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Portrait de l’Égypte en midinette

L’humoriste Bassem Youssef sur une corde raide

Son retour était très attendu. Bassem Youssef, qui s’est fait connaître sur YouTube en 2011, est devenu un symbole de la liberté d’expression en Égypte. S’inspirant du satiriste américain John Stewart, il a imposé dans son émission télévisée El-Barnameg un ton totalement inédit dans le pays, critiquant tous les acteurs politiques et taclant au passage les médias à la botte du pouvoir. Ce qui lui a valu des poursuites. Restait à savoir si l’humoriste, qui avait disparu des écrans depuis la destitution de Mohamed Morsi, oserait critiquer l’armée et surtout le général Abdelfattah Al-Sissi, homme le plus puissant d’Égypte.

Les fils de p*** !

Dès les premières minutes du show satirique le plus attendu d’Égypte, Bassem Youssef a annoncé la couleur. Vendredi 25 octobre, les téléspectateurs qui n’étaient pas prêts à défier les tabous ni à écouter la pire déferlante de gros mots sans doute jamais déversée sur les ondes du pays pouvaient aller se recoucher. Parodiant son rôle de comique controversé (son programme revendique 30 millions de téléspectateurs), l’animateur a débuté el barnameg le programme ») au bord de la crise de nerfs avec, entre les mains, un script blanc immaculé, abandonné à son intention par une équipe d’acolytes à court d’idées. Une page blanche qui symbolisait l’impasse dans laquelle est enferré le pays et la difficulté à commenter les évènements au regard de l’hystérie collective suscitée par l’éviction des Frères musulmans du pouvoir, le 3 juillet dernier.

« Hum... Je ne sais pas trop quoi vous dire, a enchaîné la star, comme prise au dépourvu par les caméras et le public en transe. Avec un peu de chance, je pourrais peut-être m’en tirer en prétextant le couvre-feu »1. Pour sa rentrée sur CBC, une chaîne privée massivement acquise à la cause des militaires, Youssef affrontait, après quatre mois d’absence, une pression sans précédent. Il avait laissé son public en haleine sur une critique acerbe des islamistes au pouvoir le 28 juin 2013, deux jours avant le déclenchement des manifestations monstres qui ont conduit l’armée à déposer le président Mohamed Morsi le 3 juillet.

Le satiriste avait révélé alors toute sa verve à travers la mise en scène du personnage central et hilarant de Gamahir, une allégorie de l’Égypte en midinette libidineuse qui se tortille au téléphone en robe de chambre sous une couverture léopard pour raconter ses déboires amoureux dans une fameuse émission de radio nocturne. Désormais nationalement célèbre, Gamahir (qui signifie « les masses »), jouée par l’excellent Khaled Mansour, est une invention d’autant plus subversive qu’elle permet à Bassem Youssef de s’attaquer de front au tabou du sexe tout en dressant un tableau particulièrement pertinent de la politique égyptienne, entre manipulation des masses, versatilité de l’opinion, sentimentalisme, fantasme de l’homme providentiel et loufoqueries en tous genres.

Un mariage d’amour démocratique

Le 21 décembre 2012, alors que le président élu depuis six mois multipliait les déclarations d’amour à l’Égypte, Gamahir se morfondait au bout du fil. « Mais que veut-elle de plus ?! » s’étranglait l’humoriste, singeant le président. S’ensuivait alors un dialogue sexuellement connoté sur des Égyptiens insatisfaits, se sentant trahis par le président Morsi, prêts à faire de nouveau confiance à l’armée et un président islamiste dépassé par les attentes de sa population. Retranscription de l’échange entre Gamahir et l’animateur de radio :


