Sistan-Baloutchistan, Iran. Le jeune homme et la mer

Début avril 2024, le mouvement salafiste djihadiste Jaysh Al-‘Adl a lancé une série d’attentats visant les Gardiens de la révolution et des symboles de l’État central dans le Sistan-Baloutchistan. L’organisation recrute d’autant plus facilement que Téhéran délaisse cette région parmi les plus pauvres d’Iran. Rencontre avec l’un de ces jeunes Baloutchi au parcours chaotique.

Obeyd
Armin Messager

Début avril 2024, tous les yeux sont braqués sur l’Iran et Israël dont les tensions risquent d’embraser la région à travers un conflit armé sans précédent. La crise, qui s’est finalement apaisée, a également eu pour conséquence d’occulter les attaques de l’organisation djihadiste salafiste, Jaysh Al-’Adl. Dans plusieurs villes de la lointaine province iranienne du Sistan-Baloutchistan, des groupes de jeunes baloutches, membres de l’organisation, ont mené des opérations de guérilla urbaine et une série d’attentats, allant même jusqu’à s’emparer d’un dépôt d’armes et tuer plus d’une vingtaine de membres des forces de sécurité, dont des Gardiens de la révolution1.

Quel est le profil de ces jeunes hommes, citoyens iraniens, à la fois baloutches et sunnites, qui se laissent séduire par le djihad et l’appel de la guérilla insurrectionnelle ? D’où viennent-ils ? Quelles sont leurs conditions socio-économiques ? Comment expliquer leur attirance pour ces mouvances radicales ? Pour répondre à ces questions, suivons la trajectoire d’Obeyd, rencontré lors d’un voyage dans la région. Issu des villages reculés et de la jeunesse pauvre, il fait partie de ces jeunes baloutches qui ont été momentanément attirés par cette mouvance.

Obeyd
Obeyd
Armin Messager

J’ai atterri par hasard dans le village de Shilan et sympathisé avec Obeyd2, un jeune pêcheur de mon âge. Alors que je lui montre un tas de brique à une cinquantaine de mètres de sa case, il me répond nonchalamment : « C’est pour quand j’aurai une femme. » Il entend construire une case indépendante pour lui et sa femme, après un éventuel mariage. Il a alors 19 ans, comme moi.

Le village est situé dans la province du Sistan-Baloutchistan, au sud-est de l’Iran, au carrefour de l’Afghanistan, du Pakistan et de la mer d’Oman. La région, souvent présentée comme la porte du sous-continent indien, est également la province la plus pauvre du pays. À dominante sunnite, elle est traversée par d’importantes crises : insurrections islamo-nationalistes, groupes djihadistes, trafic d’opium, contrebande, cataclysmes environnementaux. Pour de nombreux Baloutches, la mainmise de l’État sur ses richesses et l’implantation de populations chiites en font une région colonisée. Lors de la révolte « Femme-Vie-Liberté », qui a agité le pays en 2023, les Baloutches, qui forment environ 3 % de la population iranienne, ont tristement représenté près d’un tiers du total des morts dus à la répression.

De l’opium et des cailloux

Situé à 200 km du littoral, le village de Shilan se trouve sur de hauts plateaux surplombant un maigre cours d’eau. Le hameau a été bouleversé au cours des dernières décennies. De sa culture populaire, il ne reste plus grand-chose. Plus de confréries, de dhikr (rappel de Dieu, sonore ou silencieux)3, de rituels exorcistes, et les contes des griots ambulants4 ne s’élèvent plus guère dans la nuit.

Les hauts plateaux où se trouve le village de Shilan
Les hauts plateaux où se trouve le village de Shilan
Armin Messager

Des sécheresses répétées ont eu raison des derniers paysans et bergers, rendant impossibles l’élevage et l’agriculture. Restent les propriétaires de palmeraie, plus riches que les villageois ordinaires. Ces derniers ont fini par se convertir en pêcheurs et rejoindre les côtes éloignées. Pour gagner leur pain, les jeunes partent par équipage de trois à cinq vers le golfe Persique et la mer d’Oman. Ils parcourent jusqu’à 1 300 km sur les routes, au gré des rumeurs et des filons de zones poissonneuses. Les hommes ne reviennent dans leur hameau qu’après de longues périodes de travail ou en raison de tempêtes.

Selfies d'Obeyd dans son travail de pêche
Selfies d’Obeyd dans son travail de pêche

Une fois rentrés au village, les jeunes passent la majeure partie de leur temps cachés sous les palmiers, à fumer du haschich ou de l’opium. Des rixes éclatent régulièrement entre groupes et les coups de couteau sont monnaie courante. Le village est très conservateur : on ne croise presque jamais de femmes dehors, et quand elles le sont, elles sont recouvertes d’un large tchador noir (qui cache en fait des broderies très colorées).

