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Propositions raisonnables pour sortir l’Algérie de la crise

La chute brutale des cours de l’or noir ébranle en profondeur l’économie algérienne tout entière. Il est illusoire de se réfugier dans le statu quo alors que les finances publiques ne tiendront pas deux années de plus à ce rythme de dépense et que les équilibres extérieurs sont minés. Un brillant financier algérien propose quelques pistes pour s’en sortir.

Depuis plusieurs mois, on observe un violent ajustement à la baisse du prix du pétrole (divisé par deux en six mois). De nombreux arguments de nature économique et géopolitique ont été avancés pour l’expliquer. On a pu relever, au plan économique, un ralentissement de la demande associé à un ralentissement de la croissance chinoise, une hausse de l’offre non conventionnelle aux États-Unis et des progrès observés dans le domaine de l’offshore profond. Au plan géopolitique, certains ont avancé la volonté d’affaiblir la Russie et l’Iran ou l’existence d’une opposition larvée entre l’Arabie saoudite et les États-Unis.

Deux constats s’imposent dès à présent. Tout d’abord, les facteurs sous-jacents à la baisse du prix du pétrole sont largement en dehors du contrôle de l’Algérie. Nous n’avons aucune emprise sur les prix internationaux. Ensuite, la conjoncture, révélatrice de nos vulnérabilités, nous impose d’agir et de nous ajuster pour atténuer les menaces qui en découlent sur notre développement économique et social. Les hydrocarbures représentent en effet 1/3 de notre PIB, près des 2/3 de nos recettes budgétaires et 98 % de nos exportations.

Mais cette conjoncture difficile offre aussi une excellente opportunité d’introspection et de prise de virage audacieux, pour construire une nouvelle vision économique et modifier nos modes de fonctionnement et de régulation.

Soyons clairs, la baisse du prix du pétrole n’est pas la cause de la crise mais le révélateur. Refuser cette évidence, c’est aussi refuser de remettre en cause un modèle économique obsolète basé sur la rente et la dépense budgétaire. Une note d’optimisme néanmoins : comme cela a été relevé par beaucoup d’experts, notamment ceux du Fonds monétaire international (FMI), nos marges de manœuvre sont plus importantes qu’en 1986. Nous disposons de réserves de change conséquentes, de l’ordre de 180 milliards de dollars à la fin de 2014, gérées avec prudence par la Banque centrale d’Algérie. Notre dette extérieure est faible (environ 3 milliards de dollars) et bon marché (1 % de nos exportations). Et notre dette publique est actuellement relativement modeste (environ 8 % du PIB).

Mais ces marges de manœuvre bien réelles ne doivent surtout pas être avancées pour justifier un statu quo. Il ne s’agit pas de ne rien faire car la fenêtre de tir est étroite. Il ne faut ni s’alarmer, ni s’endormir, mais bouger dans la bonne direction avec ambition et courage. Quels sont donc les enjeux conjoncturels et structurels auxquels nous faisons face ? L’évaluation en est périlleuse car il est difficile d’anticiper la durée de la conjoncture actuelle en ce qui concerne les prix du pétrole.

Des enjeux conjoncturels

L’évaluation des enjeux de nature conjoncturelle passe par la construction d’un scénario prospectif dont l’horizon temporel sera calé sur la durée du Plan quinquennal 2015-2019 de développement économique et social en retenant des cours du baril de pétrole entre 60 et 70 dollars. Les résultats et les questionnements qui en découlent sont analysés par rapport à la balance des paiements et vis-à-vis des finances publiques.

Avec un baril entre 60 et 70 dollars sur toute la durée du plan, le niveau des réserves de change reste appréciable en 2019, avec des montants situés entre 60 et 90 milliards de dollars. Ce qui procure une certaine visibilité à la balance des paiements de l’Algérie.

Une autre inconnue néanmoins demeure : quelles seront les quantités d’hydrocarbures exportées au cours des cinq années à venir ? Le repli de la production ces dernières années est avéré. La Banque d’Algérie évalue à environ 25 % la baisse de la valeur ajoutée dégagée par le secteur sur la période 2006-2013. Les chiffres pour 2014 sont annoncés en légère hausse.

Les volumes exportables dépendront de quatre facteurs : le respect du calendrier de mise en service des nouvelles capacités de production après leurs découvertes, la disponibilité des canalisations nécessaires au transport des hydrocarbures produits, le taux d’injection et de réinjection du gaz produit dans les gisements et, surtout, la consommation locale. L’Algérie consomme environ 50 % du pétrole qu’elle produit et environ 25 à 30 % du gaz.

