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Quand Tripoli déclarait la guerre aux États-Unis

La première intervention extérieure américaine

C’est en Méditerranée, à l’occasion de la première « guerre barbaresque » que la marine américaine a été créée au tout début du XIXe siècle. Durant cette période qui commence en 1801, les États-Unis nouvellement indépendants ont consolidé leur sentiment nationaliste et commencé à définir les cadres d’engagement de leurs forces et de leur diplomatie dont les fondements se retrouvent aujourd’hui : dissuasion, mise en œuvre d’accords diplomatiques, projections de forces militaires à l’extérieur du continent américain, usage de la force armée, action offensive combinant forces navales et forces terrestres, subversion et manipulation d’opposants, etc.

À l’occasion des dernières prises d’otages au Proche-Orient, les États-Unis ont rappelé que le paiement de rançons ne pouvait que conduire à de nouveaux enlèvements encore plus coûteux. C’est pour éviter ce cercle vicieux que Washington se refuse, officiellement, à payer le rachat des citoyens américains retenus en otage, s’opposant aux pratiques européennes que Washington conteste vigoureusement1.

Pour les États-Unis, cette position de principe n’est pas nouvelle. Elle remonte à la fin du XVIIIe siècle quand, à Washington, quelques hommes politiques envisagent de ne plus satisfaire les exigences financières des corsaires de Méditerranée qui prennent d’assaut leurs vaisseaux de commerce. Ce sont eux qui, peu à peu, vont doter l’Amérique d’une doctrine de guerre nouvelle et des moyens pour la mettre en œuvre2. Un ouvrage récent en bande dessinée illustre plaisamment cette période, Tripoli, de Youssef Daoudi (éditions Glénat, 2014)3.

De la diplomatie préventive à la guerre offensive

En ce début du XIXe siècle, l’État ottoman a accordé à la France, l’Angleterre et les Pays-Bas des immunités qui permettent à leurs vaisseaux de commercer librement en Méditerranée. Les vassaux de la Sublime Porte4 à Tunis, Alger ou Tripoli ont l’obligation de respecter ces immunités. Mais payer un tribut pour que les bateaux marchands européens et américains soient épargnés ou pour récupérer des otages est une pratique si ancienne5 et si lucrative que les corsaires continuent à marauder en Méditerranée, avec ou sans le consentement explicite du sultan de Constantinople.

En mai 1801, quelques mois après son accession à la présidence, Thomas Jefferson6 prend la décision de ne plus céder aux représentants de Constantinople dont les exigences financières ne cessent de s’accroître. En représailles, le pacha de Tripoli déclare la guerre à l’Amérique.

Pour Jefferson, il y a urgence. La pratique des tributs à payer aux représentants du pouvoir ottoman ne fait qu’alimenter un système financier préjudiciable aux intérêts américains sans pour autant assurer la sécurité des vaisseaux et de leurs équipages. Depuis longtemps, Jefferson juge que la suppression de cette redevance est une nécessité. Dès 1784, il préconisait de trouver une solution à l’amiable avec les souverains de la « Côte de Barbarie »7 et, en cas de refus de leur part, de leur faire la guerre, jugeant que la mise sur pied d’une marine dissuasive reviendrait moins cher que les tributs payés. Il était alors le seul des responsables américains à trouver ce calcul avantageux. À l’époque où il était ministre plénipotentiaire à Paris (1784-1789), il avait tenté de convaincre du bien-fondé d’une alliance contre les pays de Barbarie. Il avait échoué à « confédérer » (le terme est de lui) Français et Anglais pour s’unir contre la piraterie organisée en Méditerranée. Il ne parviendra à ses fins qu’une fois devenu président des États-Unis en 1801.

Jusque-là, la marine américaine, encore naissante, n’est pas en mesure de protéger ses navires marchands loin de leurs ports d’attache. Cette responsabilité est confiée à la Royal Navy anglaise et à la marine royale française au terme d’une alliance passée en 1778. Conscients que cette protection connaît des lacunes — les autorités à Londres et à Paris préfèrent en réalité verser un tribut à la piraterie — le président George Washington ordonne la construction de huit bâtiments pour assurer la protection de sa marine marchande sur les côtes berbères (1794). Mais c’est Jefferson qui, en 1801, envoie « une escadre d’observation » en Méditerranée pour dissuader les corsaires de s’en prendre à la flotte marchande. Il n’exclut pas non plus de porter le feu au pacha de Tripoli si d’aventure celui-ci mettait à exécution sa déclaration de guerre à l’Amérique.