— Nous avons une activité démocratique quotidienne, je t’ai mitonné une bonne petite Constitution. Et ma renaissance, tu la sens ma renaissance ? Que veux-tu de plus, chérie ?!2
— Ah, j’voudrais qu’on m’aiiime...mais....pas autant ! Vous savez, l’amour, ca va ça vient. C’que j’aimerais, c’est quelqu’un qui m’emmène là ou j’ai pas envie d’aller...
— Un truc sado-maso ?
— En fait, j’me sens trahie. Je sors d’une relation de trente ans avec un type (un militaire). J’ai besoin de quelqu’un de romantique, de sentimental et qui sache y faire. Voyez-vous, ça fait six mois, que je me suis remariée...
— Un mariage d’amour ?
— Euh... un mariage, euh... démocratique, en fait.
— Ah ?
— Oui, il y en avait deux qui voulaient ma main : un militaire et un islamiste. J’ai décidé d’essayer l’islamiste, on m’avait dit que ça pourrait être pas mal. Il est très religieux, il rate pas une prière, j’étais très optimiste. On avait des problèmes mais il disait toujours : « avec l’amour on va y arriver ». Et puis, ça a recommencé, il s’est mis à voyager, il était toujours en vadrouille avec ses frères. Il disait : « j’vais ramener de l’aide »3 mais j’ai jamais vu un sou. Et puis, on voulait une fille, on l’aurait appelée Nahda4.
— Pourquoi ca n’a pas marché ?
— Ah, c’est embarrassant, hihi, c’était un problème euh... d’impuissance... budgétaire… Ça arrive à des gens très bien, vous savez.
— Vous n’avez pas réessayé ?
— Si, on est retourné chercher de l’aide, mais ça a pas marché. Je sais pas quoi faire, j’lui laisse encore cent jours ?5
— Vous voulez lui donner une seconde chance ou vous en avez marre ?
— Pff, je sais pas, il fait des trucs vraiment bizarres : il a fait un décret constitutionnel pour me contrôler !! C’est dingue !6
— Quelle cruauté ! Mais est-ce que tu l’aimes encore ?
— Ben, y a une partie de moi qui l’aime encore, mais je sais pas à combien de pour cent… Ça dépend de quel référendum on parle...

Braver la censure

Malgré sa critique des Frères, l’animateur avait pourtant, depuis, dénoncé sans ambages la violente répression qui s’est abattue sur eux7. Une position qui a consacré son originalité et son courage dans le paysage médiatique national.

Mais alors que les militaires apparaissent de plus en plus comme les nouveaux maîtres du jeu et qu’une chape de plomb menace les fragiles libertés acquises depuis la révolution, sa prestation de vendredi était attendue comme un baromètre de la marge de manœuvre dont peuvent se prévaloir les journalistes à l’ombre grandissante du général Abdel Fattah al-Sissi. Une loi limitant radicalement le droit de manifestation est en discussion à l’Assemblée constituante et une menace explicite a visé l’animateur la veille de sa rentrée : un groupe de juges a appelé à reprendre les poursuites qui avaient déjà été lancées à son encontre en mars 2013 pour insulte au chef de l’État avant d’être abandonnées.

Youssef allait-il s’en sortir par une pirouette ou oserait-il une véritable critique du général Al-Sissi encensé par les médias, la classe politique quasi unanime et une grande partie de l’opinion ?

Jouant très habilement sur les mots et les images, l’intéressé a fait preuve d’un courage remarquable en présentant une lecture des évènements qui va à l’encontre de la version officielle, selon laquelle l’éviction de Morsi serait le véritable achèvement de la révolution du 25 janvier.« Les révolutions, c’est pas tous les deux ans, ça ne revient pas comme la coupe du monde ! », « Sissi a voulu combattre le terrorisme et il a fait un coup d’État », a-t-il osé, tout en mettant en scène sa propre censure à chaque fois que le mot « coup » était prononcé.

