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Quand Riyad renonce à rejoindre le Conseil de sécurité de l’ONU

Coup d’éclat diplomatique ou coup d’épée dans l’eau ?

En refusant de siéger comme membre non permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, alors même qu’elle avait fait campagne depuis plusieurs années pour le rejoindre, l’Arabie saoudite n’a pas seulement exprimé sa critique de la passivité de l’organisation. Elle a aussi exprimé sa mauvaise humeur à l’égard de Washington et de son « revirement syrien ».

L’annulation du discours que le ministre des affaires étrangères saoudien Saoud Ben Fayçal devait prononcer devant l’Assemblée générale des Nations unies le 2 octobre 2013 était passée largement inaperçue. Ce geste qui, d’après la presse saoudienne, exprimait le mécontentement du Royaume à l’égard des développements en Syrie était tombé à plat. Et ses justifications étaient restées assez inaudibles. Il s’agissait d’abord de dénoncer l’incapacité du rapport de la commission d’enquête sur l’usage des armes chimiques à identifier la partie responsable de leur utilisation. Le ministre saoudien entendait également protester contre l’attention trop exclusive portée, selon lui, par le Conseil de sécurité à la seule question des armes chimiques, au détriment du règlement plus large du conflit.

Le 18 octobre 2013, en refusant le siège de membre non permanent du Conseil de sécurité des Nations unies qu’elle avait par ailleurs assidûment convoité, l’Arabie saoudite a fait un geste spectaculaire et remarqué. Pour contrer les critiques de ceux qui y voyaient un « mouvement d’humeur » de plus de la famille royale saoudienne1, les autorités ont mis en avant, entre autres2, le précédent de l’annulation du discours, et inscrit la décision dans la continuité des prises de position du roi Abdallah, comme l’aboutissement mûrement réfléchi d’une série de mises en garde. Contrairement aux autres déclarations, cette fois, le réquisitoire saoudien contre le « deux poids, deux mesures » de l’organe exécutif de l’ONU — en particulier son incapacité à régler le conflit israélo-palestinien, à faire du Proche-Orient une zone exempte d’armes de destruction massive et à sanctionner le régime syrien pour avoir utilisé des armes chimiques — a suscité de nombreuses réactions internationales3. Surtout aux États-Unis, cible première du ressentiment saoudien.

La décision saoudienne a révélé deux évolutions d’importance : d’abord, la divergence croissante d’intérêts entre les deux alliés de près de soixante-dix ans4, sujet abondamment nourri par les déclarations officielles des responsables américains et saoudiens. Ensuite, la grande frustration saoudienne qui se manifeste par un ton affirmé, voire combatif met au jour le fait que, en dépit de cette divergence d’intérêts manifeste, l’Arabie ne possède aucune solution de rechange à l’alliance américaine. D’où son sentiment d’être condamnée à en subir les orientations.

Le premier point a été longuement développé : la plupart des commentateurs ont noté le fossé qui se creuse entre les intérêts du royaume et ceux des États-Unis, particulièrement sur la Syrie, l’Iran et l’Égypte. Riyad reproche le peu de zèle mis par les Américains à renforcer l’opposition syrienne, depuis le début du conflit et particulièrement, avant la tenue de la conférence de Genève 2. Sur le dossier nucléaire iranien, la perspective d’un rapprochement entre Téhéran et Washington est vécue comme une trahison à Riyad, un lâchage. « Lâchage », c’est aussi le sentiment qu’avait éprouvé l’Arabie lors de la chute de Hosni Moubarak, qui avait jeté de sérieux doutes quant à la fiabilité de l’administration Obama. En outre, le soutien à la légitimité électorale des islamistes égyptiens (qui s’est manifesté, après le renversement du président Morsi, par la suspension d’une partie de l’aide militaire aux responsables du coup d’État) est perçu en Arabie saoudite comme une menace à terme sur la scène intérieure.

Des désaccords étalés au grand jour

Ces désaccords entre les deux alliés ont été étalés au grand jour dans les déclarations de deux officiels saoudiens de haut rang : celles du chef des services de renseignement, par ailleurs responsable du Conseil national de sécurité et largement en charge du dossier syrien, le prince Bandar Ben Sultan, selon lesquelles « ce message était adressé aux États-Unis, pas aux Nations unies ». Bandar menaçait ainsi de cesser de coopérer avec les Américains dans l’identification des acteurs à soutenir de concert, et de mener ses opérations de façon plus indépendante5. Un autre mentor du régime — bien que sans position officielle —, le prince Turki Ben Fayçal, ancien ambassadeur à Washington évoquait, quant à lui, la grande « déception » du royaume envers leur allié américain6 et la nécessité d’œuvrer pour que les rebelles se battent à armes égales avec le régime. Ces propos critiques ont conduit le secrétaire d’État américain John Kerry à recevoir son homologue saoudien à Paris, le 21 octobre, « selon le souhait du président » pour travailler « en étroite relation » avec les Saoudiens7. Sur le même ton, proche d’une présentation d’excuses, le porte-parole du département d’État affirmait, mardi 22 octobre, que la relation saoudo-américaine n’était en rien affectée par les dernières déclarations saoudiennes.

