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Radicalisation de la contestation politique au Koweït

Quelle place pour les « Bidoun » dans une société ségréguée ?

Avec un grave attentat durant l’été contre une mosquée chiite, la situation s’est tendue au Koweït où l’on assiste à une radicalisation de la contestation politique. Dans ce contexte, le statut des « bidoun », ces hommes et ces femmes à qui l’émirat refuse d’accorder la nationalité, pose de sérieux défis.

L’enquête sur l’attentat du 24 juin 2015 contre la mosquée chiite de l’imam Sadiq au Koweït qui a fait 26 morts et plus de 200 blessés a révélé l’implication de bidoun, cette population considérée comme illégale par le Koweït et qui revendique le droit à la nationalité koweïtienne. Le kamikaze a certes été identifié comme Saoudien, mais les premières arrestations ont concerné trois bidoun : le chauffeur, qui a récupéré la ceinture d’explosifs auprès de complices saoudiens à la frontière sud et conduit le kamikaze sur le lieu du crime, le propriétaire de la voiture et le frère de ce dernier. En outre, la presse koweïtienne du 14 juillet indiquait que sur les 29 suspects inculpés par le procureur général, cinq étaient Koweïtiens, sept Saoudiens, trois Pakistanais, et 13 étaient bidoun.

Les bidoun constituent un segment marginalisé de la population koweïtienne, ils vivent dans un vide juridique depuis trente à cinquante ans. Alors qu’ils affirment avoir droit à la nationalité koweïtienne car ils n’en ont aucune autre, le Koweït les classe dans la catégorie des étrangers « résidant illégalement » sur son territoire, depuis 1986 — alors que leur présence est parfois antérieure à cette date. En conséquence, ils se sont vu refuser l’accès à la plupart des droits fondamentaux : éducation, santé, emploi et documents officiels, jusqu’en 2011, lorsqu’un décret gouvernemental a assoupli ces conditions en restituant les droits élémentaires à tous ceux qui étaient enregistrés auprès de l’agence officielle chargée de résoudre le problème de leur situation juridique, le Système central pour la résolution du statut des résidents illégaux.

L’apparente implication de bidoun dans l’attentat de juin à laquelle s’ajoute le fait que « Jihadi John », le bourreau de l’organisation État islamique (OEI), est issu d’une famille irakienne réfugiée au Koweït en 1987 qui a vécu dans les mêmes quartiers périphériques que les bidoun avant d’émigrer au Royaume-Uni, pose d’importantes questions sur le lien entre marginalisation et radicalisation, un lien trop souvent postulé plus que démontré. La présence sur le territoire koweïtien de quelque 100 000 personnes, 10 % de la population, vivant dans un entre-deux juridique, souffrant de discrimination a pu apparaître comme une menace sécuritaire1.

Pourtant, au vu de la diversité des situations qui affectent les bidoun, il importe de s’interroger sur les trajectoires personnelles de radicalisation plutôt que de stigmatiser une catégorie entière. Ceux d’entre eux impliqués dans des actions violentes ne semblent pas les avoir menées du fait de leur statut de bidoun, mais plutôt en fonction de leurs affiliations tribales, ainsi que de leur insertion dans un mouvement de radicalisation plus large qui affecte le Koweït et ses voisins. En mettant trop l’accent sur une menace sécuritaire qui leur serait spécifique, on risque en effet de creuser encore davantage le fossé qui les sépare de la société koweïtienne et de rendre encore plus difficile la recherche d’une solution à ce problème déjà inextricable.

Montée de la violence politique

L’engagement des bidoun dans la violence politique ne s’est faite jusqu’à présent que dans le cadre de mouvements extrémistes transnationaux composés autant de Koweïtiens que d’étrangers. Ce fut le cas de leur implication dans les Brigades des lions de la péninsule, une organisation violente liée aux branches irakienne et saoudienne d’Al-Qaida, combattant la présence des forces américaines au Koweït dans la première moitié des années 2000. En 2005, ce sont 25 citoyens koweïtiens et 7 bidoun membres de l’organisation qui ont été condamnés à la suite d’échange de tirs avec la police.

L’implication des bidoun dans des actions violentes accompagne, de fait, une tendance plus large de la vie politique koweïtienne, notamment la montée en puissance et la radicalisation de certaines branches minoritaires de l’islam politique. Cette tendance s’opère dans le cadre d’une convergence d’intérêts entre les tribus et les mouvements islamistes, Frères musulmans et salafistes, qui sont, à l’origine, des mouvements non tribaux (hadhar) : d’un côté, une nouvelle génération de jeunes tribaux a trouvé dans la socialisation au sein de ces mouvements une opportunité d’ascension sociale ; de l’autre, les islamistes se sont appuyés sur les allégeances tribales2 pour renforcer leurs poids électoral, en particulier en 2006.