Se gaussant de la « sissimania » qui a saisi le pays, le satiriste a longuement ironisé sur la servilité des journalistes et les initiatives loufoques de ses concitoyens qui commercialisent des objets à l’effigie du général. Brocardant un nouveau président fantoche (Adly Mansour) et les mensonges des médias des deux bords, il a tissé un parallèle osé entre les islamistes et les militaires, qui se fendent des mêmes déclarations d’amour enflammées et surréalistes au peuple. En rappelant que les Frères musulmans font aujourd’hui les frais de leur propre politique liberticide, il a suggéré qu’il n’y avait sans doute rien de mieux à attendre du nouveau régime. « Je ne saurais pas vous dire pour qui je suis aujourd’hui, mais je peux vous dire que je crains que l’on ne passe du fascisme religieux au fascisme nationaliste », a-t-il déclaré, implorant ses concitoyens de ne pas adorer un nouveau « pharaon », avant de se lancer dans une défense de la liberté d’expression et de la satire du pouvoir.

« L’amour au temps du chocolat »

Gamahir était aussi de retour en fanfare, plus scabreuse que jamais, dans un épisode intitulé « L’amour au temps du chocolat » :


— Alors tu as résolu tes problèmes avec ton mari ?
— Mon mari ? Je m’en suis débarrassée ! Hihi !
— Il a pris ses distances ?
— Il a pris oui, qu’est-ce qu’il a pris ! Hihihi ! Bon débarras !
— Tu en uses beaucoup, dis donc !
— Je suis une vraie mante religieuse, hihi ! Mon mari, c’était épouvantable ! Il était totalement contrôlé par sa famille, il m’étouffait, j’ai chopé une « frérisation » des membres8 ! Mon cousin m’a sauvée : il est officier. C’est mon mari qui me l’a présenté.
— Comment est-ce possible ?
— C’est pas important. Ce qui compte, c’est que la dernière fois qu’on s’est disputé avec mon mari, il racontait n’importe quoi, il a accusé deux types d’il y a longtemps comme s’il m’avait prise en flagrant délit avec eux sur une cassette porno9 !
— Quoi ?! Et ton cousin, il a laissé faire ??
— Non ! Justement ! Dès qu’il a entendu ça, il l’a sorti...
— Quoi ?
— Le communiqué10 !
— Ah !
— Il lui a donné deux jours pour quitter les lieux. Mon mari et sa famille, quand ils ont entendu ça, ils sont devenus fous ! Ils ont dit qu’ils allaient mettre le feu et puis ils se sont mis à faire des trucs bizarres. Deux jours plus tard, mon cousin l’a renversé, il lui a mis les fesses en l’air...
— Mais, Gamahir, c’est un coup contre ta volonté, contre l’homme que tu aimais !!
— T’aimes pas mon cousin ou quoi ?
— Ah si si, je l’adore au contraire !!! Je l’adore !
— Quel homme ! Il est venu, il m’a renversée, m’a dit « Mère du Monde »11, je lui ai répondu « oui, mon maître, hihihi, je veux bien être la mère du monde » et après il m’a dit : « Om al-dounia, il faut que tu te maries. »
— Vous allez vous marier ?
— Non, c’est ça le hic : il m’a apporté un vieux qui a l’âge de mon père12.
— Et avec lui, c’est passionnel ?
— Non non ! C’est constitutionnel13. Mais, bon, c’est pas mal parce que je suis très demandée, et lui il va vite en besogne, c’est pas comme le premier, avec qui c’était interminable : la dernière fois ça avait duré 2 heures et demie14 !! Rends- toi compte !
— Donc tu es contente avec le vieux nouveau que t’a ramené ton cousin ?
— Il est calme et doux, mais j’aimerais bien quelqu’un qui m’excite plus ! Et qui réalise tous mes désirs de femme...
— Comme qui ?
— Comme mon cousin !
— L’officier ?
— Écoute, dans la famille, c’est comme ça, on se prend des officiers. Y en a qui prennent des médecins, des ingénieurs, nous, on se prend des officiers depuis soixante ans.
— Mais, si tu aimes à ce point les militaires, pourquoi tu l’as pas épousé depuis le début ?
— Parce qu’on est parents, on avait peur d’avoir un bébé kaki.
— On dirait que tu aimes beaucoup ton cousin, Gamahir... Moi, si une femme m’aimait comme ca, je la mettrais dans un palais !
— Ben, lui, il m’a mis sous couvre-feu, hihihi... Mais ça va, je me débrouille, je sors quand même dans les petites rues.
— Tu n’es pas gênée ?
— Noooon, avec lui tout est super aaaahh, l’électricité, la circulation, aaaah, génial !
— Il a l’air très fort.
— Oui, et un peu dominateur comme ca, hihi.
— Comment vois-tu l’avenir de votre relation ?
— Ne le dis à personne : on a signé un contrat.
— Coutumier ?
— Non, je lui ai donné un mandat15.

