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Petite crise au sein du régime en Turquie

Présidentialisation du pouvoir et problème kurde

Le récent désaveu public de Recep Tayyip Erdogan par le vice-premier ministre Bülent Arinç manifeste l’agacement du gouvernement face à l’action et au pouvoir présidentiels, en particulier dans le processus de négociations sur la question kurde. Cette crise est une première dans l’histoire de l’AKP. Bien que mineure, elle permet toutefois de dresser des perspectives sur l’agenda politique turc à l’approche des élections législatives.

Le 24 mars 2015, Recep Tayyip Erdogan a été publiquement désavoué par une figure centrale du gouvernement : Bülent Arinç, vice-premier ministre et ami de longue date du président turc. À l’origine de la crise, l’agacement du gouvernement face aux interférences du président dans ses actions et plus particulièrement dans sa manière de gérer le processus de négociations sur la question kurde, un dossier crucial pour le pays et qu’Erdogan avait finalement ouvert du temps où il était premier ministre. Cette crise, une première dans l’histoire de l’AKP, le Parti pour la justice et le développement d’Erdogan, semble encore mineure et bien que l’on en mesure mal encore les conséquences possibles, elle permet toutefois de tirer plusieurs enseignements sur l’agenda politique turc des mois à venir.

Le premier de ces enseignements est le caractère structurellement prévisible de cette crise qui risque de se reproduire si une solution n’est pas apportée au flou juridique qui caractérise les relations entre les fonctions du président et celle du premier ministre. En principe, le système parlementaire donne au gouvernement la primauté pour la conduite des affaires politiques intérieures et extérieures. Plus honorifique, la fonction présidentielle permet à son détenteur d’avoir un rôle et un pouvoir symboliques, même si dans les faits il bénéficie de quelques pouvoirs de blocage et d’empêchement, car certaines décisions prises par le gouvernement ont besoin de son blanc-seing pour entrer en vigueur. Cette configuration et cette répartition des pouvoirs fonctionnaient tant que le gouvernement était issu des urnes et que le président était nommé par le Parlement.

Erdogan élu au suffrage universel

Or, Recep Tayyip Erdogan, après avoir été premier ministre de 2002 à 2014, a décidé de rester au pouvoir et d’assumer le rôle d’un président qui disposerait de pouvoirs étendus. Pour satisfaire ses ambitions, la procédure de désignation du président a été modifiée et Erdogan élu président de la République au suffrage universel direct, une élection au nom de laquelle il prétend au titre de décideur politique suprême. La modification a entraîné une situation quelque peu conflictuelle avec le reste de l’exécutif. Le président Erdogan prévoit d’y mettre fin après les élections législatives du 7 juin prochain dont il espère une large victoire de l’AKP qui permettrait au pays d’adopter une nouvelle Constitution, laquelle devrait concentrer l’essentiel du pouvoir exécutif dans les mains du président. Une telle présidentialisation du système politique turc n’est pas du goût de tout le monde, mais Erdogan y tient et fait preuve d’une détermination absolue pour y parvenir.

Le fait que le différend entre Erdogan et Arinç ait éclaté concernant la question kurde n’est pas anodin. Il rappelle l’importance que ces négociations revêtent pour le sommet de l’État, pour les conséquences qu’elles auraient, tant en politique intérieure qu’extérieure. Et il donne des raisons de croire que le dialogue turco-kurde est assez avancé, ce qui est le deuxième enseignement majeur de cette crise. En effet, à l’origine du différend, Erdogan reprochait au gouvernement de ne pas l’avoir informé de toutes les décisions prises pour la poursuite d’un processus de paix dont il revendique, avec raison, la paternité. En effet, c’est lui qui, du temps où il était premier ministre, avait ouvert les négociations avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Il voulait obtenir le retrait des guérilleros de Turquie, et à terme le renoncement à la lutte armée, en échange d’une solution politique au problème kurde.