Sur les écrans de téléphones, en revanche, passent en boucle des vidéos de la télévision indienne, où de jeunes filles se déhanchent en mini-short. Tous ces bouleversements économiques, culturels et écologiques ont conduit à déstructurer le tissu villageois. La disparition des rituels, des garants du lien et de la transmission a provoqué un grand vide parmi la population. Les écarts de richesse entre propriétaires et roturiers se sont également creusés et les jeunes, déracinés et déambulant d’un port à l’autre, évoluent dans une certaine confusion.

Ces phénomènes sont en réalité assez courants, en particulier dans les marges sunnites du pays, comme au Kurdistan. Dans un Iran bouleversé, les images du consumérisme et de richesses du modèle capitaliste claquent à pleine force sur les structures traditionnelles de villages conservateurs et paupérisés. Ces jeunes pauvres, vivant sur des terres asséchées et incultivables, se retrouvent assiégés par l’ennui, sans espaces de socialisation, et dans l’impossibilité d’accéder à un emploi décent. Dans cette configuration, le mariage et la construction d’une vie de famille deviennent des perspectives très difficiles d’accès. Nombre de ces jeunes adoptent donc une vie de débrouille et empruntent des chemins de traverse pour s’en sortir.

Des marins sans voilier

Quand ils partent pour le Golfe, les équipages ne possèdent pas de bateau. Ils doivent donc en emprunter à un propriétaire, un arbâb, désignant, historiquement, les « seigneurs fonciers », jusqu’à la fin des exploitations féodales dans les années 1960. Celui-ci est ensuite payé en nature : entre deux tiers et trois quarts des prises selon la localité. Ce type de métayage rapporte peu, en moyenne 5 dollars (4,60 euros) par jour — voire moins.

Pour un villageois baloutche, l’un des moments majeurs de la vie reste le mariage. Il achève le passage à l’âge adulte et permet de construire une vie de famille. Or, à Shilan, le prix de la dot était devenu exorbitant : de 8 000 à 19 000 dollars (entre 7 420 et 15 800 euros). Ce chiffre, conséquence de l’inflation qui frappe le pays, reflète également le désir de nombreuses familles de s’enrichir par ce biais. En voyant sur leurs écrans le mode de vie fastueux des riches Téhéranais ou Émiratis, les ménages aspirent à un confort matériel similaire. Cela mène souvent à des demandes absurdes et ostentatoires, comme plusieurs réfrigérateurs et téléviseurs pour un appartement de deux pièces… Il en résulte que l’âge moyen du mariage est passé de 16-18 ans à 26-28 ans. De nombreux aspirants s’endettent, tandis que d’autres ne parviennent tout simplement pas à trouver les fonds et restent célibataires.

En revanche, dans la même région, les contrebandiers de la frontière irano-pakistanaise, eux, s’enrichissent rapidement, quand ils ne périssent pas au cours de leurs chevauchées clandestines. Ils réussissent à se marier dès la fin de l’adolescence, et accèdent même à la polygamie.

Pour échapper à la pauvreté et sortir du célibat, Obeyd me parle d’un filon particulièrement intéressant. Certains chefs de villages du littoral baloutche proposent des travaux spéciaux : se rendre clandestinement en Somalie (un trajet de deux à trois jours en chalutier) pour y pêcher pendant plusieurs mois. Ces nouvelles routes économiques permettent aux jeunes Baloutches de gagner bien plus que d’ordinaire, avec une moyenne de 15 dollars (près de 14 euros) par jour. Ces opportunités existent grâce à des connexions entre chefferies baloutches et somaliennes, établies sur les bancs de madrasas salafistes pakistanaises. D’anciens camarades de classe ont ainsi prolongé leurs liens à travers ce type de commerce.

Carte des circuits de pêche
Carte des circuits de pêche
Armin Messager

Ces connexions transnationales permettent à Obeyd et aux autres jeunes suivant cette voie de quitter leur état de célibataires pauvres. Ils peuvent désormais aspirer à de meilleures conditions de vie et, surtout, à un mariage. Ces réseaux les mettent également en contact étroit avec de nouveaux discours et acteurs idéologiques religieux, qui diffèrent de l’école traditionnelle de la région (le déobandisme) et du soufisme autrefois répandu dans leurs villages. Ces versions salafistes de l’islam rejettent les intermédiaires religieux et prônent un littéralisme strict ; elles rompent avec l’État et la participation politique, car voter et se mobiliser sont considérées comme impies. Le salafisme encourage à se concentrer sur le travail religieux dans la sphère privée, l’intime, le corps, l’esprit et le foyer.

