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Arabie saoudite, Oman, Koweït...

Pétro-États du Golfe, transition économique à risque

Dissocier du prix du baril les économies du Golfe, droguées aux pétrodollars, n’est pas sans risques pour les familles régnantes. Les protestations face aux tentatives d’ajustement se multiplient et la jeunesse risque de demander des comptes à ceux qui ont dirigé depuis des décennies.

12 novembre 2016, Mascate. Façade du musée du pétrole et du gaz.
Rita Willaert/Flickr

« Notre génération paie le prix des erreurs commises au cours des dernières décennies », s’exclame avec véhémence une jeune Omanaise résignée à quitter sa terre natale et ses proches pour un emploi dans un autre pays du Golfe arabo-persique. Avec une pointe d’amertume dans la voix, la jeune diplômée peine à cacher son désenchantement face au sentiment d’être la témoin passive de la déliquescence d’une économie locale modelée par l’ancien monarque Qabous Ben Saïd Al-Saïd (1970-2020) autour de l’attrayante rente offerte par les gisements pétroliers et gaziers que renferment les sous-sols du pays. Autrefois un Sultanat aux apparences médiévales reclus au sud-ouest de la péninsule arabique, Oman a capitalisé depuis les années 1970 sur la vente d’hydrocarbures - 70 % du budget de l’État aujourd’hui - pour sortir de terre des infrastructures publiques modernes et une administration publique où les salaires généreux se troquent contre une loyauté au pouvoir politique en place. Selon un rapport du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), Oman est le pays au monde dont l’indice de développement humain a le plus progressé entre 1970 et 2010. Les longues heures de travail d’un secteur privé vivant sous perfusion des pétrodollars sont déléguées à des travailleurs étrangers privés de représentation syndicale et pour majorité originaires d’Asie et d’Afrique. Mais une croissance démographique soutenue, plus de sept enfants par femme jusqu’en 1990 et le risque d’une décélération de la suprématie du pétrole sur les marchés énergétiques altèrent un modèle de société aujourd’hui à bout de souffle, sur lequel le sultan Qabous d’Oman a bâti sa légende.

« Le gouvernement savait déjà il y a 25 ans que le chômage serait un problème. Ils le savaient et ils n’ont rien fait. Si ma famille me laissait faire, je serais dans les rues pour protester », enrage Sara, une jeune femme qui vit avec ses parents sur les rives du golfe d’Oman à Sohar, une ville industrielle située à 200 km au nord de la capitale Mascate. Quelques jours plus tôt, une rare vague de manifestations ébranle Sohar et plusieurs villes du pays pour dénoncer la raréfaction des emplois dans la fonction publique, les récentes réformes d’austérité budgétaire imposées par le nouveau sultan, Haïtham Ben Tarek Ben Taïmour Al-Saïd, et, fait rarissime dans une région allergique à la critique, la corruption dont les dirigeants omanais sont accusés. « Où est le pétrole et le gaz ? » clament en cœur des manifestants dans les rues de Salalah, une station balnéaire de 350 000 âmes dont le microclimat est couru par les familles golfiennes lorsque la région étouffe sous la chaleur brûlante des mois estivaux. À près de 900 km de Salalah, l’imposant terminal portuaire de Sohar à portée de regard, un manifestant s’exprime sous couvert d’anonymat par crainte de représailles des autorités locales : « Nous voulons que le gouvernement trouve ces personnes corrompues et confisque l’argent qu’elles ont volé dans les caisses de notre pays ». Une colère sourde dissimulée aux yeux des visiteurs étrangers par un voile de tranquillité apparente qui enveloppe l’une des dernières monarchies absolues au monde.

