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Présidentielle en France (3)

Rallumer la flamme de l’engagement pour la Palestine

Plusieurs personnalités françaises, surtout à gauche, continuent contre vents et marées de dénoncer la politique du gouvernement israélien. Et malgré les oukazes des pro-israéliens, l’engagement pour la Palestine est une valeur à la hausse. À l’occasion de la journée de la Terre en solidarité avec le peuple palestinien, nous publions le troisième volet de notre enquête sur les candidats à l’Élysée, Israël et la Palestine, et une lettre de Pierre Laurent à Emmanuel Macron.

Paris, 15 mai 2021. Un manifestant tient un drapeau palestinien devant un canon à eau lors d’une manifestation de solidarité avec la Palestine violemment dispersée par la police
Geoffroy van der Hasselt/AFP

« Israël est le seul pays d’extrême droite ouvertement raciste qui est célébré comme une démocratie. C’est une réussite diplomatique certaine pour Israël, mais une réussite devenue discutable : les juifs américains s’éloignent à grande vitesse des pro-israéliens, les drapeaux israéliens et les collectes pour l’armée israélienne sont bannis des synagogues américaines, et c’est un sujet d’embarras pour un nombre croissant de juifs, y compris en France », explique Rony Brauman, natif de Jérusalem, ancien président de Médecins sans frontières, dont l’engagement pour la Palestine est ancien, constant et sans faille. La bataille électorale pour la présidentielle le laisse de marbre, car il sait bien que la Palestine ne sera pas un enjeu les 10 et 24 avril 2022.

Bien sûr, Brauman déplore « un sentiment général d’impuissance et de lassitude », pour reprendre les mots du député La République en Marche (LREM) Gwendal Rouillard, lui aussi engagé de longue date pour la cause palestinienne, non sans mal, dans les partis dont il a été membre : le Parti socialiste puis LREM. Rouillard, comme d’autres élus sortants de la « Macronie », ne se représente d’ailleurs pas.

Combien de fois ces derniers mois, enquêtant sur les politiques françaises et Israël-Palestine, j’ai entendu les mots : « Vos pauvres Palestiniens », « vos histoires de Palestine ». Malgré ces formules méprisantes, il est faux de dire, comme le font l’extrême droite, la droite, une partie de la Macronie, mais aussi de la gauche, que la cause palestinienne est « perdue », « ringarde », « morte » et que, comme me l’affirme un partisan du président sortant, « pour les jeunes Français, c’est un gigantesque "je ne sais pas", car la société israélienne en fascine beaucoup ». Rien n’est plus faux, même si publiquement, ce sont surtout quelques vétérans endurcis qui s’expriment sans ambages.

Une jeunesse mondiale sur la brêche

Certes, les combats pour la planète, contre les inégalités sociales, mobilisent avec ardeur une partie de la jeunesse mondiale. Mais les jeunes Américains ont défilé en masse pour la Palestine en mai 2021, avec des manifestations géantes à New York et Chicago. Sur la plupart des campus à travers les États-Unis, c’est une cause importante ; Sylvain Cypel s’en fait l’écho pertinent dans L’État d’Israël contre les Juifs. Toujours au printemps 2021, beaucoup de jeunes se sont aussi mobilisés en Espagne, au Royaume-Uni, en Irlande, et dans de nombreux autres pays, accompagnant le soulèvement de la jeunesse palestinienne. Dans ces pays, le combat du mouvement Boycott Désinvestissement Sanctions (BDS) est considéré comme légitime, et reçoit le soutien d’associations estudiantines et syndicales. Un mouvement d’une ampleur mondiale, revival des combats anti-impérialistes et anticoloniaux des années 1970 voit le jour. Dans la foulée de Black Lives Matter et du printemps palestinien de 2021, des connexions s’établissent via les réseaux sociaux ; des rencontres par visioconférence entre jeunes Palestiniens et Américains se tiennent. Les uns comme pour les autres se parlent et s’épaulent.

