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Tensions autour du Nil

Vers la fin de la domination de l’Égypte ?

En décidant de construire un barrage sur le Nil, l’Éthiopie a lancé un défi à l’Égypte et remis en cause le partage des eaux du fleuve.

Pendant près de deux siècles, l’Égypte a été la seule puissance dominante dans le bassin du Nil. Mais ces dernières années, elle a peu à peu perdu de son pouvoir sur cette aire d’influence. Le poids de l’histoire — notamment les événements du XIXe siècle et sa présence au Soudan —, les bouleversements récents de la carte géopolitique du Proche-Orient, l’affaiblissement continu de son économie et le blocage de son développement l’ont peu à peu ramenée au statut de simple État riverain du fleuve, dépossédé de toute capacité d’action.

Le « barrage de la Renaissance »

Ignorée, voire méprisée durant les deux derniers siècles, l’Éthiopie — d’où partent 80 % des eaux du Nil — a su en profiter pour reprendre l’initiative. Le pays entend imposer une vision différente du bassin du fleuve et un autre partage de ses eaux. Désormais, la carte hydropolitique du Nil ne se dessine donc plus uniquement à partir du Caire. D’autres « dessinateurs » s’en saisissent.

Ainsi, en inaugurant il y a quelques semaines le chantier de construction du barrage de la « Renaissance » (celle de l’Éthiopie, bien sûr), elle vient de lancer un premier défi majeur à l’Égypte, auquel le pouvoir actuel peine à trouver la réponse adéquate. Une réaction militaire envisagée par certains, mais rejetée par le président Mohamed Morsi, serait pour le moins hasardeuse. Et toute solution diplomatique devra passer par des concessions consistantes sur certains droits, considérés comme acquis, et surtout des compromis sur de nouveaux mécanismes de gestion des eaux du fleuve. Cela reviendrait, pour le gouvernement en place, à accepter sous la pression ce que l’Égypte a toujours refusé — non sans arrogance.

Contrôler les sources du Nil

L’Égypte, pays exutoire, dépend totalement de l’étranger pour son approvisionnement en eau, assuré presque exclusivement par le Nil. Le fleuve prend ses sources à plusieurs centaines de kilomètres des frontières sud du pays : en Éthiopie pour le Nil Bleu, le Sobat et l’Atbara, avec environ 80 % de la crue globale, et en Ouganda pour le Nil Blanc qui apporte les 20 % restants.

Le Caire s’est toujours efforcé d’exercer un contrôle, direct ou indirect des sources du Nil pour en avoir la maîtrise exclusive. C’est pour cette raison que le vice-roi d’Égypte, Mohammed Ali, envoya son armée occuper le Soudan dès le début du XIXe siècle et que le régime du président Gamal Abdel Nasser s’opposa vigoureusement à l’indépendance du Soudan au début des années 1950. Avant de se résoudre à construire le haut barrage d’Assouan, sa réponse « hydropolitique » à une indépendance devenue inéluctable. Il s’agissait alors de constituer une grande réserve d’eau (environ 165 milliards de mètres cubes, soit trois fois la quote-part égyptienne du débit annuel des eaux du Nil), localisée à l’intérieur du territoire égyptien pour sa plus grande partie. Le but : se prémunir contre toute tentative de pression en provenance des régions méridionales du fleuve.

Jusqu’à présent, le volume d’eau du Nil dont dispose l’Égypte correspond à la part définie par les termes des accords de 1959 signés avec le Soudan sur le partage des eaux. Les deux États disposent respectivement de 55,5 et 18,5 milliards de mètres cubes d’eau par an. L’apport annuel moyen du fleuve étant de 84 milliards de mètres cubes, les 10 milliards restants correspondent au volume annuel moyen de l’évaporation au niveau du lac Nasser créé par la construction du haut barrage d’Assouan, mis en eau en 1964.

Les possibilités de maintenir à plus long terme la disponibilité volumétrique en eau à un niveau relativement suffisant sont assez limitées. Deux axes demeurent envisageables actuellement : « l’amélioration » de la gestion des ressources disponibles et/ou le retour aux sources géographiques du fleuve. Il s’agirait d’y construire des ouvrages hydrauliques afin de rendre exploitables des volumes d’eau aujourd’hui inaccessibles.

Le premier axe n’est pas indéfiniment extensible, la gestion de l’eau n’étant pas uniquement un simple dosage quantitatif entre l’offre et la demande. Une telle politique doit tenir compte des capacités financières, technologiques et politiques réelles du pays, pour le moment limitées. Mais elle est aussi conditionnée par la capacité des différents usagers à en supporter les conséquences sociales et économiques immédiates et futures.

Quant au deuxième axe, qui consiste à aménager les sources du Nil par la construction d’une série de grands ouvrages hydrauliques, il dépend d’abord de la bonne volonté des pays qui contrôlent les sources du fleuve. Et parce que les accords de 1959 n’ont pas attribué à l’Éthiopie une part des eaux du fleuve, le pays s’oppose à tout travail hydraulique sur les sources du Nil avant la conclusion d’un nouveau partage. Un véritable blocage qui nuit d’abord à l’Égypte, à la recherche de nouvelles ressources.