Influence des doctrines islamistes

De manière générale et du fait de leur exclusion, les bidoun n’ont que peu de foi dans la politique. Ils savent très bien que les hommes politiques koweïtiens ont très peu d’influence en matière d’attribution de la nationalité, domaine dans lequel les décisions se prennent au plus haut sommet de l’État. Ils ont néanmoins été exposés aux doctrines islamistes par deux voies différentes. Premièrement, du fait de leur origine tribale transnationale : issus principalement des tribus transnationales Anazi, Shammar et Dhafir — composées de sunnites autant que de chiites — les bidoun vivent dans la « périphérie » tribale du Koweït, où les courants salafistes3 sont bien implantés, notamment le Hizb al-Oumma, considéré comme haraki4.

Deuxièmement, les salafistes et les Frères musulmans ont gagné en influence chez les bidoun grâce aux puissants moyens financiers mobilisés par leurs associations caritatives, comme l’Association salafiste pour la renaissance de l’héritage islamique et l’Association pour la réforme islamique des Frères musulmans.

La guerre en Syrie a galvanisé certains de ces mouvements, en particulier les salafistes. Les bidoun politisés ont pris part à cette dynamique. C’est le cas d’Abou Azzam al-Kuwaiti, commandant adjoint de Jabhat al-Nosra dans le Qalamoun, qui, en mars 2014 libérait les nonnes de Maloula, à la suite d’un accord entre Jabhat al-Nosra et le gouvernement syrien, avant de tomber quelques jours plus tard sur le champ de bataille lors d’un combat à Yabroud. Son « martyre » a été salué non seulement par ses parents, mais aussi par d’anciens députés islamistes5, Jamaan Al-Harbash, un Frère musulman de la tribu des Aniza et Walid Al-Tabtabai, un salafiste haraki issu d’un milieu urbain.

De fait, la tentation d’aller combattre en Syrie et en Irak touche aussi de jeunes Koweïtiens issus de milieux aisés. On estime que 70 d’entre eux6 étaient présents sur le champ de bataille au début de l’année 2015. Pointer spécifiquement le cas des bidoun marginalisés pour leur implication dans des mouvements qui se sont radicalisés à la faveur des événements régionaux (en premier lieu en Syrie), c’est manquer le phénomène plus global et plus fondamental de la montée en puissance islamiste depuis les années 1980, de la récente radicalisation d’une frange prête à la violence, et de sa connexion avec les tribus, qui s’étendent aux pays voisins. Enfin c’est risquer d’ajouter à la stigmatisation d’un groupe entier et de justifier par là même les politiques répressives qui fonctionnent comme substituts à la recherche de solution définitive.

Une bombe à retardement depuis les années 1980

Composés à l’origine de gens « sans nationalité » pour avoir omis de s’enregistrer auprès des autorités compétentes avant 1965, les bidoun forment une catégorie disparate. Le terme désigne aussi des membres des tribus transnationales recrutés dans la police et l’armée pour leur loyauté tribale, et, selon les autorités koweïtiennes, des nationaux de pays voisins plus pauvres qui se sont mélangés, dans les années 1970 et 1980, aux personnes en attente de statut, bientôt connues sous le nom de bidoun pour fuir la dictature sanglante en Irak, ou dans l’espoir d’acquérir les avantages liés à la nationalité koweïtienne.

Bien que les Koweïtiens ne soient pas favorables à la naturalisation des bidoun, ils critiquent souvent le gouvernement pour avoir laissé cette question entacher la réputation « moderniste » de l’émirat depuis trois décennies. Depuis 1985 et les premiers débats au Parlement autour de l’émergence de cette catégorie indéterminée, des responsables politiques mettent en garde contre cette « bombe à retardement » et dénoncent la mauvaise gestion du problème par le gouvernement, qui a laissé faire l’effet boule de neige, rendant la solution toujours plus difficile et coûteuse en termes humains et financiers.

En 1986, en pleine crise économique, un décret classifié a ordonné le remplacement des bidoun dans les forces de sécurité par des hommes à la nationalité confirmée. Le décret appelait également à la stricte application de la loi de 1959 sur les résidents étrangers, mettant ainsi fin à l’exemption, accordée jusqu’alors aux « membres des tribus », de l’obligation d’obtenir un sponsor (kafil) parmi les citoyens et un permis de résidence. Ce décret a entraîné le licenciement de bidoun pour défaut de papiers officiels, l’expulsion de leurs enfants des écoles publiques, et en général la privation de tous les droits sociaux et économiques dont ils jouissaient jusque-là.

La mise en application du décret se mettait progressivement en place au moment où l’Irak a envahi le Koweït en août 1990. Après la libération du pays en 1991, les bidoun ont été rendus responsables de l’humiliante défaite militaire et accusés de traîtrise, tant à cause de leur prééminence dans les forces de sécurité que de la collaboration effective d’une minorité d’entre eux avec l’armée irakienne. Selon un rapport d’Human Rights Watch, les autorités irakiennes ont ordonné en septembre 1990 sous peine de mort à tous les non-Koweïtiens résidant au Koweït de s’engager dans l’Armée populaire pour soutenir l’occupation. Les quelques bidoun qui ont obéi ont ouvert la porte à la stigmatisation de tout le groupe, bien que certains autres aient rejoint la résistance contre l’Irak — et que nombre d’entre eux aient été tués par les forces d’occupation. Il a fallu attendre les années 2000 pour que des militants koweïtiens pro-bidoun se battent pour leur cause et ébranlent leur réputation de « traîtres à la patrie ».

