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Rafale à l’Égypte : Paris tourne la page des printemps arabes

Les révoltes qui ont secoué l’Égypte en 2011 ont démontré que ce pays n’était pas le modèle de stabilité tant vanté, notamment par la France. Quatre ans après le départ de Hosni Moubarak et malgré le retour à la dictature, les relations entre les deux partenaires sont revenues au beau fixe. Elles devraient se concrétiser par la signature d’un contrat d’armements qui marquera la première vente de l’avion Rafale à l’étranger. Pour Paris, la page des « printemps arabes » est tournée.

Le contrat qui devrait être signé lundi 16 février au Caire entérine la normalisation des relations entre la France et l’Égypte. Evalué à 5,3 milliards d’euros, il comprend la vente et la livraison de 24 avions de combat Rafale (Dassault), de deux frégates Gowind et d’une frégate Fremm (Groupe DCNS – État et Thalès), ainsi que d’un lot de missiles de défense anti-aérienne MBDA (Groupe Airbus).

Cet intérêt de l’armée égyptienne pour le Rafale n’est pas nouveau. Après le déclenchement des révoltes du 25 janvier 2011 et le départ de Hosni Moubarak, l’armée, alors au pouvoir à travers le Conseil suprême des forces armées (CSFA), approche la France pour acquérir des Rafale. À la tête d’un empire dont les revenus et le budget ne sont pas connus et échappent au contrôle du Parlement, l’armée dispose de fonds conséquents à investir. Mais à cette époque, Dassault ne prend pas son interlocuteur au sérieux. La donne change quand Abdel Fattah Al-Sissi, qui a dirigé les forces armées jusqu’à son élection, devient président en mai 2014. Lors de sa réception en grande pompe à Paris en novembre 2014, le sujet est de nouveau sur la table. Et cette fois, c’est lui qui impose ses conditions. Le Caire n’a pas les moyens de payer cette commande, alors l’État français accepte de garantir par le biais de la Compagnie française d’assurance pour le commerce extérieur (Coface) la moitié de la commande (près de 3 milliards d’euros). Des banques françaises (Crédit agricole, BNP Paribas, Société générale) accorderont un crédit au client pour couvrir le reste.

Cette vente, censée en déclencher d’autres, n’est par conséquent pas le succès économique annoncé. En terme d’emplois, DCNS annonce un transfert de compétences pour certains chantiers : aucun emploi ne sera créé en France. Le programme du Rafale, soutenu par l’État et donc le contribuable1 est un échec industriel qui coûte déjà très cher aux Français qui, indirectement, paient cette commande de l’Égypte.

Pendant la répression, les affaires continuent

En France, la vente et l’exportation d’armes et d’armement sont par principe prohibées et soumises à une autorisation délivrée après enquête. Dans le cas présent, la décision a été prise par le premier ministre Manuel Valls, sur avis d’une commission pilotée par le ministre de la défense Jean-Yves Le Drian, des affaires étrangères Laurent Fabius et de l’économie Emmanuel Macron. Les modalités de ces transactions ne sont pas connues. Ce contrat Rafale s’inscrit dans la continuité des relations militaires entre les deux pays, qui remontent aux ventes de Mirage après la guerre de juin 1967 contre Israël.

Et il survient dans un contexte bien particulier. Depuis la révolution du 25 janvier, l’Égypte connait une forte instabilité et les manifestations contre le pouvoir — durement réprimées — continuent. Des entreprises françaises prospèrent sur cette situation : de 2011 à 2013, les commandes d’armement au partenaire français augmentent de 50 %, passant de 43,1 à 64,4 millions d’euros. Des armements et technologies français sont même employés pour neutraliser des rassemblements. Ce sera le cas le 14 août 2013 : des véhicules Renault sont utilisés pour évacuer les sit-in des sympathisants de Mohamed Morsi  ; plus de 1 000 civils seront tués en une journée. L’Union européenne décide alors de suspendre les exportations d’armes. Et tandis que le président François Hollande convoque l’ambassadeur égyptien pour qu’il transmette au pouvoir «  sa très grande préoccupation  » et que Fabius saisit Ban Ki-moon et ses partenaires pour «  une réaction internationale en urgence  » en réclamant «  un arrêt immédiat de la répression  », la France appuie les demandes de ses industriels et poursuit les transactions. Les traités européens et internationaux2 dont la France est signataire concernant la vente et l’exportation d’armes édictent pourtant des critères à respecter pour chaque vente : Paris doit «  évaluer l’attitude du pays destinataire à l’égard des droits de l’homme  », «  refuser l’autorisation d’exportation s’il existe un risque manifeste que la technologie ou les équipements mili­taires servent à la répres­sion interne   » et prêter attention à la situation économique du pays et à la cohérence entre ses besoins et ses commandes. L’Égypte ne répond à aucune de ces conditions.3

