases. Elles craignent aussi que s’attaquer à l’OEI affaiblisse leur défense contre d’autres milices ennemies. Concrètement, même si les factions rivales libyennes ont fini par reconnaître que l’OEI représentait un danger de long terme, le dialogue et la coordination nécessaires entre elles pour monter une opération conjointe sont inexistants.

L’espoir de la communauté internationale d’un gouvernement d’unité qui prendrait la tête du combat contre l’OEI ne sera pas réalisé tant qu’on s’obstinera à vouloir obtenir un deal politique par le haut. L’accord politique de décembre est un échec, comme l’ont été les pourparlers qui l’ont précédé jusqu’à ce que les puissances régionales et occidentales l’imposent à des parties prenantes récalcitrantes. Cette situation était prévisible, tant les efforts diplomatiques sont restés centrés sur des acteurs politiques libyens qui étaient dans l’incapacité d’y rallier leurs troupes.

Négocier à partir du niveau local

Les efforts actuels pour créer un gouvernement d’unité resteront probablement stériles si on ne met pas davantage l’accent sur la résolution des questions suivantes : comment vont opérer des milices rivales sous l’autorité d’un gouvernement d’unité, et qui les commandera. Un processus préalable par le bas est nécessaire, où les parties prenantes aux questions de sécurité, les chefs de milices, les chefs militaires, les hommes forts locaux comme les chefs de tribus, se mettent à dialoguer à propos de leurs principales préoccupations. Les politiciens qui agissent à leur place ne peuvent le faire en leur nom. Une approche sécuritaire du processus de paix visant à créer des canaux de dialogue et de résolution des conflits au niveau local ne remplacerait pas l’approche politique mais la complèterait. Encourager les avancées au niveau local pourrait faire émerger des opportunités pour sortir de l’impasse actuelle au plan national. Il s’agit de traiter de questions qui ont été jusque-là laissées de côté par la diplomatie, par exemple le futur de personnalités controversées comme le général Khalifa Haftar, violemment anti-islamistes, ou les mesures de sécurité à Tripoli qui permettraient à un futur gouvernement d’unité d’y travailler.

Des outsiders pourraient fournir des lignes directrices et travailler à mettre d’accord les acteurs régionaux parties prenantes dans le conflit. Des pressions doivent être exercées sur ces acteurs régionaux — principalement l’Égypte, les Émirats arabes unis, le Soudan, le Qatar et la Turquie — afin qu’ils cessent de soutenir financièrement et militairement leurs protégés respectifs et qu’ils respectent l’embargo onusien sur les armes pour la Libye. Une approche économique, chargée d’enrayer la chute alarmante des finances libyennes et l’accroissement de la crise humanitaire, serait le troisième volet d’une telle démarche. En bref, il faut agir sur plusieurs fronts. La Libye nécessite un processus de paix à plusieurs niveaux, avec pour principe que l’obtention d’une résolution rapide du conflit est illusoire.

Ceux qui ont cru que l’accord de décembre 2015 pourrait permettre la formation rapide d’un gouvernement d’unité internationalement reconnu ont été malavisés. La tentation de simplement reconnaître un gouvernement, même s’il ne peut pas mettre les pieds en Libye, et de lui faire formuler une demande officielle d’assistance étrangère est insensée ; un tel gouvernement serait aussitôt discrédité parmi les Libyens. Cela créerait davantage de nouveaux problèmes qu’on n’en pourrait résoudre.

L’importance des opérations secrètes

Une stratégie militaire efficace contre l’OEI, notamment dans la région de Syrte, exige la collaboration de milices actuellement rivales. Une démarche par le bas cherchant comment réaliser cette collaboration, établissant des canaux de communication et finalement un accord sur la chaîne de commandement, sinon sur un partage du travail, pourrait déboucher sur des résultats tangibles qui contribueraient non seulement à combattre l’OEI mais aussi à favoriser un accord politique global. Inversement, une approche par le haut où un pseudo-gouvernement d’unité nationale solliciterait l’aide extérieure sans savoir comment les forces de sécurité et les milices pourraient travailler ensemble accroitrait les divisions internes. Cela encouragerait en outre une compétition entre factions locales pour être vu comme le meilleur partenaire de l’Occident contre l’OEI. Une telle stratégie déboucherait probablement sur un recul de l’OEI, mais sans vraiment annihiler son expansion dans une Libye extrêmement chaotique et divisée.

Quelles autres options pour contrer l’avancée de l’OEI ? Dès lors que la perspective d’une intervention à grande échelle est fantaisiste, restent les opérations secrètes dans le style de ce qui a été fait en Libye depuis 2011, et la coordination d’une opération militaire avec les milices les plus géographiquement proches du bastion de l’OEI dans la région de Syrte. Prendre soin d’opérer militairement de façon aussi discrète et ciblée que possible, en même temps qu’accroître drastiquement les moyens consacrés à une démarche diplomatique « multicouches » visant à rétablir l’ordre dans le pays, c’est le mode d’action le plus raisonnable1.

Il ne serait ni moralement, ni politiquement, ni stratégiquement correct de ne rien faire, ce serait une négligence criminelle. Mais ce serait encore plus téméraire de réagir de façon excessive, de sacrifier le travail laborieux d’un processus de paix complet en Libye sur l’autel du combat global contre le terrorisme. Et de récolter du chaos aggravé une organisation djihadiste encore plus puissante.

1Le quotidien Le Monde a révélé, le 24 février, que la France menait déjà des opérations secrètes en Libye.