De fait, cette divergence d’intérêts ne date pas de la main tendue du nouveau président iranien, Hassan Rohani, ni du printemps arabe : c’est une tendance plus ancienne qui a commencé, vue de Riyad, avec l’invasion américaine en Irak. Un « tour pendable » joué par les Américains qui, sous prétexte d’installer la démocratie, ont fini, au prix d’une guerre civile non encore terminée, par ouvrir la porte au cheval de Troie iranien dans la région. Pour les Saoudiens, l’éloignement américain s’est accentué avec le développement de l’exploitation des gaz de schiste aux États-Unis, qui bouleverse le marché mondial de l’énergie et réduit la dépendance américaine aux importations. Le discours sur l’état de l’union de George W. Bush, en janvier 2006, qui indiquait vouloir faire de la dépendance du pétrole proche-oriental « une chose du passé » avait déjà marqué ce mouvement « tectonique » de séparation entre les États-Unis et l’Arabie saoudite.

Le ton combatif de l’Arabie plaît à ses partenaires du Golfe

Le ton combatif utilisé par les responsables saoudiens face à la communauté internationale est plus nouveau. En définitive, il somme les Américains de se montrer plus attentifs aux intérêts de leur allié. Un ton qui manifestement plaît aux partenaires du Golfe, comme en témoigne le satisfecit décerné par Khalid Al Attiyah, le ministre des affaires étrangères du Qatar :

My brother, your Highness Prince Saud Al Faisal, when you get angry you baffle the world, so thank you. This is the Kingdom of Saudi Arabia (« Mon frère, Votre Altesse Royale prince Saoud al-Fayçal, quand vous vous mettez en colère vous étonnez le monde. C’est cela, le Royaume d’Arabie saoudite »), Twitter, le 19 octobre.

Pourtant, ce coup d’éclat sur la scène internationale et médiatique est un faux mouvement de diplomatie publique, et s’apparente bien plutôt à un aveu d’impuissance. D’abord, parce que l’Arabie n’a nul autre partenaire vers qui se tourner : le royaume est extrêmement dépendant de la technologie américaine en matière pétrolière, du matériel militaire américain et de la coopération des États-Unis dans le domaine du contre-terrorisme. Basant leur diplomatie sur des relations interpersonnelles, et leur sécurité sur des soutiens extérieurs qu’ils fidélisent (l’achat d’équipement militaire entrant dans cette logique), les Saoudiens ont été parmi les derniers à prendre en compte la fin de l’unilatéralisme. Sur le dossier syrien, en particulier, les enjeux sont trop importants pour rompre la coopération avec les États-Unis : si Riyad trépigne encore face au renoncement de Barack Obama de procéder à des frappes militaires ciblées contre le régime de Bachar Al-Assad, en septembre, c’est que le royaume se trouve exposé au risque de voir les djihadistes fanatisés retourner leurs armes contre lui. Cela s’est déjà produit avec le retour des combattants afghans. Cette perspective contraint la monarchie à la plus grande prudence dans ses velléités de procéder au renforcement de l’opposition syrienne8.

Enfin, le désistement du Conseil de sécurité, mené à grand bruit est une façon nerveuse de demander aux États-Unis un réajustement de leur politique qui prendrait davantage en compte la position saoudienne. Il donne au Royaume le temps de discuter avec l’allié américain. Si elle avait occupé son siège, l’Arabie Saoudite se serait trouvée dans l’obligation de traduire en actions sa divergence croissante d’intérêts avec les Américains. Les dossiers sur lesquels la position saoudienne s’oppose à celle du reste de la communauté internationale ne manquent pas, notamment la Syrie et l’Iran. Et comme la presse saoudienne l’avait mentionné, avec plus de candeur et dans un aveu d’impuissance lors de l’annulation du discours à l’Assemblée générale des Nations unies :

« L’Arabie ne souhaite pas prendre position contre le consensus international, mais elle ne veut pas non plus applaudir à ce qui se passe, et qui ne correspond pas à ses attentes vis-à-vis du Conseil de sécurité et des Nations unies. »

1Richard LeBaron titre son article : «  Pique is not a Policy  »  ; Barbara Slavin, de Voice of America parle de «  latest temper tantrum  », (dernier accès de colère en date).

2Comme la déclaration du roi, en février 2013, lors du sommet du Caire de l’Organisation de coopération islamique (OCI).

3la Russie s’est émue de la décision en ces termes : «  Nous sommes perplexes devant les arguments employés par le Royaume pour justifier sa position  ». Les reproches adressés au Conseil de sécurité des Nations Unies dans le contexte de la crise syrienne semblent particulièrement étranges après l’adoption par le Conseil, à l’unanimité, de la résolution 2118, qui fournit le cadre juridique pour un règlement global du conflit en Syrie  »

4Le pacte du Quincy, signé sur le navire de guerre portant ce nom entre le roi Abdel Aziz et le président Franklin D. Roosevelt en février 1945 scelle les termes d’une alliance qui range la stabilité de l’Arabie saoudite parmi les «  intérêts vitaux  » des États-Unis, en contrepartie de la garantie de l’approvisionnement énergétique.

5Ellen Knickmeyer, «  Spy Chief Distances Saudis From U.S.  », The Wall Street Journal, 21 octobre 2013.

7«  Nous avons l’obligation de travailler en étroite relation avec eux — comme je le fais moi-même  », a-t-il ajouté, faisant allusion aux nombreux entretiens qu’il a eus lundi avec le ministre des affaires étrangères saoudien, le prince Saoud al-Fayçal. [[Dan Roberts, «  Kerry holds urgent talks as US-Saudi rift deepens over Middle East policy  », The Guardian, 22 octobre 2013.

8Ben Hubbard et Robert Worth, «  Angry Over Syrian War, Saudis Fault U.S. Policy  », The New York Times, 25 octobre 2013.