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Tunisie : premières leçons d’un scrutin libre

Fait rare dans le monde arabe, les électeurs tunisiens ont librement choisi leurs représentants. Malgré des résultats encore provisoires et incomplets, il est possible d’en tirer quelques enseignements.

La Tunisie confirme son statut d’exception dans le monde arabe. Pour la deuxième fois en quatre ans, on y a voté librement, les battus ont reconnu leur défaite, la contestation (17 recours en tout et pour tout devant le tribunal administratif) est marginale et les résultats ont — comme il est normal dans une consultation électorale normale — surpris nombre d’observateurs. Enfin, si l’argent et les cadeaux en nature aux électeurs peuvent expliquer certains résultats, ils ont joué un moindre rôle qu’en octobre 2012.

L’Instance supérieure indépendante pour les élections, l’Isie, a réussi à inscrire plus de deux millions d’électeurs supplémentaires. Il n’y a pas eu d’inscrits « automatiques » comme en 2011. Mais il reste encore plus de deux millions de non inscrits. Malgré cette forte augmentation du nombre d’inscrits, il y a eu 229 239 votants de moins en octobre 2014 que trois ans auparavant (− 6,18 %). Les abstentionnistes sont au nombre de 1 763 005 et si l’on y ajoute les non inscrits, il y a plus de Tunisiens qui n’ont pas voté que d’électeurs (plus de 4 millions contre 3,4 millions).

À l’évidence, une partie importante — sinon majoritaire — du peuple tunisien a boudé les urnes, trois ans et demi après la chute de la dictature. Les raisons en sont sans doute nombreuses mais une s’impose : l’offre politique laissait une bonne partie de l’opinion insatisfaite, celle qui ne se reconnaissait ni dans la bigoterie opportuniste d’Ennahda qui cache mal son conservatisme, ni dans le néo-bourguibisme de Nidaa Tounès qui, faisant fructifier un souvenir, a su rassembler la grande majorité des anti-islamistes « primaires » qui n’en demandaient pas plus.

Les deux partis d’où auraient pu venir le renouvellement susceptible de les mobiliser n’ont pas été en mesure de le faire. Du côté des salafistes, les partisans du djihad ont éclipsé les politiques et engendré par leurs violences la peur plutôt que l’adhésion chez les Tunisiens. L’extrême gauche, déjà très faible, s’est mobilisée essentiellement dans une campagne anti-Ennahda alliée à ses ennemis d’hier. Campagne qui, ajoutée à une absence de programme et à la diversité de ses composantes, a presque marginalisé son attractivité.

Les alliances perdantes

Le mouvement islamiste Ennahda perd 20 sièges, passant de 89 à 69, et environ le quart de ses électeurs. Ses deux alliés, le Congrès pour la République (CPR) et Ettakatol en perdent 45. Au total, la « troïka », majoritaire en 2012, abandonne 65 sièges (55 %) et se retrouve avec seulement un tiers des sièges. Le prix à payer pour un passage de deux ans au pouvoir qui n’a pas été une réussite. Dans le Grand Tunis (4 gouvernorats —Tunis, Ariana, Ben Arous, Manouba —, 5 circonscriptions et 42 sièges), le mouvement passe de 17 à 12 sièges, soit le quart de ses pertes. En revanche, dans son fief sudiste (Gabès, Médenine, Tataouine, Gafsa et Tozeur), il se maintient à un député près (16 députés en 2011, 15 en 2014). Ses adversaires incriminent ses réseaux philanthropiques très influents dans cette région déshéritée qui n’a que la contrebande pour survivre.

Ses alliés au sein de la troïka sont, outre le CPR, Ettakatol, membre de l’Internationale socialiste et dont le secrétaire général Mustapha Ben Jaafar, président sortant de l’Assemblée constituante, est un ami du président François Hollande. Ces deux partis ont été victimes pour l’essentiel de la déception de leur électorat, qui n’a pas accepté leur compromis avec Ennahda, le jugeant contre nature ou, à tout le moins, trop déséquilibré en leur défaveur. Ben Jaafar a perdu 12 députés sur 12, le président de la République Moncef Marzouki en a sauvé 4 sur 24, un dissident, Mohamed Abbou, en ayant 3. L’éclatement du CPR en quatre partis après 2012 n’a rien arrangé.

La carte de l’anti-islamisme

Nidaa Tounès, fondé en 2012 et considéré un peu vite par certains observateurs comme un parti destourien1, établit sa domination sur cette partie de l’opinion avec 85 sièges contre 3 au parti de Kamel Morjane, l’Initiative nationale destourienne (Al-Moubadara) qui garde ses trois sièges. Les autres groupuscules destouriens sont balayés.

En réalité, son fonds de commerce est l’anti-islamisme politique et c’est un parti attrape-tout qui va bien au-delà des nostalgiques de l’ancien régime et qui a su renouveler ses candidats : moyenne d’âge 50 ans, 72 % sont titulaires d’une maîtrise ou d’un magistère, 23 % sont cadres supérieurs, 17,5 % cadres moyens et 12 % avocats. Ils renvoient une image de compétence plutôt que d’orientation politique bien définie. Dans le Grand Tunis, ils raflent près de la moitié des sièges (19 sur 41), dans le Sahel (Sousse, Monastir, Madhia) plus de la moitié (14 sur 27). En revanche, dans le Sud, ils restent à la porte. Nidaa Tounès n’a pas d’élu à Médenine —c’est une exception — et totalise à peine 5 sièges sur 31.