El-Barnameg, émission du 25 octobre 2013
L’épisode « L’amour au temps du chocolat » avec Gamahir débute à la 20e minute.

Sous la vulgarité, le vitriol

Amour, mensonges et trahisons : Bassem Youssef brosse un portrait au vitriol des rapports entre le peuple et ses dirigeants, qui éclaire à sa manière le côté feuilletonnesque et parfois loufoque de la transition. Ce faisant, il énonce surtout une vérité sans cesse vérifiée : entre des élites politiques qui abusent de la manipulation des masses et une opinion publique aliénée par le fantasme de l’homme providentiel, une jeunesse désorientée essaie de briser les tabous sociaux et religieux.

Cette vulgarité assumée est peut-être le plus grand défi lancé aux autorités en place et à la société en général. Beaucoup avouent ne pas pouvoir regarder son émission en famille. Cela pourrait être le meilleur prétexte pour le faire taire. Parmi les quatre plaintes pour insulte aux forces armées déjà reçues par le bureau du procureur général, l’une accuse l’humoriste de « présenter l’Égypte comme une femme lubrique qui trompe son mari avec les militaires ». Sans compter son imitation inénarrable du général Al-Sissi en femme aguicheuse, une rose à la main, lançant d’une voix sirupeuse à Mohamed Morsi avec un clin d’œil : « Morsi, baby... il faut partir, chéri... »

Officiellement préoccupée par les réactions des téléspectateurs, la chaîne CBC, qui diffuse son programme, vient de se distancier des propos tenus par celui qui était, il y a peu encore, le plus populaire des animateurs de télévision égyptiens.

1L’état d’urgence a été décrété et un couvre-feu instauré le 14 août dernier. Il est toujours en vigueur.

2Morsi avait bâti son programme autour de l’idée de renaissance.

3M.Morsi a entrepris de nombreux voyages au début de son mandat afin de trouver des investisseurs et des fonds pour remplir les caisses de l’État.

4Nahda signifie «  renaissance  ». C’est aussi le nom du programme de campagne des Frères musulmans égyptiens.

5Morsi et ses équipes avaient annoncé un premier bilan des actions au bout de cent jours de mandature.

6Morsi a émis en novembre 2012 un décret constitutionnel par lequel il concentrait les pouvoirs législatif et exécutif.

7Bassem Youssef, «  Les "gentils, beaux, sans barbe" grisés par leur victoire  », Le Courrier international reprenant Al-Shourouk, 18 juillet 2013.

8La «  frérisation  » de l’État et la soumission de Morsi aux volontés de la confrérie dont il était issu sont les principaux griefs adressés aux Frères Musulmans.

9Lors de ses derniers discours, Mohamed Morsi a accusé des représentants de l’ancien régime de chercher à déstabiliser le régime.

10Allusion au communiqué émis par les forces armées le 1er juillet, qui donnait deux jours à Mohamed Morsi pour quitter le pouvoir.

11Om al-dounia, nom que les Égyptiens donnent à leur pays.

12Le président de la République par intérim Adly Mansour a 67 ans.

13La première tâche du nouveau gouvernement consiste à réécrire la Constitution rédigée et votée sous Morsi.

14Morsi s’est rendu célèbre pour ses discours interminables.

15Le général Sissi a appelé les Égyptiens à descendre en masse dans la rue le 26 juillet 2013 pour lui donner un «  mandat pour combattre le terrorisme  ».