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Revirement de la Turquie face à Israël

Retour à la realpolitik ?

L’accord de réconciliation signé entre Tel-Aviv et Ankara est loin de répondre aux demandes que formulait jusqu’ici la Turquie. Il reflète l’affaiblissement de la position régionale d’Ankara, confirmé par les excuses que le président Erdogan a envoyé à Vladimir Poutine plus de six mois après que la chasse turque a abattu un avion russe.

La Turquie et Israël ont été par le passé deux alliés relativement stables qui, surtout depuis le début de la politique de containment face à l’URSS étaient devenus les principaux soutiens de Washington au Proche-Orient. La fondation d’Israël en 1948, suivie de l’adhésion de la Turquie à l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) en 1952 avaient préfiguré une coopération accrue, mais c’est dans les années 1970 que les deux pays deviennent complémentaires. Après le coup d’État militaire de 1980 en Turquie fomenté par la Central Intelligence Agency (CIA), ils deviennent deux appuis indispensables de la politique américaine de la région. Le volume des échanges commerciaux explose et les F16 israéliens s’entrainent dans l’espace aérien turc.

Le ton change dans les années 1990 avec la montée de l’islam politique en Turquie dont le fond idéologique s’appuie sur deux piliers : l’anti-occidentalisme et l’antisémitisme. La référence intellectuelle du mouvement Milli Görüs (Vision nationale) est le poète Necip Fazil Kisakürek, qui avait déjà fait de l’antisémitisme son fonds de commerce et le leader historique du mouvement, Necmettin Erbakan appelait de ses vœux une union islamique face aux juifs. Recep Tayyip Erdogan, l’actuel président de la Turquie, a fait ses débuts au sein de Milli Görüs, partageant la vision de ses mentors. Lorsqu’il était à la tête de l’organisation de jeunesse islamiste du Parti du Salut national, le MSP, n’avait-il pas brillé dans une pièce de théâtre dans un rôle dénonçant le « complot judéo-maçonnique communiste »1 ? Mais à son arrivée au pouvoir en 2002, le Parti de la justice et du développement (AKP) a affirmé deux principes pour rassurer les partenaires occidentaux et notamment les États-Unis : la démocratisation du système en vue d’une adhésion à l’Union européenne et le renforcement des relations avec Israël.

L’époque des ruptures

La donne change à partir de 2007. L’AKP remporte largement les élections et s’installe durablement à la tête du pays et le procès du réseau Ergenekon dans lequel sont impliqués de nombreux militaires commence à écarter l’armée du pouvoir. À partir de cette date, le discours d’Erdogan devient de plus en nationaliste, islamiste et autoritaire. Le fond antisioniste remonte à la surface2. Le point culminant en est le sommet de Davos le 29 janvier 2009 au cours duquel le premier ministre turc fait une sortie spectaculaire et loin des règles de bienséances diplomatiques face à un Shimon Pérès impassible, pour condamner l’agression israélienne à Gaza qui a débuté peu de temps auparavant, le 27 décembre 2008. C’est le fameux « one minute  ! » destiné à gagner l’opinion arabe et faire d’Erdogan le porte-parole du monde musulman. Depuis, le discours anti-Israël est allé crescendo.

À partir de 2010, la politique étrangère de la Turquie est entrée dans une nouvelle phase, celle d’une rupture progressive avec l’Occident en vue de faire de la Turquie le leader régional des Frères musulmans, censés remplacer les régimes autoritaires, accaparant le « désir révolutionnaire et de la soif démocratique »3. Erdogan a alors estimé qu’il fallait une rupture avec Israël, au-delà du simple discours belliqueux. La question palestinienne avait toujours mobilisé en Turquie, à la fois chez les islamistes, au sein de la gauche radicale, mais aussi auprès des libéraux. Et c’est ainsi qu’en mai 2010, la flottille d’aide humanitaire à la bande de Gaza organisée par la Fondation pour l’aide humanitaire Insani Yardım Vakfı (IHH) de tendance islamiste a été l’occasion rêvée pour une démonstration de force.

L’assaut par les forces israéliennes, dans les eaux internationales, du principal bateau de la flottille, le Mavi Marmara, a constitué le point culminant de la rupture. Neuf morts et une trentaine de blessés plus tard, la Turquie suspend ses relations diplomatiques avec Israël (sans pour autant annuler les accords de coopération militaire), rappelle son ambassadeur et réclame de Tel-Aviv des excuses, un dédommagement ainsi que la fin du blocus sur la bande de Gaza. Il s’agit clairement d’une opération visant à la fois l’électorat turc et le monde musulman dans son ensemble. Au lendemain de l’assaut, une manifestation islamiste est organisée place Taksim, avec des slogans tels que « morts aux juifs ». Un boycott populaire des produits en lien supposé avec Israël est encouragé par les réseaux sociaux — sans succès à vrai dire — de Coca Cola à Mc Donald’s en passant par la CNN, tous les produits étant considérés comme fruit de la « conspiration judéo-maçonnique » et labélisés israéliens.