Des Printemps arabes à la transition énergétique

Le malaise social qui gronde à Oman cristallise les risques sous-jacents à la mise en place de mesures d’austérité que la région s’est longtemps refusée a affronter avec pragmatisme. Les élites dirigeantes ont préféré repousser au lendemain la complexité de façonner les contours de l’ère post-pétrole, tout en laissant régner en maître une poignée de riches familles qui tirent les ficelles de l’économie locale. Selon un câble diplomatique envoyé en 2009 par l’ambassade américaine à Mascate1, « le secteur privé d’Oman est qualifié d’oligopole ». Sentiment d’injustice face à une redistribution inégale de la rente pétrolière, prise de conscience pour la jeunesse d’être une génération sacrifiée et crainte d’appauvrissement qui heurte la dignité et le budget de la classe moyenne sont autant de signes de nervosité que les habitants peinent de plus en plus à dissimuler. En Arabie saoudite voisine, les autorités s’efforcent de minimiser les réalités d’une pauvreté discrètement dissimulée dans l’ombre de l’opulente famille royale du pays. Elle est pourtant bien réelle. La Banque mondiale indique que le pays « fait face à un problème de pauvreté imminent » et le royaume est classé 26e plus mauvais élève au monde en termes d’inégalités de revenus, après le Sud Soudan. Confronté au risque de voir le système de retraite manquer de ressources, Riyad explore à présent l’idée de repousser l’âge de départ à la retraite et d’augmenter les cotisations.

« Le moyen le plus facile de créer des problèmes politiques est d’avoir des gens affamés », écrivait Ian McIntosh, l’ancien patron du négociant de matières premières agricoles Louis Dreyfus Company au sujet des Printemps arabes de 2011, durant lesquels la dynastie qui règne sur le Bahreïn depuis le XVIIIe siècle s’est résolue à faire appel aux troupes du grand frère saoudien pour écraser avec force le mouvement de révolte qui menaçait la stabilité même de la nation insulaire. Si la répression menée par les régimes du Golfe à l’encontre des voix discordantes est féroce, elle n’en est pas moins indirectement soutenue par les démocraties occidentales. Le ministre de la Défense britannique James Heappey2 a admis en juin 2021 devant le parlement que les 230 personnels militaires déployés à Oman ont « des contacts réguliers avec les autorités omanaises [...] pour partager des idées et des expériences sur tous les aspects de la sécurité, y compris la réponse aux manifestations ». Les dépenses militaires du Sultanat, notamment en matériel d’armement britannique, s’élevaient en 2020 à 11 % du PIB, le taux le plus élevé au monde. Également, le New York Times révèle que quatre des agents saoudiens responsables de l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi en 2018 ont suivi durant l’année précédant le meurtre une formation paramilitaire approuvée par le Département d’État américain et labellisée « défensive par nature » avec pour but de « mieux protéger les dirigeants saoudiens ».

Mais la carte maîtresse des familles régnantes du Golfe pour garantir leur futur se trouve avant tout dans les racines même de sociétés traditionnelles où l’obéissance à la figure du leader et aux chefs tribaux demeure un principe moral auquel continuent de souscrire de nombreux citoyens qui placent la stabilité sociale au premier rang de leurs priorités. Des dynamiques tribales ancestrales qui forment aujourd’hui encore le socle social des sociétés golfiennes et que l’étudiant omanais Hajid Hassan Sadiq Abdawani décrit, avec une pointe de regret, dans un projet de recherche pour l’université britannique de Sussex à paraître. « La seule source apparente de légitimité du nouveau sultan est la lettre que l’ancien sultan a laissé, lui transmettant le trône, ainsi que le fait d’être né dans la tribu régnante », écrit-il. Pourtant, dans le cas de l’Arabie saoudite, Abdallah Al-Aoudh, directeur de recherche pour les pays du Golfe pour l’ONG Democracy for the Arab World Now, note un « dangereux » changement d’approche conduit avec fermeté par le prince héritier et de facto dirigeant du royaume Mohamed Ben Salman. Une négligence des dynamiques tribales ancestrales qui isole le jeune prince et l’expose, analyse-t-il. « Ce que je vois maintenant, c’est l’empoisonnement et la provocation de tous les éléments qui ont permis à l’Arabie Saoudite de rester stable pendant très longtemps », indique Abdallah Al-Aoudh. « Nous entendons tout le temps que “Mohamed Ben Salman est populaire en Arabie saoudite”, mais où sont les statistiques indépendantes pour prouver cette affirmation ? Il n’y en a pas », indique-t-il.