Avant d’analyser l’avenir de nos finances publiques, il convient de rappeler la situation au terme de l’année passée. Pour l’exercice 2014, le prix a été d’environ 100 dollars le baril moyen exporté (contre 109 dollars en 2013). À ce niveau de prix, le déficit du Trésor a été d’environ 3 000 milliards de DA (27 milliards d’euros) soit environ 17 % de notre PIB. Le prix d’équilibre de notre budget (zéro déficit), selon le FMI, serait d’environ 120 dollars le baril. Le déficit a été probablement financé par prélèvements sur le Fonds de régulation des recettes (FRR) puisque le niveau de notre dette publique est resté faible, à environ 8 % de notre PIB. Les estimations les plus courantes pour le montant des disponibilités au sein du FRR à fin 2014 sont de 4 500 milliards de DA.

Que se passe-t-il pour les finances publiques de l’Algérie avec un baril compris entre 60 et 70 dollars ? Deux évidences apparaissent clairement : l’assèchement du Fonds de régulation des recettes est effectif au bout de deux années et notre dette publique interne croit rapidement pour atteindre entre 50 et 60 % de notre PIB après avoir été multipliée par 9 ou 10 sur la période 2015-2019.

Ceci pose deux questions importantes : le marché local des capitaux peut-il absorber l’accroissement attendu de la dette publique ? Il faudrait y trouver entre 23 et 28 milliards de dollars en équivalent dinars ! Par ailleurs le pilotage monétaire du pays sera complexe dans un contexte où les variables comme l’inflation, la hausse des taux et le risque d’éviction de l’investissement privé par le Trésor public seront difficiles à optimiser.

Pour conclure sur les enjeux conjoncturels, la situation apparaît comme plus tendue pour les finances publiques que pour la balance des paiements. Les finances publiques actuelles de l’Algérie ne sont clairement pas viables. Cela plaide pour l’ouverture urgente de la réflexion sur trois sujets importants.

Les dépenses courantes de l’État ont doublé entre 2008 et 2014. N’est-ce pas là un indice de gaspillage ? Par ailleurs, qui ne s’interroge pas sur l’efficience de nos investissements publics et sur leurs processus de maturation, d’exécution et de contrôle ? La rationalisation des dépenses publiques s’impose.

Les subventions et transferts sociaux, qui consomment environ 30 % du PIB, apparaissent coûteuses, mal ciblées et injustes. En outre, elle sont clairement génératrices d’une forte demande d’importations du fait de l’insuffisance de l’offre locale, induisent une consommation excessive d’énergie, notamment de carburants et d’électricité et génèrent des « superprofits » pour certains importateurs qui ne répercutent pas toujours aux consommateurs les baisses de prix observées sur le marché international. Il est souhaitable de subventionner les ménages plutôt que les produits.

Le développement du marché des capitaux en vue de moderniser la gestion et d’une meilleure absorption de notre dette publique, tout en élargissant le champ des possibilités de financement pour les entreprises, s’impose.

Sortir de l’économie de rente

Personne ne conteste notre destination finale : sortir de l’économie de rente et construire une économie de production diversifiée. Mais comment y parvenir ? Comment engager les « longs virages » pour la transformation en profondeur de l‘économie ? Les quatre pistes qui suivent, ne se veulent pas exhaustives mais apparaissent comme fondamentales.

  • L’enjeu de gouvernance s’articule autour de deux volets importants. Tout d’abord, la reconstruction d’une capacité d’analyse prospective. Ensuite le recentrage de l’appareil administratif pour développer une nouvelle philosophie du service public. Une administration recentrée sur les exigences du terrain et pour laquelle écoute, accompagnement, information et communication sont les maîtres mots. Le texte réglementaire n’interdit plus mais trace des manières de faire, promeut les innovations et les initiatives. Ce recentrage implique aussi l’allégement et la simplification des procédures et une intervention rapide pour faciliter la création d’entreprise, la promotion de l’innovation technologique et méthodologique et la formation innovante.
  • La régulation. Actuellement l’acte de commerce est clairement plus attractif que l’investissement et la production. Il est urgent d’inverser la vapeur. Cela suppose des mesures audacieuses dans les domaines fiscaux et douaniers, une profonde réorientation de notre système d’incitations et une amélioration sensible du climat des affaires.
  • Les ressources humaines s’articulent autour de la définition d’un plan national de l’emploi au-delà des saupoudrages actuellement observés et de la mise en œuvre d’une politique consciente et organisée de formation professionnelle.
  • L’économie informelle. Le marché informel représente une part conséquente des échanges et canalise dans ses circuits beaucoup d’argent. Il représente aussi un obstacle majeur à toute politique économique soucieuse d’efficacité. Comment l’intégrer sans rupture dans les équilibres sociaux ?

Ce long exposé nous a conduits à la frontière du politique. Ce n’est peut-être pas opportun d’y pénétrer actuellement, mais il est inévitable de l’ouvrir et de s’y ouvrir. Comme me le disait récemment un ami, «  l’avenir ne peut pas être subi si les volontés s’expriment, si les choses sont dites ». Alors, la question devient : « Que faire ? Que dire ? »