Cette politique de rupture avec Israël et l’Occident pour la remplacer par un front de pays islamiques fut un échec cinglant. Les Frères musulmans n’ont pas connu les succès espérés, en Tunisie Ennahda a été vaincu par les urnes, la Libye est devenue une épave et une base arrière de l’organisation de l’État islamique (OEI). Et surtout, en Égypte, lieu de naissance du mouvement, Mohamed Morsi, poussé à participer aux élections par Erdogan en personne, a été chassé par un coup d’État militaire soutenu par l’Occident.

Un revirement à 180 degrés

Il ne restait à Ankara que la Syrie. Après avoir été alliée du régime de Bachar Al-Assad, la Turquie a soutenu l’opposition syrienne et même, à partir de 2013, la seule structure organisée de cette opposition qu’était l’État islamique en Irak et en Syrie qui devait devenir l’organisation de l’État islamique (OEI). Or, actuellement, les trois forces qui se battent en Syrie : le régime d’Assad, l’OEI (qui s’est retournée contre Ankara) et les Kurdes dépendants du Parti de l’union démocratique (PYD), lié au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) sont vus comme des ennemis. Surtout l’OEI, à cause des attentats commis en Turquie même. Comme elle s’est fait rappeler à l’ordre à la fois par les États-Unis (qui n’hésitent pas à s’allier avec le PYD, ennemi juré d’Ankara) et l’Union européenne (à cause de la crise des réfugiés), la Turquie a dû revoir sa copie. Après le limogeage du premier ministre Ahmet Davutoglu, on assiste à un énième revirement de la politique étrangère pour « sauver les meubles » avec Israël, mais aussi avec la Russie avec laquelle les relations sont exécrables depuis que l’armée turque a abattu en novembre 2015 un avion russe survolant son espace aérien pour aller bombarder les militants tchétchènes de l’OEI.

L’accord avec Israël prévoit certes une indemnisation des familles des victimes du Mavi Marmara, mais sans les excuses d’Israël comme les réclamait le président Erdogan (des « regrets » » formulés en 2013 mais qui n’avaient pas été considérés à l’époque comme de véritables excuses), et encore moins la levée du blocus de la bande de Gaza. Pourtant la presse proche du régime vante une victoire de la diplomatie turque et prévoit un premier convoi humanitaire en direction de Gaza. Par ailleurs, Erdogan a exprimé « ses regrets et sa peine » pour l’incident » de l’avion et les deux présidents devraient avoir une conversation téléphonique le 29 juin.

Quelle est la raison de ce revirement à 180 degrés ? Un tel isolement diplomatique n’était plus tolérable. Dans la théorisation de sa politique, Ankara avait totalement fait l’impasse sur les acteurs incontournables de la région que sont la Russie et l’Iran. Le régime turc avait espéré une victoire rapide en Syrie et un rôle important pour les Frères musulmans à Damas après la chute de Bachar Al-Assad. Or, la crise des réfugiés, le chantage sur l’Union européenne qui a fonctionné seulement à court terme, son isolement à la fois global et régional ont fait que le régime d’Erdogan a dû changer son fusil d’épaule, quitte à devoir convaincre sa base auparavant galvanisée par sa rhétorique anti-israélienne et antirusse.

Le mirage d’un califat restauré, qui se profilait à l’orée de 2014 — à la fois dernière année du deuxième mandat du président Erdogan, et centième anniversaire de l’abolition du califat par la République kémaliste —, semble donc s’éloigner. La Turquie a besoin d’Israël (et des États-Unis) dans la région et ne peut se mesurer ni à la Russie ni à l’Iran qui vient d’achever sa réintégration dans le concert mondial grâce à l’accord sur le nucléaire. D’autant plus que l’économie turque est exsangue, ayant perdu ses partenaires régionaux. Il faut faire revenir les touristes russes, et retrouver le marché israélien auprès duquel la Turquie rêve de s’approvisionner en gaz. C’est un jeu dangereux certes, mais indispensable pour se maintenir au pouvoir. Cet accord avec Israël est à la fois le fruit d’une décennie d’erreurs en politique étrangère et intérieure basée sur des questions identitaires, et sa sanction sévère.

1Au sujet du discours antisémite et antisioniste de Recep Tayyip Erdogan, voir Nicolas Cheviron, Jean-Françoise Pérouse, Erdogan : nouveau père de la Turquie, Éditions François Bourin, 2016 ; p. 70-71.

2À propos de cette « mutation hégémonique » voir Insel Ahmet, La nouvelle Turquie d’Erdogan : du rêve démocratique à la dérive autoritaire, La Découverte, 2015 ; p. 111-134.

3Hamit Bozarslan préfère utiliser le terme d’« attente » dans son livre Révolutions et état de violence : Moyen-Orient 2011-2015,CNRS éditions, 2015 ; p. 59-62.