Pour Obeyd, l’adhésion à ce courant lui octroie de nouveaux réseaux de solidarité : entraide, accès à un emploi et même possibilité de se marier — ce qui est généralement peu onéreux, voire gratuit chez les salafistes. Il découvre ainsi de nouveaux espaces de socialisation et goûte enfin à un sentiment de reconnaissance par le groupe.

De plus, il peut adopter des références et outils religieux, discursifs et performatifs qui transgressent les normes culturelles de la région. Cette posture lui permet de revendiquer une ultra-orthodoxie, une vertu religieuse supérieure, et de délégitimer les tenants traditionnels du pouvoir politique et religieux, considérés comme impies et mécréants.

Le salafisme crée de nouvelles règles et de nouvelles identités. Certains courants sont bien vus par l’État, car ils dépolitisent les masses pauvres, les détournant de la mobilisation politique, réformiste ou révolutionnaire, en les incitant à se concentrer sur la sphère privée. Cependant, ces franges apolitiques ou loyalistes peuvent être constamment dépassées « sur leur droite » par d’autres factions salafistes qui revendiquent une orthodoxie supérieure. Parmi ces dernières, certaines possèdent un potentiel révolutionnaire, prônant un monde plus juste et religieusement pur.

L’un des exemples de passage de ce salafisme à une approche révolutionnaire et violente est justement Jaysh Al-’Adl (JAA, « Armée de la Justice »). Fondé en 2012, ce groupe insurgé sunnite opérant principalement dans la province du Sistan-Baloutchistan est issu d’une autre organisation militante sunnite (Joundallah) dissoute. Il affirme lutter pour les droits et intérêts des Baloutches et de manière plus globale des sunnites en Iran. Le groupe a une idéologie salafiste djihadiste auquel il mêle des éléments du nationalisme baloutche (les discours sont assez fluides). JAA a mené plusieurs attaques contre les forces de sécurité, incluant des embuscades, des attentats à la bombe et des enlèvements. Les autorités iraniennes le considèrent comme une organisation terroriste et l’accusent de recevoir un soutien de l’étranger5.

La révolution salafiste

Après avoir quitté le pays, j’ai gardé un contact étroit avec Obeyd, notamment via la messagerie WhatsApp. Ses publications reflétaient ses états d’âme et l’inclinaison de ses pensées. Il postait souvent des photos d’équipage, des prises importantes, des extraits romantiques de films Bollywood, des blagues et des « leçons » de voyous. Mais le plus souvent, c’étaient des poèmes évoquant la solitude et le sentiment de souffrance amoureuse.

Pourtant, quelques mois plus tard, notre lien s’interrompt : le numéro que j’avais était devenu obsolète. Six mois passent avant que ce numéro ne réapparaisse. Sur la nouvelle photo de profil WhatsApp, un jeune homme habillé de noir, la barbe longue et hirsute, la moustache rasée et les yeux entourés de khôl. Nous étions en 2019 et l’ensemble était typique des combattants de l’Organisation de l’État islamique (OEI). Obeyd avait troqué ses vêtements blancs pour une tunique noire, et ses publications étaient désormais composées de chants religieux (nashid) guerriers, et de vidéos d’exécutions de l’État islamique.

Photo de profil WhatsApp d'Obeyd dans un ensemble typique des combattants de l'Organisation de l'État islamique (OEI)
Photo de profil WhatsApp d’Obeyd dans un ensemble typique des combattants de l’Organisation de l’État islamique (OEI)

Cette nouvelle version de l’islam à laquelle il avait adhéré était d’autant plus frappante que je ne l’avais jamais vu prier lorsque nous étions ensemble. Sa posture religieuse, empreinte de militantisme guerrier et de codes révolutionnaires contre l’État central, rappelait la tradition insurrectionnelle de sa région, des épopées révolutionnaires qu’il appréciait particulièrement. En d’autres termes, le salafisme et son aspect révolutionnaire globalisé s’appuient sur des traditions historiques et un référentiel local bien ancré chez les jeunes hommes pauvres.

Après avoir bénéficié de connexions et de réseaux transnationaux l’ayant aidé à sortir de sa pauvreté héréditaire, le passage au mode révolutionnaire lui offrait désormais des moyens de lutter contre l’ordre social qui l’écrasait. Il ne s’agissait plus d’accepter la situation au village, les écarts de richesses, le célibat prolongé et l’infériorité sociale. Grâce à un islam qu’il percevait comme plus authentique, juste et combattant, la légitimité d’un passage à mode opératoire violent allait lui permettre de redistribuer « une fois pour toutes » les rôles traditionnels et les ressources matérielles, symboliques et même sexuelles en faveur de sa catégorie sociale de célibataire pauvre.