« Piocher dans la poche des citoyens »

Tout risque de voir le royaume s’embraser pour cause de réformes économiques qui frappent de plein fouet les classes moyennes et modestes est pourtant balayé d’un revers de la main par Ali Shihabi, un conseiller de haut rang proche de la cour royale saoudienne.« Je pense que les gens sous-estiment le seuil de douleur que les populations sont prêtes à supporter avant de briser une telle cohésion (sociale) et l’Arabie saoudite est très loin d’un tel seuil (de rupture) aujourd’hui », commente-t-il en référence aux mesures d’austérité qui se multiplient : triplement de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA), augmentation des prix de l’énergie et une volonté étatique d’encourager la privatisation des hôpitaux et écoles. « À l’origine, l’idée de Vision 2030 n’était pas d’aller piocher dans la poche des citoyens par le biais des taxes », s’insurge Abdallah Al-Aoudh, amer.

Dans une interview télévisée de près d’une heure et demie3 suivie par une large audience saoudienne, Mohamed Ben Salman justifie avec ferveur le triplement de la TVA, admettant pourtant du bout des lèvres la nature « douloureuse » de cette mesure. « C’est la dernière chose que je souhaite, de blesser un citoyen saoudien. Pour ma part, je m’en sors bien. J’ai de l’argent, j’étais riche avant de travailler pour le gouvernement. Je n’ai donc aucun intérêt à blesser un citoyen saoudien », confie le prince, avant de déclarer : « Cela continuera pendant un an, cinq ans au maximum, puis les choses redeviendront ce qu’elles étaient ». Les négociants en matières premières estimaient en juin 2021 que le baril de pétrole brut pourrait atteindre les 100 dollars. Un soulagement de court terme pour les économies pétrolières du Golfe, mais non sans danger. Par le passé, la hausse des prix du pétrole a « fait dérailler les plans d’assainissement budgétaire » des monarchies du Golfe, notait dans un rapport l’agence de notation financière S&P Global.

Bénédiction à double tranchant

Le plus septentrional et le plus « démocratique » des six États membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG) n’est pas épargné de vagues de mécontentement. Au Koweït, « il y a maintenant beaucoup de protestations silencieuses contre l’introduction de taxes » analyse Clemens Chay, directeur de recherche pour les pays du Golfe à l’Université Nationale de Singapour (NUS) et spécialiste de cet émirat. Avec le Qatar, le Koweït est l’émirat des irréductibles au lancement d’une taxe sur la valeur ajoutée pourtant accepté d’un commun accord par tous les pays du CCG en 2016. Mais a contrario du Qatar et des Émirats arabes unis où les économies sont plus diversifiées - le gaz naturel liquéfié pour le Qatar, tourisme international, finance, logistique, secteur immobilier et production d’aluminium pour le voisin émirien -, le Koweït demeure solidement attaché à la rente pétrolière qui représente plus de 80 % des revenus de l’État.

Le pays se targue de disposer d’un parlement actif à même de défendre les intérêts des citoyens auprès du gouvernement et de la famille royale. Mais le chercheur singapourien porte un jugement acerbe sur l’institution. « Tout au long de l’histoire politique du Koweït, le parlement a toujours été plus réactif que proactif. Il a tendance à bloquer les actions du gouvernement plutôt que d’être une force de proposition soumettant de nouvelles lois constructives », indique-t-il. Un point de vue partagé par plusieurs analystes. « Les futures générations de Koweïtiens regarderont la génération actuelle avec un mépris rageur. La décadence économique et politique du pays l’a rendu si dysfonctionnel qu’il n’est même pas capable de gérer efficacement ses richesses exceptionnelles », commente dans un tweet virulent Ali Al Salim, cofondateur de la société de conseil en investissement Arkan Partners.

À moins que les changements climatiques et la montée des océans auxquels la région est particulièrement vulnérable viennent éclipser le débat politique pour rappeler avec brutalité aux populations golfiennes la responsabilité des industries pétrolières et gazières dans le dérèglement du climat. Les vastes étendues désertiques de la péninsule arabique risquent en effet, dans un scénario d’émissions à fort impact, de devenir inhabitable d’ici la fin du XXIe siècle en raison de l’augmentation de l’humidité et de températures déjà extrêmes. Dans les rues d’Al-Nuwaiseeb, une ville côtière koweïtienne frontalière de l’Arabie saoudite, le mercure a atteint les 53°C fin juin, la température la plus élevée au monde pour 2021. Pour les pétro-États du Golfe, l’or noir a été une bénédiction... qui risque de se révéler à double tranchant.

1Révélé par Wikileaks.

2Cité par Declassified UK.

3Retranscrite par Arab News.

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