Opération spéciale : l’incendie du Philadelphia

L’un des vaisseaux américains de défense les plus fameux aura été le Philadelphia, une frégate de 44 canons qui prend la mer en 1800 mais qui finit par s’échouer en 1803 sur les hauts-fonds rocheux de la baie de Tripoli. Capturé, le Philadelphia est versé dans la flotte du pacha de Tripoli. Son capitaine et son équipage (300 hommes) sont pris en otage et ne seront libérés qu’en 1805.

En 1804, le lieutenant Stephen Decatur reçoit l’ordre de reprendre le Philadelphia et d’y mettre le feu pour empêcher son utilisation pour la piraterie. La préparation et la réalisation de cette entreprise sont dignes d’une production hollywoodienne : son ketch de quatre canons, l’Intrepid, est rebaptisé le Mastico pour ne pas éveiller les soupçons ; des dizaines d’hommes sont cachés dans ses cales ; quelques marins vêtus comme des pêcheurs tripolitains donnent le change sur le pont. Le voilier est entraîné hors de sa route par les vents et la mer ; l’équipage composé de volontaires est malade. Trois jours seront nécessaires pour rejoindre les deux autres bateaux qui auraient dû l’appuyer dans son entreprise. Mais ils ne se présenteront pas au rendez-vous, contraignant Decatur à agir seul. À l’entrée du port de Tripoli, le pilote du Mastico, un Maltais arabophone, feint une avarie et demande l’autorisation de se rapprocher du Philadelphia. L’accord est donné. Le Philadelphia est pris d’assaut. Decatur et ses hommes l’incendient comme il avait été convenu8.

Cet épisode historique ne règle pas la question des attaques de piraterie, mais l’action que signe Decatur renforce la confiance des Américains pour leur marine encore balbutiante. Lord Horatio Nelson, le futur vainqueur de Trafalgar, couvre d’éloges l’entreprise. Aujourd’hui, cette opération est perçue comme la première opération spéciale américaine en terre étrangère. Elle préfigurait ce qui constitue la mission actuelle des « Sea, Air, Land » (SEALs) de la marine militaire américaine, ceux-là même qui ont éliminé Oussama Ben Laden : opération maritime spéciale, recherche, enlèvement ou élimination de terroristes et de pirates, récupération d’otages, reconnaissance spéciale, guerre non conventionnelle, etc.

La bataille de Derna

C’est à Tripoli que les envoyés américains ont imaginé avoir recours, pour la première fois, à la stratégie de government change. Renverser le pacha de Tripoli est une option alors examinée mais qui ne sera finalement pas mise en œuvre, l’Amérique préférant un dirigeant autoritaire mais vaincu à un nouveau pacha dont la docilité n’était pas garantie.

En 1804, William Eaton, ancien consul à Tunis, arrive à Tripoli. Son objectif est de destituer le pacha Youssouf Karamanli (pacha de 1795 à 1832) conformément à un premier projet qui avait reçu l’approbation du secrétaire d’État James Madison en 1802. Pour parvenir à ses fins, Eaton imagine utiliser les services de l’ancien pacha, Hamet Karamanli, qu’il connaît. Hamet avait été déposé par son frère Youssouf en 1793. Il était exilé en Égypte depuis 1795. Eaton s’y rend, le retrouve, lui promet un retour aux affaires et constitue un groupe de combattants d’un demi-millier d’hommes, des mercenaires chrétiens et musulmans habitués aux escarmouches en Méditerranée et peu regardants sur la finalité de leurs exactions. Ils sont conseillés par le lieutenant Presley O’Bannon et ses 8 marines.

Le 8 mars 1805, tous partent à pied d’Alexandrie vers Derna en Cyrénaïque9 où ils arrivent six semaines plus tard, ravitaillés en cours de route par des vaisseaux américains après avoir connu la soif, la faim et plusieurs mutineries. Eaton exige la reddition de la ville. Faute d’obtenir satisfaction, il prend d’assaut la forteresse de Derna, appuyé par deux vaisseaux. Une première victoire militaire américaine en terre étrangère. Le pacha Youssouf Karamanli est contraint de signer le 4 juin 1805 un traité de paix qui inclut la libération du commandant et de l’équipage du Philadelphia. Eaton ne peut pousser jusqu’à Tripoli pour parachever son plan : le départ de Karamanli et son remplacement par son frère Hamet. Il ne recevra finalement pas les instructions nécessaires, Jefferson préférant entre-temps signer un accord de paix.