Signe des temps, la mode chez les jeunes Palestiniens et Palestiniennes de Jérusalem ou de Nazareth est à la coiffure afro, à la Angela Davis, figure du mouvement des droits civiques depuis les années 1970.

La jeunesse mondiale est sur la brèche, sauf en France, même si le BDS attire dans notre pays pas mal de jeunes. Toute manifestation de solidarité est dénoncée comme antisémite, le président de la République persistant, il y a quelques jours encore en présence du président israélien Haïm Herzog, à affirmer que « l’antisémitisme et l’antisionisme sont les ennemis de notre République ». Son zélote ministre de l’intérieur, Gérard Darmanin, a donc interdit toute manifestation de solidarité en France au printemps 2021, arguant que des slogans antisémites avaient été lancés lors de manifestations en 2014 à Paris et à Sarcelles. C’est, hélas ! parfaitement exact, mais quelques imbéciles se trompant de combat ne font pas une cause.

Les drapeaux du voisin

Nos dirigeants, les candidats à cette élection présidentielle et aux législatives qui vont suivre devraient méditer cette histoire que me racontait fin mars 2022 un habitant palestinien rencontré à Nof Hagalil, banlieue majoritairement juive de Nazareth, capitale arabe musulmane et chrétienne de la Galilée :

Je n’ai rien contre les juifs, absolument rien, j’ai quelque chose contre l’État d’Israël. Mon voisin est juif, on partage une maison mitoyenne. Quand je me suis installé il y a quelques années, le jour de l’indépendance — fête nationale en Israël —, il avait décoré sa part de maison de dizaines de drapeaux. J’ai râlé, il a râlé. Mais le lendemain il n’y avait plus qu’un drapeau. Et depuis, on se parle et en saison on partage nos surplus de tomates, de courgettes. On se respecte.

Mon interlocuteur, catholique et fils de communistes, ajoute en souriant qu’il a « bien plus à voir » avec un juif mizrahim venu d’Irak, fût-il de droite, qu’avec un bourgeois ashkénaze venu d’Europe, fût-il de gauche. « D’abord, il n’habiterait pas ici »…

Le symbole d’une injustice

En France donc, il est entendu que la solidarité avec la Palestine est suspecte d’antisémitisme, et que de toute façon « les gens », pour parler comme Georges Marchais et Jean-Luc Mélenchon, seraient indifférents à ce sujet. Pourtant, ajoute Rouillard, « quand il y a des opérations militaires à Gaza, les Français se mobilisent. C’est le symbole d’une injustice pour les jeunes générations ». Un autre député sortant de la majorité, Bruno Joncour du Mouvement démocrate (Modem) fait le même constat : « Les Français sont assez sévères avec Israël, notamment sur la question palestinienne, parce qu’ils pensent que c’est une cause juste ». Et Lydia Samarbakhsh, la responsable internationale du Parti communiste français (PCF) ajoute :

Je ne crois pas à un prétendu revirement de l’opinion française. Certes, le gouvernement israélien et les colons ont des relais puissants en France, en invoquant en permanence l’antisémitisme contre la critique d’Israël.

Sur ce point précis, les sondages confirment le ressenti de mes interlocuteurs. Selon deux sondages Ipsos et Ifop réalisés ces dernières années, 83 % des Français pensent qu’« il est possible de critiquer Israël sans être antisémite ». Ils jugent aussi à 71 % qu’« Israël a une lourde responsabilité dans l’absence de négociations avec les Palestiniens » et ont pour 57 % d’entre eux une « mauvaise image » d’Israël, et même pour 69 % une « mauvaise image » du sionisme. Mais semblent confus à ce propos : 54 % des Français pensent que l’« antisionisme est une forme d’antisémitisme ». Mais ils ne savent pas très bien ce que veut dire ce mot. Ils sont 43 % à penser que l’antisionisme veut dire « disparition d’Israël », 19 % que c’est « critiquer la politique des gouvernements israéliens » et 38 % ne savent « pas vraiment ». Signe que le bourrage de crâne et la circulaire Alliot-Marie sur le boycott (jugé contraire au droit par la justice européenne) n’ont pas produit leurs effets, 26 % des Français estiment qu’il est « justifié » de boycotter Israël.

