Politique, culture, société, économie, diplomatie

Tripoli, ses milices, ses politiciens et sa pauvreté

La capitale du Nord Liban à la dérive

Dans la seconde ville du Liban, deux quartiers s’affrontent et se déchirent depuis plus de quarante ans. Souvent, les raisons de cette violence sont décrites comme seulement confessionnelles ou liées au conflit syrien. C’est oublier que les politiciens utilisent des milices pour asseoir leur prestige et qu’ils recrutent d’autant plus facilement les jeunes désœuvrés de ces deux quartiers qui ont en commun leur extrême pauvreté.

Le 13 mars dernier, au grand jour, en plein centre ville de Tripoli, deux hommes cagoulés à moto tirent quatre balles sur Walid Barhoum, un habitant du quartier de Jabal Mohsen. Il décède peu après son transfert à l’hôpital. Aussitôt s’enclenchent de nouveaux combats qui dureront quinze jours entre Jabal Mohsen, majoritairement alaouite, et le quartier voisin de Bab al-Tabbaneh, à majorité sunnite. Bilan : quinze morts, dont un soldat de l’armée libanaise déployée depuis novembre 2013 pour assurer la sécurité dans cette ville côtière située à 85 kilomètres au nord de Beyrouth et à une trentaine à peine de la frontière syrienne.

Cet affrontement, le vingtième depuis le début du conflit syrien ne s’explique pas entièrement par des rivalités confessionnelles. Ni même par le débordement au Liban de la guerre syrienne, qui voit les alaouites prendre le parti de Bachar Al-Assad, tandis que les sunnites soutiennent la rébellion. La dernière vague de violences survenues à Tripoli est avant tout liée aux luttes internes entre les acteurs politiques du pays. « Les combats entre les deux quartiers correspondent toujours aux moments de crise politique nationale, s’indigne Ziad, responsable d’une ONG locale. Formation du nouveau gouvernement, adoption de la loi électorale, déploiement de l’armée : chaque cycle de négociations entraîne un cycle de violence.

« Autrement, comment voulez-vous qu’il défende sa ville ? »

« Pour s’imposer, les hommes politiques de Tripoli ont besoin d’avoir chacun leur propre milice », assure la journaliste tripolitaine et militante Nahla Chahal dans son bureau du journal As-Safir. « Sinon, leur image et leur influence en pâtissent. » Elle explique que, pour pouvoir avoir leur mot à dire, ils ont besoin d’hommes de main et que « ça devient un cercle vicieux ». Les chefs des milices, dit Ziad, profitent de la situation pour consolider leur pouvoir auprès des hommes politiques, se rendre indispensable et en tirer parti pour continuer à percevoir de nouvelles sommes d’argent.

Même Najib Mikati, ancien premier ministre, pourtant peu connu pour son goût de la violence, finance une milice. « Autrement, comment voulez-vous qu’il défende sa ville ? », argumente, au cours d’une conversation téléphonique, le député Mouïn Merhebi, homme politique très actif dans la région du nord. D’autres, comme le déclare à Now Lebanon l’ancien député Mosbah Al-Ahdab, assurent que le soutien de Mikati à des milices a pour objectif de contrer « la popularité de ses rivaux politiques », et de montrer son influence auprès de la population sunnite.

Même explication de l’autre bord. Dans les rues de Jabal Mohsen, on voit partout les portraits de Rifaat Al-Eid côtoyer ceux de Bashar Al-Assad sur les vitrines des magasins et sur les murs des immeubles. Rifaat Al-Eid, c’est l’homme fort du quartier. Allié indéfectible du régime syrien, il dirige le Parti démocratique arabe (PDA), dont le siège national se trouve à Jabal Mohsen. Il est à la tête d’une milice qui compterait au moins un millier de combattants1. Son père Ali Eid, fondateur du PDA, est accusé par la justice libanaise d’avoir aidé des alaouites prosyriens impliqués dans le double attentat qui a ravagé deux mosquées de Tripoli en août 2013 ; il est également soupçonné d’avoir facilité la fuite des deux meurtriers de Barhoum.

La plupart des combattants sont des jeunes vivant à Bab-al-Tebbaneh ou Jabal Mohsen. Pour les uns comme pour les autres, c’est l’occasion de gagner de l’argent et de permettre à chaque groupe de « protéger le quartier », comme l’explique le jeune Mohammad, vingt ans. Il prend son arme quand il y a des affrontements et sur instruction de ses responsables. Autrement, il passe ses jours à ne rien faire. Mais d’où vient donc l’argent ? En partie, des hommes forts de la ville. Dans des quartiers en déshérence, il est impensable que les milices s’autofinancent. Une nuit de violence, dans laquelle il y a des tirs de snipers, de kalachnikovs et des tous neufs lance-roquettes, coûte plusieurs dizaines de milliers de dollars.

