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Sortir de l’ombre

Deux jeunes Marocains dans le mouvement du 20 février 2011

L’écrivaine Marie Redonnet a rencontré le Maroc grâce à sa thèse, publiée sous le titre Jean Genet, le poète travesti. Elle s’était reconnue dans les marges, invisibles et occultées, que l’écrivain lui avait permis de découvrir. Et aujourd’hui, dans les rêves et les revendications des jeunes Marocains rassemblés dans le mouvement de révolte qui a soulevé la jeunesse du monde arabe le 20 février 2011. Elle rapporte ici les propos de deux d’entre eux.

Octobre 2013, Place Pietri, Rabat. Je rencontre deux militants du mouvement du 20 février, Hamza et Marwa. Hamza est détendu et amical, avec un air concentré et sérieux. Je sais qu’il a été l’un des leaders du mouvement, rien de plus. Il parle correctement le français, mais ne le maîtrise pas assez pour s’exprimer de façon fluide. Il préfère se présenter en donnant à lire sur son portable un portrait de lui paru dans Le Courrier international. Fils d’instituteur d’un quartier populaire de Casablanca, il découvre le monde des idées par les écritures religieuses. Croyant fervent, il fait son apprentissage idéologique dans les mosquées de son quartier. Après une période de crise, il lit l’œuvre du poète grec Nikos Kazantzakis et s’oriente vers les études de philosophie. Il devient un acteur de la blogosphère avec son blog « Gandhi le fils ». Il y défend une conception pacifiste de la lutte pour la démocratie. Il ouvre un book club sur Internet pour la lecture et le débat, organise un « café philo » à Casablanca.

Quand les révoltes éclatent à Tunis et au Caire, il est prêt avec ses amis à fédérer le mouvement en utilisant Facebook et les réseaux sociaux. Son parcours est exemplaire. Il montre, contrairement à certaines idées reçues, qu’un jeune Marocain élevé dans la langue et la culture arabo-musulmane traditionnelle — qu’il connaît en profondeur et à laquelle il s’identifie —, est capable de se construire avec force et rigueur un parcours d’émancipation en s’ouvrant aux autres cultures. Dès le 20 février, Hamza devient la voix et la plume du mouvement. Dans ses slogans1, les jeunes manifestants se reconnaissent :


Le peuple dit
l’unique solution entre toutes les solutions
c’est la chute du gouvernement
la dissolution du parlement
le changement de la constitution
la libération des détenus politiques
la libération des médias
écoute la voix du peuple
le Makhzen dégage
article 19 dégage
le Maroc est une terre libre
le 20 février est une révolution libre

Pour rendre notre échange plus vivant, il invite Marwa, une amie militante du mouvement, à venir nous rejoindre afin qu’elle lui serve d’interprète. Chaleureuse et très affirmée, elle rend cette rencontre plus spontanée, traduisant les propos d’Hamza tout en intervenant. Tous deux racontent ce que le mouvement a représenté pour les jeunes Marocains qui y ont participé.

Ceux qui se sentaient différents et isolés n’étaient plus seuls. Ils n’avaient plus peur de contester le régime, la corruption, l’injustice sociale. Ils osaient exprimer ce qui les opprimait. Ils voulaient un Maroc plus démocratique et plus juste, une monarchie parlementaire avec une autonomie du politique par rapport au religieux. Garçons et filles se rencontraient, des histoires d’amour naissaient. La question des droits des femmes était reposée. Certains ont quitté leur famille, d’autres ont arrêté leurs études. Ceux qui avaient des économies les ont données au mouvement. Ils croyaient que le changement serait rapide parce qu’ils croyaient en leur combat et en leur force. Marwa, étudiante à Sciences Po Paris, a décidé de revenir vivre au Maroc pour participer au renouveau de son pays. Leïla, bac plus trois, employée dans ma maison parce qu’elle n’a rien trouvé de mieux, n’osait pas aller aux manifestations, mais elle les suivait à la télévision et elle en était fière. Ceux qu’on appelle les harraga,qui brûlent leur identité avant de traverser clandestinement le détroit au péril de leur vie, suspendaient leur projet de départ et adhéraient au mouvement.