Soutien gazeux et discours schizophrénique

Rony Brauman comprend parfaitement « l’épuisement, l’usure mentale, en raison de l’absence de solution politique et de la cage mentale que représente la solution à deux États. Et puis il y a les nuages noirs, les peurs identitaires, les problèmes climatiques, le pouvoir d’achat ». Mais, ajoute Brauman, « il faut tenir bon, ne pas se laisser intimider par le discours “vous êtes avec nous ou vous êtes contre nous”. Il faut aller au-delà d’un soutien gazeux, vague, de principe, à la cause palestinienne ». « Il y a une impasse du mouvement de solidarité, la relève a du mal à se faire, ajoute un cadre d’Europe Écologie les Verts (EELV) proche de Yannick Jadot. Il faut créer des ponts, rouvrir des canaux de discussion, arrêter d’être frileux dans les partis politiques ».

Jean-Claude Lefort, ancien député communiste, président d’honneur de l’Association France-Palestine solidarité (AFPS), coordinateur du comité de soutien à Salah Hamouri, qui est le mari de sa fille Elsa et le père de ses petits-enfants, bon pied bon œil, ne lâche pas l’affaire :

On nous dit qu’il y aurait un Israël démocratique grosso modo et un Israël occupant, mais qu’on ne voit pas. Alors on déroule le tapis rouge pour Bennett et on nous sert une sorte de schizophrénie. J’ai participé à la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud, et au début on était peu nombreux. On peut espérer que l’opinion publique fera enfin bouger les choses.

En attendant, il désespère de la gauche française « qui devrait sortir des flatteries nationalistes pour aller vers du patriotisme fraternel ».

Son engagement va bien au-delà de celui qu’il mène au jour le jour en faveur de son gendre Salah Hamouri, qui après des années de harcèlement et d’emprisonnement est à nouveau bloqué à Jérusalem-Est, au cœur d’un imbroglio administratif sur son statut savamment entretenu par les Israéliens. « La loi sur l’État-nation de 2018 permet, si on n’y fait pas allégeance, de supprimer sa carte de résidence à Jérusalem, explique Jean-Claude Lefort. Ils ne veulent pas l’expulser, ils veulent qu’il se tire de son propre chef, il n’a plus de boulot, sa femme et ses enfants sont à Paris. Mais rester, pour lui, c’est déjà résister, alors il reste. La France ne bouge pas d’un centimètre », déplore-t-il.

Ne pas se tenir à l’écart

Même constat d’Esther Benbassa, sénatrice ex-EELV. « Le sommeil est très significatif, la situation est enterrée, personne ne veut rien faire, c’est incandescent, explique-t-elle.

On est dans une sorte d’impasse, alors que beaucoup de Palestiniens n’en peuvent plus de la précarité économique, politique, en matière de santé. Beaucoup de gens voudraient s’engager, mais ont peur que les choses s’enveniment. La confusion entre antisémitisme et antisionisme entraine une faiblesse, d’autant qu’il y a des antisémites parmi les critiques d’Israël. Moi je me suis battue, et j’en ai pris plein la tête. Mais mon soutien à la Palestine est un soutien humaniste de quelqu’un qui veut la paix. Et puis, malheureusement, je pense que ces dernières années les langues se sont déliées. Toutes sortes de racismes sont à la hausse. Des gens disent : “sales Arabes”. D’autres comparent les Noirs à des singes. Et les juifs en souffrent aussi évidemment. Avant, les antisémites se cachaient. Maintenant ils le crient sur tous les toits.

Le mot de la fin sera pour Noël Mamère, ancien maire et député de Bègles (Gironde), qui avait obtenu 5,25 % des voix à l’élection présidentielle de 2002, soit à ce jour le meilleur score d’un candidat écologique à ce scrutin.