Ce que les deux quartiers ont en commun

Les habitants des deux quartiers se battent depuis près de quarante ans. Leur conflit a suscité en 1981 une célèbre analyse du sociologue français Michel Seurat2. Le texte de Seurat reste d’actualité, même si les circonstances ont changé. La guerre entre Bab al-Tabbaneh et Jabal Mohsen trouve son explication dans les conditions sociales et économiques déplorables de ces quartiers et dans les intérêts politiques des différents acteurs libanais.

Les clivages confessionnels n’expliquent pas tout. Il suffit de remarquer que Walid Barhoum, sunnite, habitait le quartier alaouite de Jabal Mohsen et qu’il était marié à une alaouite d’après le Daily Star et Now Lebanon. Certes, les drapeaux à frange verte, emblèmes de la révolution syrienne flottent sur les balcons de Bab al-Tabbaneh, réponse aux portraits de Bachar el-Assad affichés par les voisins de Jabal Mohsen, de l’autre côté de l’avenue de Syrie. Mais les deux quartiers ont en commun la faiblesse de leur indice de développement humain par rapport à l’ensemble de la population libanaise. Selon une étude des Nations unies, près des trois quarts de leurs résidents sont pauvres — contre 28 % à l’échelle nationale —, dont un tiers vit en-dessous du seuil de pauvreté. Une situation désespérée qui a poussé Ahmad à quitter son quartier de Bab-al-Tabbaneh pour émigrer à Dubaï où il travaille comme maquilleur dans une agence de production. Revenu pour visiter sa famille, il s’emporte : « ici, les gens ne font que dormir, manger, se tirer dessus et dormir. » Puis il se ravise et s’étend sur les difficultés économiques des habitants de son quartier. « Un chauffeur de taxi gagne à peine 10 ou 15 dollars par jour. Il faut déduire le coût de l’essence et des réparations : comment veux-tu qu’il nourrisse sa famille ! ».

Pourtant le quartier affiche un certain dynamisme économique. Il accueille le plus grand marché de fruits et légumes du Liban. Des centaines de cageots s’empilent dans l’une des rues principales, avec des tonnes de tomates, de poivrons ou d’oranges, selon la saison. Mais les habitants n’en tirent pratiquement aucun avantage, car les bénéfices vont dans les poches de quelques grands commerçants. Pour Nahla Chahal, sa ville est l’« une des plus catastrophiques du Bassin méditerranéen ». En effet, 90 % des habitants de Bab-al-Bab-al-Tebbaneh et 82 % de ceux de Jabal Mohsen n’ont pas accès aux soins de santé ; à peine un foyer sur dix a accès à l’eau potable, et un habitant sur cinq est analphabète, selon une étude des Nations unies. Le taux de décrochage scolaire est l’un des plus élevés du pays, et le nombre de personnes qui ont mis un pied à l’université est infime.

Tripoli était autrefois une ville prospère. Selon Nahla Chahal, deux moments clés marquent le déclin de la ville : l’expansion du port de Beyrouth aux dépens de celui de Tripoli et la rupture des liens commerciaux très anciens avec les villes syriennes de Homs et Hama. Rupture liée à la situation politique à l’intérieur de la Syrie, marquée à la fin des années 1970 par la montée des Frères musulmans et la réaction musclée du régime syrien. La guerre civile libanaise a également connu à Tripoli quelques mémorables épisodes. Les Tripolitains semblent aujourd’hui abattus et résignés. « C’est le pire moment depuis la fin de la guerre [en 1990] », soupire Tarek, propriétaire d’une confiserie au centre-ville.

Ceux qui n’ont rien à perdre

La violence finit par entraîner une radicalisation accrue des groupes armés, dont le langage devient de plus en plus confessionnel. « Je ne peux plus monter à Jabal Mohsen voir mes amies sans me mettre en danger », raconte une professeure d’école de confession sunnite. De l’autre côté de l’avenue de Syrie, à Bab-al-Tebbaneh, ses collègues alaouites nourrissent les mêmes craintes, en sens inverse. Mais « s’il n’y avait pas de pauvreté, conclut Ziad, il serait beaucoup plus difficile de mobiliser les gens pour se battre. » Même raisonnement de la part de Nahla Chahal qui interroge : « pourquoi pensez-vous que les incidents à Beyrouth en mai 2008 ne sont pas allés au-delà ? Simplement parce que les catégories sociales aisées avaient beaucoup à perdre. »

Le bien-être à Tripoli ne semble pas être inscrit dans l’agenda des responsables politiques. De retour à Bab al-Tebbaneh, le jeune Mohammad boit son café devant le magasin de téléphonie de son ami, sur l’avenue de Syrie, à quelques mètres du quartier adverse. « Il est probable que si j’avais un travail correct, je m’opposerais au conflit. »

1Chiffre obtenu sur la foi d’entretiens avec des soldats et officiers de l’armée libanaise. Selon certains, ce chiffre pourrait s’élever à 2000.

2Enlevé en 1985 au Liban par le Djihad islamique libanais, un prête-nom du Hezbollah, sa mort en détention a été annoncée un an plus tard.