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Coupe du monde de football

Qatar. Un derby arabe de prestige en lever de rideau

Deux fameux clubs de football du monde arabe, l’égyptien Zamalek et le saoudien Al-Hilal se rencontrent ce vendredi 9 septembre 2022 pour baptiser l’Iconic Stadium de Lusail, le stade vedette du Qatar. La tonalité du match est jouée d’avance ; une belle fête régionale, à moins de deux mois de la Coupe du monde.

Le Lusail Iconic Stadium, 2 septembre 2022
Karim Jaafar/AFP

L’international tunisien Youssef Msakni vient de marquer le deuxième but de son équipe d’Al-Arabi SC. Pour la première fois, 22 acteurs foulent la pelouse de l’Iconic Stadium de Lusail lors d’un match officiel. Ce 11 août 2022, flambante neuve, la plus grande enceinte du Qatar qui accueillera le 18 décembre la finale de la Coupe du monde de football donne lieu à l’un des trois derbys de la métropole. Sur leurs gazons, les équipes d’Al-Arabi SC et d’Al-Rayyan SC se disputent la victoire. Malgré la passion, cette affiche reste néanmoins cantonnée aux frontières de la petite péninsule. Pour Doha qui développe autour de sa Coupe du monde un discours centré sur l’idée de don d’une fête du football mondial aux sociétés de l’aire culturelle arabe, ce match s’affirme comme un premier coup d’essai.

La recherche continue de l’aura régionale

L’inauguration du stade s’inscrit dans la droite ligne de son pré-tournoi autour de l’idée élaborée par l’émirat de « Coupe du monde des Arabes » ; Doha l’a mise en scène à plusieurs reprises. L’organisation de la Coupe arabe de la Fédération internationale de football association (FIFA) voyant l’Algérie triompher de la Tunisie à la fin de l’année 2021, puis l’accueil de la Supercoupe d’Afrique dans la foulée, mettant aux prises les deux grands clubs du Raja Casablanca et d’Al-Ahly SC, le club cairote le plus titré d’Afrique, sont des événements qui consacrent cette ligne politique. Ce 9 septembre, c’est au tour d’Al-Hilal SC et de Zamalek SC de prendre place dans l’arène pour renforcer la résonance régionale de l’inauguration en grande pompe de l’Iconic Stadium.

Le Qatar puise dans la culture sportive régionale pour accroître sa centralité. Doha se tourne vers les puissances du football arabe pour capter une part du capital symbolique dont elles jouissent. Centrer l’ouverture de son ultime stade autour de la réception du trophée de la Supercoupe d’Égypte-Arabie saoudite — Kas al-suber al-misri al-sa’oudi — lui offre une aura d’une tout autre dimension. Initialement pensée par Cheikh Fayçal Ben Fahad Al-Saoud, alors président de la fédération de football saoudienne en lien avec son homologue égyptien Samir Zaher, cette Coupe a été créée en 2001. Elle met aux prises les vainqueurs des coupes nationales et des championnats d’Égypte et d’Arabie saoudite.

Abandonnée dès 2003, la Supercoupe est réactivée conjointement, en 2018, par Riyad et Le Caire. En arrière-plan, ce renouveau traduit le renforcement des liens entre élites dirigeantes des deux pays. Quinze années plus tard, la Coupe Fahad devient la Coupe Mohamed Ben Salman quand le trophée maréchal Al-Sissi succède au trophée Hosni Moubarak.

Connexion Égypte-Golfe

Longtemps synonyme de refroidissement marqué par l’épisode de la « guerre froide » arabe, la relation entre l’Égypte et l’Arabie saoudite se résume, des années 1950 à la décennie 1970, à un enjeu de pouvoir structuré par l’opposition entre panarabisme et panislamisme. Une confrontation pouvant aussi être comprise comme une lutte entre une vision anti-impérialiste défendue par Gamal Abdel Nasser faisant front à l’appui de l’allié américain au roi Fayçal, en échange d’un accès privilégié à son marché pétrolier.

Dans ce contexte, l’Arabie saoudite s’est transformée au même titre que les pétromonarchies voisines en une terre d’exil de choix pour les opposants égyptiens. La période suivante marquée par l’infitah, une politique de libéralisation économique lancée par le président Anouar El-Sadate, marque une détente des relations entre les deux puissances régionales. Dans l’élan économique du krach pétrolier de 1973, l’immigration égyptienne vers l’Arabie saoudite s’accélère. En 2022, la péninsule Arabique accueille désormais la plus grande diaspora égyptienne.