Le Makhzen (terme qui désigne l’État et ses institutions, autour de la monarchie) a stoppé net ce grand élan de contestation. En quelques mois, après avoir fait semblant de répondre aux revendications de la jeunesse en annonçant une réforme constitutionnelle, puis un référendum et enfin des élections législatives, il a réussi à casser le mouvement, victime à la fois de la guerre menée contre lui par le pouvoir et de ses divisions internes qui sont apparues dès que la rue a cessé de le soutenir. J’ai fait moi-même l’expérience de cette spectaculaire reprise en main. À un ami proche, intellectuel marginal et libre penseur, qui me demandait le lendemain du discours du roi annonçant au peuple les points fondamentaux de la nouvelle constitution ce que j’en pensais, j’ai répondu ce qui me paraissait une évidence : « c’est de la poudre aux yeux ». À ma grande surprise, il m’a accusée de n’être qu’une « raciste qui n’a rien compris au Maroc ».

Pour Hamza et Marwa, le mouvement a certes subi une défaite rapide, mais il a créé dans la société une dynamique qui ne peut pas s’arrêter. La parole s’est libérée, malgré la censure dans les médias et l’emprisonnement de journalistes. La demande de changement est toujours forte, bien que le gouvernement n’y réponde pas. Les militants du 20 février se replient dans les actions culturelles en marge du système, mais ils n’ont pas renoncé aux actions de frappe brève. Dans la société civile, les manifestations continuent même si elles ne sont pas unifiées. Parmi les jeunes sans emploi, certains inventent avec talent une économie informelle originale et se fabriquent une vie en marge.

Pourtant Hamza a décidé de quitter le Maroc. Tabassé par la police alors qu’il participait à une manifestation pacifique et à un « café philo » sur la question de l’amour dans Le Banquet de Platon, il ne se sent pas en sécurité dans son pays. Il sait qu’il peut être arrêté à n’importe quel moment, sous n’importe quel prétexte.

Marwa aussi est repartie à Paris poursuivre ses études. Elle a commencé une thèse sur le harcèlement sexuel. Elle n’en pouvait plus de dépenser son énergie seulement pour pouvoir exister dans l’espace public. Trop de tension et de harcèlement quand elle flâne dans la rue, s’arrête à la terrasse d’un café ou dans un parc. Dans l’espace public, la femme qui ne se soumet pas à l’image normalisée imposée par la société est une proie sexuelle. Vivre hors de la famille, avoir un logement, vivre avec un homme hors du mariage demande une force de caractère hors du commun.

Je l’ai retrouvée dans un sympathique café près de la gare centrale de Rabat. Elle voulait me parler seule. Elle m’a raconté son parcours. Issue de la petite classe moyenne, elle a découvert la solitude et la ségrégation sociale au lycée français de Rabat fréquenté par les jeunes de la grande bourgeoisie. En lisant, elle a commencé à réfléchir sur sa société et à vouloir agir. Après le bac, elle est entrée à Sciences Po. Le moment déterminant de son parcours a été son année de stage en Amérique latine. Dans ce continent lointain, elle s’est libérée de ses racines et a perdu sa croyance religieuse, mais a affirmé librement sa féminité et sa personnalité. Quand elle est revenue au Maroc pour participer au mouvement du 20 février, pour la première fois dans son pays elle ne se sentait plus seule. Tout au long de notre entretien, elle a insisté sur ce qui était le plus important pour elle : être Marocaine tout en étant citoyenne du monde, aller vivre là où il y a un mouvement et où elle peut être elle-même. Ce désir de vivre l’expérience d’autres cultures est partagé par de très nombreux jeunes Marocains, mais peu nombreux sont ceux qui peuvent le réaliser, puisque pour la plupart les frontières sont fermées.

1Pour les slogans du 20 février, voir notamment : larbi.org.