Plutôt la dictature que «  l’extrémisme  »

Nicolas Sarkozy avait fait de Moubarak, «  garant de la stabilité dans la région  », le coprésident de son grand projet d’Union pour la Méditerranée (UPM). Son gouvernement et lui avaient réagi avec prudence au début des révoltes en janvier 2011 et à la destitution du raïs. Au nom du refus de toute ingérence, la France s’était tenue à distance et avait simplement affirmé «  être au côté du peuple égyptien  » et de «  ses aspirations légitimes pour la démocratie  ». Pour elle, l’Égypte demeurait un acteur incontournable sur les dossiers israélo-palestinien, syrien et libyen : Michèle Alliot-Marie, ministre des affaires étrangères au moment du déclenchement de la révolution, n’a cessé de le répéter. Comme le ministre des affaires étrangères de l’époque Alain Juppé après elle, puis Laurent Fabius dans le présent gouvernement.

Les changements à travers le monde arabe ont toutefois amené Paris à une autocritique : «  Trop longtemps, nous avons pensé que les régimes autoritaires étaient les seuls remparts contre l’extrémisme dans le monde arabe  », déclare en avril 2011 Alain Juppé. Mais la résistance des anciens régimes l’amène à revenir à ses anciens tropismes. C’est particulièrement le cas avec les hésitations face à ce que la France n’a pas voulu qualifier de «  coup d’État  » en juillet 2013.

La transition démocratique a bon dos

À la question «  Morsi est-il légitime à rester au pouvoir  ?  » après les manifestations d’une ampleur sans précédent du 30 juin 2013 contre lui, Paris répond 4 : «  On ne peut pas, sauf à changer complètement nos règles, dire, quand il y a un raz-de-marée populaire : ceux qui ont été élus cessent d’être élus  », insistant sur la crise économique responsable du mécontentement avant, le 3 juillet, de «  prendre acte  » de la destitution du premier président civil élu un an plus tôt, en évoquant l’importance de nouvelles élections. Si François Hollande parle le 5 juillet d’un «  échec  », quand la diplomatie est interrogée sur le terme adéquat à utiliser pour désigner ce qui vient de se passer «  Un coup d’État militaire  ?  », elle parle «  d’évolutions  » en précisant «  nous travaillerons avec ces nouvelles autorités avec un objectif très précis qui est la poursuite de la transition démocratique  ».5 Ce terme de «  transition démocratique  », que Paris a eu du mal à prononcer en janvier 2011, revient désormais systématiquement.

Un mois et demi plus tard «  l’un des plus importants massacres de manifestants de l’histoire récente  » a lieu alors que le pays est dirigé par l’armée n’y changera rien. Paris saluera sans nuance l’élection du maréchal Abdel Fattah Al-Sissi : «  La France lui souhaite du succès dans l’accomplissement de sa haute mission. Elle encourage l’Égypte à suivre un processus de transition politique vers des institutions civiles respectueuses de l’État de droit, des droits de l’homme et des libertés publiques  »6. Depuis, les relations entre les deux partenaires n’ont cessé de se consolider.

La France, qui se disait particulièrement soucieuse du respect des droits humains, de ceux des «  minorités  », femmes et coptes, de la liberté de la presse et de l’opposition sous Morsi ne condamne plus que très timidement les violations -– quand elle le fait encore —  ; la répression est pourtant actuellement à un niveau jamais vu depuis trente ans selon des ONG comme Amnesty International. L’accueil en grande pompe de «  l’ami de la France  » selon les mots du président Hollande à Paris en novembre dernier confirme que la France conserve la même politique qu’avant les révoltes. La preuve qu’avance la France pour dire que l’Égypte est sur le bon chemin  ? Sissi a été largement plébiscité. En fait élu avec environ 97 % des voix, un faible taux de participation et un boycott massif7, notamment des jeunes.

