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Affirmations LGBTQ+ dans le monde arabe

Tota, un refuge convivial et libre à Beyrouth

À quelques pas du port de Beyrouth, ce café-bar-restaurant lancé il y a trois ans accueille dans une ambiance simple et chaleureuse la communauté gay, lesbienne et trans. Tota se revendique comme un lieu ouvert à tous, dans un pays ou les préjugés sont monnaie courante.

artqueerhabibi/Instagram

Il faut s’aventurer dans les ruelles de Mar Mikhael, quartier gentrifié dont la rue principale possède de nombreux bars, et se perdre dans ses méandres pour trouver Tota, un petit café, mais aussi un espace culturel qui permet à chacun de s’y sentir à l’aise, chez soi. Dans ce quartier, les différences s’affichent et les jeunes au look atypique peuvent arpenter les rues avec moins de problèmes qu’ailleurs. Cependant, les lieux où la communauté LGBTQ+ est acceptée pleinement restent rares, et seules quelques adresses sont connues. À Tota, toute différence est permise, encouragée, et respectée. « Nous voulions un espace qui accepte tout », explique Sara, copropriétaire des lieux. Cela passe d’abord par les LGBTQ+, une communauté cachée au Liban qui fait face à une discrimination non seulement présente dans les lois, mais aussi dans les mentalités, la religion jouant un grand rôle dans la vie des Libanais.

Reconstruit en douze jours après l’explosion du port

Tota est né en 2018, et en trois ans s’est développé dans certaines limites. « On nous dit toujours : ‟s’il vous plaît, restez comme vous êtes”, les clients aiment cet espace qu’ils appellent ‟le plus sûr des espaces” », poursuit Sara. Le plus sûr, notamment parce que de nombreux bars ont fermé au cours de cette décennie, n’ayant pas pu survivre uniquement avec la clientèle LGBTQ. « Quand vous marginalisez une communauté et qu’ensuite vous attachez cette étiquette à un lieu lié à cette communauté, celui-ci aura des difficultés à fonctionner. C’est la différence avec Tota, ce n’est pas simplement un espace queer, mais queer friendly, donc les alliés1 peuvent venir aussi ». Tota veut ainsi rester un endroit humble, intime, sans vouloir s’agrandir ;« Nous perdrions notre atmosphère si jamais nous avions un lieu plus grand ».

Ici chacun se sent à l’aise, en sécurité. Cette sécurité a été mise à rude épreuve le 4 août 2020, lorsque Tota a été pulvérisé par la plus grosse explosion non nucléaire que le Liban ait connue, mais une sécurité retrouvée, douze petits jours plus tard, une fois que tout avait été reconstruit, « notamment grâce à nos clients, qui nous ont beaucoup aidés. Je pense que vu ce que nous avons créé, nous avons réussi notre pari », ajoute Sara dans un sourire.

Sara

Un pari difficile à tenir dans le contexte législatif libanais. L’article 534 du Code pénal interdit les relations dites « contre nature », avec des peines allant jusqu’à un an de prison. Hérité de l’ère coloniale française et de son Code pénal de 1810, l’article en question n’a pourtant pas repris l’interdiction limitée aux relations avec des mineurs qui figure dans le Code civil français.

Au fil des années, de nombreux pas en avant vers l’égalité ont cependant été pris. C’est le cas de l’interdiction des analyses anales utilisées par la police pour vérifier si une personne avait eu des rapports sexuels, interdites par Chakib Cortbawi, ministre de la justice de 2011 à 2014. Malgré leur interdiction, elles ont cependant continué à être utilisées pendant de nombreuses années.

Le premier vrai changement est survenu en 2019, lorsqu’un juge de la cour militaire, Peter Germanos, a acquitté quatre militaires jugés pour « sodomie ». Cette décision a fait jurisprudence dans un milieu pourtant très homophobe, et de moins en moins de personnes sont aujourd’hui poursuivies pour sodomie ou « rapports contre nature ».

Les avancées en la matière sont le fait d’une myriade d’associations. L’une des principales s’appelle Helem, « rêve » en arabe. Elle apporte un accompagnement aux personnes LGBTQ+, mais aussi à leurs familles, et impulse des campagnes contre la discrimination présente tous les jours au Liban. L’association est présente dans les murs de Tota par des sous-verres explicatifs, distribués pour expliquer la différence entre les différentes identités, ou dans les toilettes, par le biais d’autocollants promouvant une hot-line pour un soutien psychologique à ceux qui en ont besoin.

Cependant, au Liban, le poids de la religion est tel que même la plus jeune génération, qui a pu s’expatrier, voyager et fréquenter toutes sortes de gens reste majoritairement homophobe. Une homophobie sournoise, parfois non assumée. Une homophobie qui se traduit par des phrases telles que : « Cela ne me gêne pas en soi, mais pas devant moi, c’est étrange », m’explique un jeune Beyrouthin. Tota permet aux membres aux membres de la communauté LGBTQ+ de se libérer des regards.