Le salafisme lui offrait également la possibilité de rejeter les intercesseurs traditionnels courants dans sa région, souvent à la source des inégalités socio-économiques. Les cheikhs, saints soufis et « innovations blâmables »6, considérés comme sources de décadence et de mécréance étaient ainsi à bannir. De même, l’État central, souvent absent ou punitif, et chiite de surcroît, n’avait plus de raison d’exister à ses yeux. Le salafisme révolutionnaire lui apportait l’espoir d’un lien unique et direct avec Dieu ainsi qu’une organisation sociale mieux adaptée à ses besoins. Par ce nouvel imaginaire combatif, il pouvait aussi revaloriser sa virilité en la rendant guerrière et exprimer pleinement son individualité de jeune homme.

Un parcours chaotique

Pourtant, trois mois plus tard, Obeyd retrouvait ses vêtements blancs typiques du Baloutchistan, arborait sa moustache taillée et partageait des blagues sur WhatsApp. Il s’est même marié courant 2021. N’ayant pas l’argent nécessaire, la famille de la mariée avait accepté qu’il les rembourse progressivement, un véritable prêt.

Photo envoyée par Obeyd lors de son mariage, dans les vêtements traditionnels baloutches
Photo envoyée par Obeyd lors de son mariage, dans les vêtements traditionnels baloutches

Il postait désormais des prêches déobandis ou des vidéos de guérilleros baloutches déclarant la guerre à l’État iranien ou pakistanais dans des discours enflammés. Que s’est-il passé pendant ces quelques mois ? Comment comprendre son passage d’une posture prônant la violence révolutionnaire à un retour brutal à une religiosité plus conformiste ? Comment expliquer que son attrait pour la violence ne se soit pas transformé en adhésion totale à un groupe comme Jaysh Al-’Adl ?

Nous ne pourrons jamais vraiment le savoir. En plus des phénomènes structurels mentionnés, cette part d’inconnu réside probablement dans les détails et les interstices de sa trajectoire biographique, ses rencontres, ses expériences et ses choix. Cette réticence à passer à l’action peut également être attribuée à des facteurs conjoncturels et aux actions politiques des États et des acteurs militants à un instant précis.

Le parcours d’Obeyd, passant par une religiosité salafiste avant de se tourner vers des croyances déobandies ou des références révolutionnaires nationalistes, montre qu’il navigue désormais seul, se séparant ou se reliant au groupe villageois selon ses intérêts. Plutôt qu’un retour à la « tradition », son détour par l’éloge du djihad illustre le processus d’individualisation qui le touche, ainsi que les choix rationnels qu’il fait en fonction des opportunités pour lutter, trouver sa place et donner du sens au monde qui l’entoure.

Du village isolé aux routes clandestines de Somalie, de la mélancolie postée sur les réseaux à l’éloge du jihad, voici le destin de jeunes pêcheurs baloutches qui se débattent dans les flots de notre temps.

1Farnaz Fassihi et Leily Nikounazar, « Iran Says 17-Hour Battle With Separatists Leaves 28 Dead in 2 Cities », The New York Times, 4 avril 2024.

2Son nom et celui du village ont été modifiés et les visages des photos floutés.

3Le soufisme a historiquement dominé le Baloutchistan. Les confréries dominantes (tariqat) sont la Naqshbandiyya, la Qadiriyya, la Suhrawardiyya, et des ordres plus ou moins indépendants aux pratiques populaires centrées autour du dhikr et du samâ’ (mouvement extatique).

4Les rituels exorcistes sont réalisés par des spécialistes locaux pour « soigner l’âme », souvent accompagnés de musique. On retrouve cette pratique dans tout le Golfe. Les griots ambulants étaient désignés par le terme de Pahlawân, historiquement des conteurs pouvant également agir en tant que soignants.

5La question des États (Pakistan, États-Unis, Arabie Saoudite, Israël) dans le soutien et le financement fournis à l’organisation reste particulièrement complexe à évaluer. Rappelons cependant que l’usage de groupes insurrectionnels et leur soutien sont courants dans les conflits à basse intensité que se mènent les États dans la région.

6De l’arabe bid‘a sayyi’a. Sont désignées ainsi les pratiques non prescrites, selon la lecture salafiste, dans le Coran et la tradition (hadith).

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