Pis, en 2010, l’Éthiopie, la Tanzanie, le Rwanda, l’Ouganda et le Kenya ont signé un traité réorganisant les modalités de gestion des eaux du fleuve et les prises de décisions concernant la construction de grands ouvrages hydrauliques. Ce nouveau traité auquel s’est joint le Burundi, prévoit la création d’une commission regroupant tous les États riverains signataires, chargée de valider ou rejeter tout projet de grands travaux hydrauliques, qu’il s’agisse de barrages, de canaux ou de tout autre ouvrage ayant une conséquence sur le cours, le volume ou la qualité des eaux du fleuve. Cette nouvelle alliance entre six des neuf membres de l’Initiative du bassin du Nil (forum regroupant les neuf États riverains chargés de trouver des solutions pratiques et d’élaborer des projets communs, avec l’Égypte, le Soudan et la République démocratique du Congo ; l’Erythrée est observatrice et le nouvel Etat du Soudan du Sud devrait rejoindre le forum cette année) bouleverse la zone. L’Égypte, qui avait refusé de signer, est aujourd’hui privée d’un droit de regard sur le barrage de la Renaissance — objet de la discorde — et, pour la première fois de son histoire, d’un droit de veto qu’elle croyait « naturel ».

Un conflit de cent ans

Pour revendiquer des « droits historiques » sur le Nil, l’Égypte rappelle souvent les différents accords portant sur la gestion de sa crue. Il n’est donc pas inutile de s’y arrêter brièvement. Le 15 mai 1902, un accord, relatif aux frontières entre le Soudan anglo-égyptien, l’Éthiopie et l’Érythrée, fut signé à Addis-Abeba entre le Royaume-Uni et l’Éthiopie, et l’Éthiopie et l’Italie. Dans l’article III de ces traités, l’empereur Ménélik II s’engageait envers le Royaume-Uni à ne rien construire ou à ne pas autoriser la construction d’ouvrages sur le Nil Bleu, le lac Tana ou la rivière Sobat qui pourrait interrompre le débit de leurs eaux dans le Nil, sauf accord avec Londres et le gouvernement du Soudan.

Mais le premier « véritable » traité de partage des eaux du Nil fut signé en 1929 entre l’Égypte et le Soudan représenté par Londres. Par ce traité, le Soudan s’engageait solennellement à ne rien entreprendre qui puisse modifier le débit, le niveau du Nil ou la date d’arrivée de sa crue. Cet accord fixait les droits de l’Égypte et du Soudan à ce qui fut appelé les « droits acquis » des deux pays. Ils étaient alors respectivement de 48 milliards et 4 milliards de m3 d’eau par an, selon les résultats des travaux de la commission du Nil de 1925.

Le traité stipulait aussi que Le Caire gardait un droit de surveillance sur l’ensemble du Nil, de son embouchure à ses sources, ainsi que le droit de diriger les recherches et l’exécution de tout projet qui pourrait se révéler avantageux pour elle. L’Éthiopie rejettera cet accord qui lui retirait tout droit d’utiliser les eaux du Nil Bleu et des autres affluents du Nil.

Après l’indépendance de leur pays en 1956, les Soudanais réussirent à imposer à l’Égypte, qui cherchait alors à construire le haut barrage d’Assouan, une révision de l’accord et un nouveau partage furent signés en 1959. Les points les plus importants de ce traité étaient :

  1. le partage des eaux du Nil à raison de 55,5 milliards de mètres cubes pour l’Égypte et de 18,5 pour le Soudan ;
  2. l’acceptation par le Soudan du projet égyptien de construire le haut barrage ;
  3. l’engagement de l’Égypte de financer le déplacement et la compensation des Nubiens soudanais dont le déplacement devenait indispensable ;
  4. l’acceptation par l’Égypte de la construction de deux barrages soudanais : Roseires sur le Nil Bleu et Khachm al-Guirba sur l’Atbara.

En réaction, l’Éthiopie fit connaître dès 1954 sa ferme opposition au projet du barrage d’Assouan. Elle exprima dans un communiqué officiel de son ministère des affaires étrangères, en date du 6 février 1956, l’intérêt tout particulier qu’elle portait « aux projets internationaux concernant l’utilisation des eaux du Nil auxquels l’Éthiopie apporte une si importante contribution », et annonça « la ferme intention du gouvernement impérial de procéder prochainement à l’exploitation des richesses hydrauliques considérables du pays »... Cette déclaration publique fut suivie, assez rapidement, par une note officielle, adressée aux missions diplomatiques au Caire, dans laquelle l’Éthiopie « se réserve le droit d’usage des eaux des sources du Nil situées dans son territoire au bénéfice de sa propre population ».

Quand les accords de 1959 furent signés, Addis-Abeba les rejeta en accusant les deux États signataires d’avoir agi sans concertation avec les autres États du bassin. L’État éthiopien, qui avait dénoncé unilatéralement les accords de 1902 et refusé de reconnaître la validité de ceux de 1929, considéra ainsi les accords de 1959 comme nuls et non avenus, affirmant qu’« aucune concession ne sera faite à des États qui, pourtant situés plus en aval, lui refusaient un droit sur ses eaux ».

Cette logique sera tenue face au chantier du haut barrage, à celui du canal de Jongleï, dans le Sud-Soudan, et à d’autres projets. En organisant cette nouvelle alliance des États de l’amont et en annonçant unilatéralement le chantier de la renaissance, l’Éthiopie vient de donner la preuve que l’Égypte n’est plus en mesure de dicter sa vision hydropolitique à l’ensemble du bassin du Nil. Un échec dont le président Morsi, déjà aux prises avec de nombreuses difficultés politiques et économiques, se serait bien passé.