Les multiples facettes d’un lieu accueillant

En journée, des jeunes digital nomads y profitent d’une terrasse intérieure pour travailler sur leur ordinateur, en sirotant une limonade à la fleur d’oranger ou en dégustant de nombreux plats libanais revisités. Tota se félicite de ses multiples facettes, et se réjouit d’attirer des jeunes venus pour diverses raisons. Ce mardi midi, on y croise cinq jeunes travaillant dans une galerie d’art pas loin, venus tenir une réunion de travail hors les murs.

À la table d’à côté, deux jeunes étrangères concentrées sur leurs ordinateurs troquent à 13 heures leurs écrans pour un chou-fleur grillé à la sauce tahini, du taboulé et des feuilletés au fromage, puis, après une cigarette en terrasse accompagnée d’une limonade ou d’un café, retournent à leur travail. Mais on y croise aussi un couple d’Américains énigmatiques, la soixantaine, vêtus de chemises hawaïennes et de sandales, qui semblent venir ici quasi quotidiennement. Puis, quand le soleil se couche, les limonades se transforment en vins et en cocktails, les cigarettes s’enchaînent au rythme d’une musique protégée par les teintes rouges des lumières du bar, une ambiance à part, qui s’adapte au rythme du lieu et à ses visiteurs.

Obi

C’est en début de soirée, comme ce soir en semaine, que se retrouvent les habitués, « la famille » comme les appelle Sara. « Nous avons voulu vraiment brouiller les lignes entre les clients et nous, nous sommes une communauté, une famille », raconte la copropriétaire. Une famille qu’a trouvé Obi, alors qu’il était encore capitaine dans l’armée libanaise. « J’habitais juste à côté, je venais donc régulièrement. Cet endroit m’a permis de m’ouvrir à une communauté que je ne connaissais pas vraiment, de me découvrir moi-même, d’être plus ouvert ». Depuis, il a quitté l’armée et travaille dans une ONG internationale ; « J’ai moins honte de dire ce dans quoi je travaille maintenant, c’est vrai ». Il arbore aujourd’hui des cheveux longs et apprend à affronter le regard de ses précédents collègues avec qui il est parfois amené à travailler dans le milieu humanitaire.

Ici il retrouve Fanny, une Algérienne de 31 ans qui vit à Beyrouth depuis huit ans. Elle vient, car elle se sent bien chez Tota, tout simplement. Alors qu’elle traverse une rupture, quelques années après son installation au Liban, elle s’y retrouve, fait des rencontres. « J’ai construit des relations solides dont j’avais besoin, j’ai besoin de ma zone de confort. Je pourrais tout à fait aller ailleurs, mais je préfère ce lieu », confie-t-elle. Fanny est attirée par les femmes, mais ne se définit pas comme faisant partie de cette communauté LGBTQ+. « Je rejette tous les schémas, et j’ai l’impression que cette communauté les reproduit ; je suis moi, c’est déjà assez ! »

Accepter toutes les différences

Fanny aime pousser la lourde porte en verre épais de Tota, s’installer au bar, sur les canapés de l’entrée ou sur la terrasse intérieure. Des espaces distincts qui permettent à chacun de trouver la place qui lui convient le mieux. Chez Tota, on croise aussi Gaby, qui s’est découvert une nouvelle identité non binaire lors d’un séminaire en ligne il y a un peu plus d’un an. « Je ne savais pas que l’on pouvait être ni homme ni femme, je l’ai appris comme ça, et maintenant je sais mieux qui je suis, cela m’a permis de m’accepter, même si c’est encore plus difficile que d’être simplement lesbienne ».

Fanny

Ce lieu a permis à Gaby d’accepter son corps et de s’assumer pleinement, « vu que je ne suis plus une femme, mais une personne non binaire, je suis maintenant trans ». Gaby, en tant que personne non binaire rencontre de nombreux problèmes au Liban, « quand on me considère comme une femme, des hommes se permettent des choses, comme me toucher pour que je me décale par exemple, ou alors quand je vais dans les toilettes des femmes, on me dit que je me suis trompée, ce sont des détails, mais qui sont des microagressions. Ici, les toilettes sont mixtes, donc je ne rencontre pas ce problème ». Pour Gaby, Tota est un refuge, une parenthèse dans sa vie de tous les jours. Une vie difficile, dans un pays qui connait une terrible crise économique qui repousse les droits des LGBTQ+ encore un peu plus bas dans l’échelle des priorités.

Gaby

1NDLR. Ici, les personnes non concernées par une cause, mais qui la soutiennent.

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