C’est un nid à emmerdes, mais ce n’est pas une raison pour s’en tenir à l’écart. Les Palestiniens ne peuvent pas être les oubliés de l’histoire. J’ai vécu douloureusement des attaques, des menaces physiques, des accusations d’antisémitisme, mais je pense toujours qu’Israël mène une politique d’occupation et de colonisation. Je ne parlerai pas d’apartheid, mais la démocratie israélienne a des faiblesses, ne serait-ce que le respect des frontières de 1948 qui résultent d’accords internationaux. Il y a depuis des millions de réfugiés palestiniens sans droit au retour, et cela non plus je ne l’oublie pas.

Ni Esther Benbassa, ni Jean-Claude Lefort, ni Noël Mamère ne souhaitent faire connaître leur choix pour la présidentielle. Mais, indépendamment de cette date fétiche pour un système politique français au bout du rouleau, tous espèrent, avec quelques autres personnalités ne renonçant pas à la Palestine malgré les pressions toujours plus fortes des pro-israéliens, qu’un jour viendra où de plus jeunes vont s’emparer de cette « noble cause » palestinienne, en France comme ailleurs dans le monde.

Pour avoir séjourné ces dernières semaines en Palestine et en Israël, je peux témoigner que les Palestiniens, s’ils commencent à désespérer de la France, attendent encore beaucoup des Français.

Pierre Laurent : « La reconnaissance de la Palestine serait l’honneur de la France »

Ce mercredi 30 mars 2022, à l’occasion de « la journée de la terre » qui commémore les manifestations des Palestiniens en Galilée en 1976 (six morts, des centaines de blessés), Orient XXI publie l’essentiel d’une lettre adressée par Pierre Laurent, sénateur communiste de Paris et ancien secrétaire général du PCF au président de la République Emmanuel Macron. L’élu demande à la France, dans le cadre de la présidence de l’Union européenne qu’elle exerce jusqu’en juin 2022, de reconnaître l’État de Palestine.

Monsieur le président de la République,

La France a pris en début d’année la présidence du Conseil de l’Union européenne et, à ce titre, vous avez prononcé le 22 janvier, devant les parlementaires européens, un discours exposant les « priorités stratégiques » de la présidence française.

Vous y avez souligné avec force l’importance des enjeux internationaux et de l’exigence de paix mais, étonnamment, vous avez tu de bout en bout les engagements pris par l’UE pour une paix juste et durable entre Israéliens et Palestiniens et, jusqu’ici, restés lettre morte. Étonnamment, alors que le jour même, à l’aube, les autorités israéliennes détruisaient manu militari la maison de la famille Salhiya dans le quartier de Sheikh Jarrah à Jérusalem-Est et emprisonnaient cinq personnes, dont le propriétaire des lieux.

[...]

L’accélération de l’éviction illégale des Palestiniens de Jérusalem-Est et de Cisjordanie, des populations bédouines du Néguev, la poursuite des constructions massives de colonies et du blocus de Gaza, et le développement d’une politique — en Israël même — qualifiée par nombre d’instances internationales d’apartheid contre les populations arabes, rendent la situation plus insupportable chaque jour et brisent tout espoir de paix.

[...]

Si, par le passé, la communauté européenne fut la première dans la reconnaissance des droits des Palestiniens, force est de constater aujourd’hui que l’Union européenne peine, à cet égard, à tenir les « promesses de démocratie, de progrès et de paix » auxquelles vous avez fait référence dans votre discours.

Ce serait l’honneur de la France, Monsieur le président de la République, de saisir l’occasion de cette présidence du Conseil de l’UE pour créer les conditions d’une initiative européenne marquante, susceptible de contribuer à relancer une mobilisation internationale pour une paix juste et durable entre les peuples israélien et palestinien : celle d’une reconnaissance – commune au plus grand nombre possible d’États membres et en conformité avec les résolutions des Nations unies — de l’État de Palestine aux côtés de l’État d’Israël.

Pierre Laurent, vice-président du Sénat

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