Cette région se transforme en un prolongement démographique de l’Égypte , avec près de 3 millions d’Égyptiens en Arabie saoudite d’après les dernières statistiques de 2016 — certes un peu datées, mais qui donnent néanmoins une idée de son ampleur. S’y ajoutent les centaines de milliers d’Égyptiens qui habitent les émirats environnants. Un mélange culturel se produit alors, et le football n’y échappe pas, la Supercoupe naît de cette histoire. La relation de proximité politico-économique entretenue par Riyad et Le Caire aide à sa création.

Une culture du football miroir des migrations

Al-Ahly SC et Zamalek, les clubs mythiques du Caire, Al-Hilal, Al-Shebab et Al-Nasr, les trois grands clubs de Riyad, Al-Ittihad et Al-Ahly Al-Maliky, les clubs historiques de Djeddah jouissent tous d’une grande popularité du Maghreb au Machrek. Cette situation peut à la fois être comprise comme l’héritage du rayonnement culturel passé de l’Égypte conjugué à l’attrait économique plus récent du royaume saoudien.

Dans les années 1950, alors que Zamalek et Al-Ahly brillent déjà et suscitent l’émerveillement régional, dans le royaume saoudien, le football en est à ses débuts. Peu connue, l’histoire de cette pratique dans le pays se déroule par paliers. Sa diffusion se polarise autour des centres commerciaux et religieux du Hejaz dans les dernières années de la décennie 1920, de Djeddah à La Mecque, puis des sites pétroliers d’Al-Sharqiyah, sa région orientale, avant de prendre corps autour de Riyad dans les années 1950. Toute cette période rime avec la fondation des grands clubs saoudiens précités.

C’est dans l’élan modernisateur des années 1970, sous l’impulsion des autorités saoudiennes épaulées par des conseillers occidentaux que s’affirme cette passion, avec l’institutionnalisation du sport au sein de compétitions étatiques. Les institutions s’appuient sur le produit financier de l’industrie pétrolière. S’ensuit une amélioration du niveau sur la pelouse. La ferveur monte dans les travées. Consécutif à la prise d’otages de La Mecque de 1979, le raidissement des mœurs dans l’espace public défendu par le pouvoir réduit le champ des divertissements. Cette rupture politique fait du stade l’un des rares lieux de loisirs en milieu urbain à portée de la jeunesse saoudienne masculine. En Arabie saoudite, une culture du stade s’affirme.

Préparatifs politico-sportifs

Les rivalités internes au football saoudien et les bonnes performances de la sélection nationale contribuent à nourrir cette passion croissante. De plus en plus nombreuses, les diasporas arabes souvent friandes de football s’imprègnent de cette part de la culture saoudienne. Cette présence arabe irrigue l’ensemble de la région et assoit la popularité des grands clubs du royaume, de Djeddah ou de Riyad. L’Arabie saoudite rejoint ainsi l’Égypte en termes de rayonnement. La Supercoupe d’Égypte-Arabie saoudite naît de cet entrelacement transfrontalier des cultures.

Au Caire, Cheikh Hamad Ben Khalifa Ben Ahmed Al-Thani, l’homme fort du football qatarien, était présent au début du mois d’août 2022 pour une entrevue avec son homologue égyptien. C’est ce que relatent plusieurs médias locaux. Pour le président de la Fédération qatarienne de football, il s’agissait de bien s’assurer de la venue du champion d’Égypte en titre. Pour profiter de la popularité de ces deux piliers de la culture footballistique arabe, afin de garantir toute la publicité à cette inauguration qui n’aurait pu être que locale, mais que l’émirat a tenu à marquer d’une empreinte régionale de poids.

Versant de sa politique moins perceptible, cet axe montre un Qatar qui se pense au sein de son espace régional. Le pouvoir fait du sport un langage qu’il décline sous différentes formes avec ses outils médiatiques. Vu de Doha, Zamalek SC vs Al-Hilal SC, c’est se placer au centre du jeu pour nourrir son récit bien cadré de « Coupe du monde des Arabes ».

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