Résultat de ces négociations, Abdullah Öcalan, le chef emprisonné du PKK a appelé la guérilla à déposer les armes pour passer à la lutte politique et un congrès du PKK devrait avoir lieu prochainement pour entamer cette rupture qui, si elle intervient, aura une portée historique pour la Turquie et des répercussions régionales majeures. La fin de la guérilla et de sa répression par l’armée, tant attendue par les populations turque comme kurde, serait sur le point de se réaliser. Et les deux côtés — gouvernement et présidence — cherchent à en tirer le maximum de bénéfice, en vue des élections législatives du 7 juin prochain.

Les Kurdes, faiseurs de rois

Cette course électorale axée sur la capitalisation d’une solution du problème kurde pourrait fragiliser le processus de paix, mais en réalité il n’en est rien. Les attentes de l’opinion publique sont si fortes que gouvernement et présidence veilleront à ce que leur différend interne n’atteigne pas un niveau de gravité qui porte préjudice à la trêve avec le PKK. Cette trêve est d’autant plus précieuse qu’elle épargne nombre de vies en Turquie alors dans les pays voisins, Syrie et Irak, la violence politique tue chaque jour en si grand nombre.

Enfin, le troisième enseignement de cette crise réside dans le fait que les Kurdes sont en Turquie, comme dans les autres pays de la région, Syrie et Irak, dans une position confortable qui fait d’eux des « faiseurs de roi », c’est-à-dire un groupe dont le pouvoir d’influence peut faire ou défaire le choix d’un dirigeant. En effet, le Parti démocratique des peuples (HDP), bien qu’il ait élargi sa base à certains groupes de la gauche libérale, n’en reste pas moins avant tout le parti des Kurdes. Les sondages le créditent d’un score historique qui dépasserait la barre des 10 % aux prochaines élections législatives. Si tel devait être le cas, l’AKP d’Erdogan pourrait ne pas obtenir la majorité des deux tiers dont il rêve : 330 sièges sur les 550 que compte l’Assemblée nationale, ce qui compliquerait l’adoption d’une nouvelle Constitution, prélude à la présidentialisation du système politique turc.

Des divisions à l’intérieur de l’AKP

Ce renforcement du parti pro-kurde HDP dont on espère l’entrée au Parlement ferait donc de lui un arbitre de la scène politique turque et permettrait un rééquilibrage démocratique, car ce sont bien les victoires électorales répétées et éclatantes de l’AKP ces dernières années qui ont ébranlé le système démocratique. En effet, alors que l’opposition traditionnelle peine à assumer convenablement son rôle1, le HDP, avec son discours ancré au plus près des réalités de la Turquie est le meilleur contrepoids pour faire face à l’hégémonie de l’AKP. Il pourrait davantage faire progresser la question kurde, dont la non-solution constitue l’essentiel du dysfonctionnement de la démocratie dans le pays.

Sans précédent dans l’histoire de l’AKP, ce défi à l’autorité d’Erdogan annonce-t-il l’éclatement de son pouvoir au niveau de l’exécutif ? Rien ne le laisse penser, car à peine exprimée, la fronde a été vite matée et son auteur Bülent Arinç a plus ou moins fait marche arrière en affirmant qu’il avait été mal compris. Elle témoigne tout de même d’une relative perte de contrôle d’Erdogan sur certains ténors de l’AKP dont il n’est plus officiellement le patron. Elle pourrait toutefois réapparaître sous d’autres formes et avec peut-être une plus grande intensité, à l’approche des élections législatives où les enjeux de pouvoir et de carrière seront au centre des tractations au sein de l’AKP. La publication prochaine des listes de candidature pour les législatives devrait nous renseigner bientôt sur l’état des lignes de fracture internes entre les différents courants au cœur de l’AKP.

1L’opposition est constituée par le Parti républicain du peuple et le Parti du mouvement nationaliste, les seuls avec l’AKP à être représentés au Parlement. Il existe toutefois des députés du HDP qui ont été élus comme indépendants.