Les élections législatives de mars sont également un indicateur de stabilité d’après le pouvoir français. Déjà repoussées, en dépit du calendrier électoral et des engagements de la Constitution8, elles pourraient de nouveau l’être. Et toute forme d’opposition est quasiment impossible et très sévèrement réprimée. Oubliant l’autocritique de 2011, Paris compte désormais sur cet «  allié  » qu’elle considère «  sur la voie de la démocratie  » — comme elle le disait de Moubarak — pour mener la «  guerre contre le terrorisme  ». Cette guerre que le pouvoir instrumentalise justement pour réduire à néant toute opposition.

Un accord économique sur fond d’amnésie

Car pour le pouvoir égyptien, la définition des «  terroristes  » est très large : sont d’abord concernés les Frères musulmans — première force politique du pays et d’opposition, classés terroristes. Des centaines d’entre eux ont été condamnés à la peine capitale, l’Égypte détenant en 2014 le record mondial de condamnations à mort. Ensuite, Sissi, comme le gouvernement israélien qui le soutient depuis la première heure et avec lequel il a une relation d’une qualité sans précédent pour un président égyptien, ne fait aucune distinction entre la confrérie, le Hamas ou l’organisation de l’État islamique (OEI).

Mais cette guerre vise aussi les manifestants — une loi rend quasiment impossible les manifestations —, les journalistes, étudiants et activistes. Ainsi, le mouvement du 6-Avril, l’un des fers de lance de la lutte pour l’égalité et contre Moubarak, pourrait être classé comme «  terroriste  » par la justice. Ses fondateurs sont détenus, condamnés à la prison à vie. Si les Frères musulmans restent la cible numéro 1 du pouvoir égyptien, ils sont aussi ceux de la France désormais. Manuel Valls a en effet dit : «  Il faut combattre le discours des Frères musulmans […]  »9. Une déclaration qui a pris tout son sens trois jours après, quand l’accord sur la vente des Rafale a été annoncé.10

Le Parti socialiste, qui déclarait il y a quinze jours que «  tout opposant au régime du général Al-Sissi est devenu aujourd’hui la cible d’une répression encore plus forte que sous le régime de Hosni Moubarak  » se réjouit que «  pour la première fois, la France signe un accord pour la vente à l’étranger de son avion de combat Rafale. Ce succès est dû aux efforts continuels du gouvernement et du président François Hollande  »11. En 2007, le parti s’indignait de l’accueil réservé à Mouammar Kadhafi alors que Sarkozy espérait que sa venue permette de «  signer un certain nombre d’accords économiques  » avec la Libye. Les membres du Parti socialiste avaient dénoncé cette position, qualifiant Kadhafi de «  dictateur  » venant «  avec ses pétrodollars acheter des armes  » par la voix de leur premier secrétaire de l’époque...François Hollande. Quatre ans plus tard, la France continue à parler de démocratie, de droits et de libertés pour les Égyptiens et les populations arabes. Mais ce ne sont toujours que des paroles.

2Notamment le Traité sur le commerce des armes (TCA) et la Position commune 2008/944/PESC du 8 décembre 2008 «  définissant des règles communes régissant le contrôle des exportations de technologie et d’équipements militaires  » :

  1. respect des engagements internationaux  ;
  2. respect des droits de l’Homme dans le pays de destination finale  ;
  3. situation intérieure dans le pays de destination finale  ;
  4. préservation de la paix, de la sécurité et de la stabilité régionales  ;
  5. sécurité nationale des États membres, ainsi que celle des pays amis et alliés  ;
  6. comportement du pays acheteur à l’égard de la communauté internationale et notamment son attitude envers le terrorisme, la nature de ses alliances et le respect du droit international  ;
  7. existence d’un risque de détournement de l’équipement à l’intérieur du pays acheteur ou de réexportation de celui-ci dans des conditions non souhaitées  ;
  8. compatibilité des exportations d’armement avec la capacité technique et économique du pays destinataire.

3Le pays n’est d’ailleurs signataire d’aucun traité sur le contrôle des ventes d’armes.

5Ibid.

7Alain Gresh, «  Égypte, le premier échec du «  maréchal  » Sissi  », Nouvelles d’Orient, 29 mai 2014.

8Adoptée à près de 97 % des voix après un boycott massif, son texte a été changé révélait Claire Talon dans Mediapart.

9Europe 1, 9 février 2015.

10Manuel Valls visait aussi les salafistes, relativement épargnés par le pouvoir égyptien : le parti salafiste Al-Nour soutient Sissi.