Eaton et O’Bannon repartent, abandonnant la plupart des mercenaires qu’ils ont enrôlés. En Amérique, ils sont accueillis en héros. Leur exploit guerrier appartient désormais à l’imaginaire américain. Le chant actuel des marines, The Halls of Montezuma témoigne de la prise de Derna en se référant aux « rivages de Tripoli »10. Quelques années plus, le corps des marines adopte le cimeterre, modèle de celui offert à Presley O’Bannon par Hamet Karamanli. L’arme fait toujours partie de leur uniforme.

Naissance de la puissance américaine

La question des tributs n’est pas définitivement réglée. Leur paiement par les Américains cessera en 1815 à l’issue de la deuxième « guerre barbaresque » et par les Européens en 1825-1830. Mais l’Amérique a montré qu’elle pouvait être menaçante et projeter ses forces loin de ses bases territoriales. La pratique du « changement de gouvernement », à peine distincte de celle du « changement de régime », irrigue depuis lors la diplomatie américaine en Amérique latine, en Orient mais aussi en Europe. Hier comme aujourd’hui, Washington entend défendre ses intérêts économiques ou tenter d’implanter des systèmes démocratiques (au début du XIXe siècle, à l’époque des événements de Derna et Tripoli, on parlait de « lutte contre les despotes »).

Les « guerres barbaresques » du début du XIXe siècle ont fourni l’occasion à la jeune Amérique de tracer les grandes lignes d’une diplomatie qui se retrouve encore aujourd’hui : intervention extérieure pour la défense d’intérêts économiques, financiers et moraux, politique du changement de régime avec ce que cela comporte de subversion et de manipulation des opposants au gouvernement en place. Elles ont été les premières guerres extérieures qui ont alimenté le nationalisme américain, fourni leurs lots de héros, magnifié des combats individuels et contribué à forger le patriotisme d’une nation en formation. Elles ont posé l’acte fondateur de la marine américaine. Dès cette époque, les Américains étaient conscients que la Méditerranée avait été le berceau de leur marine.

Ces guerres ont été également l’occasion pour le président Jefferson d’agir sans le consentement du Congrès, marquant ainsi son autorité et posant qu’un pouvoir fédéral fort avait sa place aux côtés du parlementarisme. L’influence grandissante de la diplomatie américaine se mesure aussi à la langue utilisée dans les traités avec les représentants du sultan. Les premiers sont écrits en arabe, puis en arabe et en anglais avec parfois une version ou un résumé en turc. Les derniers, à partir de 1815, semblent n’avoir été rédigés qu’en anglais. C’est à Tripoli, en Méditerranée musulmane, que les États-Unis se sont politiquement, militairement et diplomatiquement renforcés.

1Rukmini Callimachi, « Paying Ransoms. Europe Bankrolls Qaeda Terror », The New York Times, 29 juillet 2014.

2Depuis décembre 2008, la piraterie maritime au large des côtes de Somalie et dans l’océan Indien est combattue par une force européenne navale, « Atalanta », la première du genre, dotée d’une vingtaine de bâtiments et d’aéronefs rassemblant environ 1 800 militaires.

3Relire aussi : Jean-Pierre Filiu et David B., Les meilleurs ennemis. Une histoire des relations entre les États-Unis et le Moyen-Orient, Volume 1, 1783-1953, par Futuropolis.

4L’expression « Sublime Porte » a tour à tour désigné le palais du sultan, puis sa cour et enfin le gouvernement. Aujourd’hui « Sublime Porte » est un terme générique qui désigne l’ancien l’État ottoman dans son ensemble.

5Dès la fin du XIIe siècle, l’ordre des Mathurins s’est donné pour mission de racheter les chrétiens capturés et maintenus en esclavage.

6Troisième président des États-Unis de 1801 à 1809.

7Ou encore « Côte des Barbaresques », dénomination du littoral maghrébin au XIXe siècle.

9Derna est située dans l’est de la Libye à un millier de kilomètres de Tripoli. La ville est aujourd’hui contrôlée par le Majliss Choura Chabab Al-Islam (Conseil consultatif de la jeunesse islamique) qui a fait allégeance le 3 octobre dernier à l’Organisation de l’État islamique (OEI).

10L’air du chant des marines doit beaucoup à Jacques Offenbach. Sur les rivages de Tripoli est aussi le titre d’un film de Bruce Humberstone qui date de 1942.