Mettre en avant la menace sécuritaire représentée par les bidoun est un moyen efficace de creuser le fossé qui les sépare des Koweïtiens, particulièrement ceux d’origine tribale qui leur ressemblent, et de délégitimer leurs revendications. Depuis l’invasion irakienne, les autorités koweïtiennes ont ajouté des security blocks aux dossiers de quelque 900 bidoun soupçonnés de collaboration avec l’ennemi, entrave à toute chance de naturalisation et obstacle supplémentaire pour accéder aux services publics. Mais ces dernières années, les critères qui fondent ce fichage sécuritaire ont été élargis. Ils comprennent, parmi les « restrictions de sécurité non spécifiées » la participation aux manifestations interdites de 2011 et pourraient concerner quelque 30 000 personnes désormais.

En février 2011, inspirés par les révoltes populaires dans le monde arabe, les bidoun ont organisé leurs propres manifestations pacifiques dans les quartiers périphérique de Koweït City où vit la majorité d’entre eux. Brandissant des drapeaux koweïtiens et des portraits de l’émir, ils exigeaient qu’un terme soit mis à leur situation. Dans une volonté de rassurer les nationaux et d’effacer leur image de population « dangereuse » ils ont ainsi organisé, au début du mouvement de protestation, des collectes de sang pour la Banque du sang du Koweït et des campagnes de communication consistant à offrir des fleurs aux Koweïtiens.

Après 2011, la politique de discrimination se poursuit

Les politiques de discrimination et d’exclusion ont néanmoins porté leurs fruits car la perspective d’une résolution de la question des bidoun par leur intégration à la société s’éloigne chaque jour de plus en plus. Malgré les promesses répétées du gouvernement, aucune solution ne s’est véritablement concrétisée. La loi votée en 2000 permettant la naturalisation de 2 000 personnes par an n’a pas été appliquée avec rigueur. En 2010, l’agence chargée du dossier des bidoun a annoncé que sur 106 000 personnes, 34 000 remplissaient officiellement les critères pour obtenir la nationalité koweïtienne ; mais rien n’a encore été entrepris pour l’examen des dossiers éligibles. Au lieu de cela, le gouvernement a annoncé qu’il considérait l’option de fournir aux bidoun la nationalité comorienne, au terme d’un marché par lequel il achèterait des passeports à cet État africain. La nouvelle génération de bidoun, nés à Koweït, a rejeté cet accord comme une simple transaction financière qui ignore leur attachement au pays où ils ont grandi.

Le récent attentat et le procès qui s’en est suivi, durant lequel le chauffeur bidoun aurait reconnu être membre de l’OEI, ont replacé la question des bidoun au cœur de l’actualité. Mais l’implication de quelques individus dans des actions violentes ne signifie pas que cette catégorie tout entière constitue une menace sécuritaire en tant que telle. Elle ne signifie pas non plus que la marginalisation des bidoun favorise nécessairement leur engagement dans les mouvements djihadistes. Ce raisonnement abonde au contraire dans le sens du gouvernement qui n’a eu de cesse, depuis des décennies, de tourner ce groupe non désiré et exclu en menace pour la sécurité. Il permet également d’empêcher que ne se développe parmi les Koweïtiens, en particulier ceux d’origine tribale (hadhar,) des sentiments d’empathie pour cette population discriminée.

Au final, cette attitude porte en elle le risque de délégitimer les demandes des bidoun d’accéder à la citoyenneté, et d’ouvrir la porte à une solution brutale qui ignorerait les désirs et les intérêts de ceux qui sont concernés au premier chef. Au contraire, il convient de reconnaître que la radicalisation d’un petit nombre de bidoun est due à l’influence grandissant de mouvements sunnites transnationaux, conjuguée à une confessionalisation rampante. Un développement nouveau et troublant pour un groupe à l’identité confessionnelle jusqu’ici mixte, ou plutôt associée au chiisme.

1Anneliese Mcauliffe, «  Kuwait’s disenfranchisement of Bidun leads to growing ISIS threat  », The Interpreter, 7 juillet 2015.

2Rivka Azoulay et Claire Beaugrand, «  Limits of Political Clientelism : Elites’ Struggles in Kuwait Fragmenting Politics”, Arabian Humanities, avril 2015.

3Zoltan Pall, Kuwaiti salafism and its growing influence in the Levant, Carnegie endowment for international peace, mai 2014.

4«  Haraki  » renvoie au courant salafiste qui prône la participation politique et considère parfois que la violence peut être un moyen d’action acceptable.

5L’opposition koweïtienne a boycotté les élections de 2013.