La gauche et les libéraux

Le Front populaire (16 sièges) éclipse à gauche l’Union pour la Tunisie menée par le parti Al-Massar (ex-Ettajdid, ex-Parti communiste tunisien, PCT) qui perd ses dix députés. Son secrétaire général Samir Tayeb est battu. Le Front populaire, qui a fait environ 6 % des voix, est une coalition instable d’au moins dix partis aux idéologies composites : néo-stalinienne, trotskyste, néobaasiste et nassérienne. Les Verts s’en sont retirés quelques jours avant les élections. La désignation des têtes de liste — les seuls à avoir une chance d’être élus — a failli faire éclater la coalition. Le Front ne réalise un score à deux chiffres que dans une seule circonscription, Siliana (11,56 % avec 6 562 voix). Une partie de ses élus penche pour une alliance avec Nidaa Tounès.

Bénéficiaires du mode de scrutin : les libéraux d’Afek Tounès (8 sièges), proche de Nidaa Tounès, et l’Union patriotique libre (UPL) fondée par Slim Riahi, président d’un grand club de football de la capitale, le Club africain. Cet homme d’affaires a grandi en Libye, étudié à l’université Al-Fateh de Tripoli avant de se lancer dans le pétrole, l’aviation et l’immobilier pour bâtir sa fortune. Il détient 20 % des parts du groupe de presse Dar Assabah acquis en 2011 et plusieurs participations dans de grandes sociétés tunisiennes. L’UPL, soupçonnée d’avoir acheté ses sièges, est le troisième groupe de l’Assemblée (18 sièges) ; très loin, il est vrai, des deux premiers. Son succès rappelle celui de Mohamed Hechmi Hamdi qui, avec la « Pétition populaire » avait raflé 26 sièges et la deuxième place en 2012 et qui n’en a retrouvé que deux avec son « Courant de l’amour ». Riahi sera-t-il aussi éphémère que Hamdi ? Tous deux sont candidats à l’élection présidentielle.

Le scrutin proportionnel « au plus fort reste »

Enfin, on ne comprendrait rien aux résultats des élections législatives du 26 octobre si l’on ne prenait pas en compte le rôle du scrutin de liste proportionnel dit « au plus fort reste ». Cette méthode d’attribution des sièges calcule d’abord le quotient électoral en divisant le nombre de votes par le nombre de sièges, puis applique ce quotient au nombre de voix obtenues par chaque parti ayant eu plus de voix que le chiffre du quotient. Le reste, c’est-à-dire les sièges non attribués, se distribuent ensuite entre les candidats ayant obtenu autant ou moins de voix que le chiffre du quotient restants. Prenons comme exemple la circonscription de Tunis I qui dispose de 9 sièges et où on compte 168 077 suffrages exprimés (moins les bulletins blancs et nuls). En divisant le second chiffre par le premier, on obtient le quotient électoral : 18 675 voix. On divise une première fois le score de chaque liste par 18 675 :

- Nidaa Tounès (60 295 voix) bénéficie de 2 sièges (18 675 x 2=37 350) : reste 60 295 − 37 350 = 22 945 voix ;

- Ennahda (53 343 voix) bénéficie de 2 sièges (18 675 x 2=37 350) : reste 53 343 − 37 350 = 15 983 voix.

Les autres listes en présence ayant récolté moins que le quotient électoral (18 675), n’ont aucun siège. Il reste donc 5 sièges (9-4) qui n’ont pas été attribués. Ils vont l’être au plus fort reste par ordre décroissant.

Nidaa Tounès (22 945 voix) a le plus fort reste et remporte un siège. Ennahda vient ensuite (15 983 voix) et remporte le 2e siège, suivi de l’Union pour la liberté (13 714 voix) qui a le 3e siège, puis Courant démocratique (5 404 voix) obtient le 4e siège. Le dernier va au Front populaire (5 321 voix). La quarantaine d’autres listes en compétition qui ont eu moins de voix que la dernière liste à remporter un siège (5 321 voix) n’ont aucun élu.

Pour obtenir un siège, il aura donc fallu 20 098 voix à Nidaa Tounès, 17 781 à Ennahda, 13 714 à l’UPL, 5 404 au Courant démocratique et 5 321 au Front populaire.

Dans la quasi totalité des 33 circonscriptions, une bonne partie des élus de Nidaa Tounès et d’Ennahda l’ont été au premier tour tandis que les élus des autres formations ne l’ont été qu’au plus fort reste. Avec un autre mode de scrutin, par exemple majoritaire à un tour, ils n’avaient aucune chance. La bipolarisation de la Tunisie est une réalité politique incontestable, les deux grands partis ont nationalisé à leur profit exclusif les suffrages. Actuellement, la proportionnelle au plus fort reste leur convient. Qu’en sera-t-il demain ?

Béji Caïd Essebsi, futur président ?

Les résultats des législatives bouleversent la préparation de l’élection présidentielle du 23 novembre prochain. Le leader de Nidaa Tounès, Béji Caïd Essebsi, 88 ans, fort des 40 % des suffrages qui se sont portés sur son parti, semble a priori imbattable — d’autant qu’Ennahda ne présente pas de candidat, comme Rached Ghannouchi s’y était engagé dès l’été dernier. Les 26 autres candidats se sont lancés dans la campagne électorale dès le 1er novembre et la perspective de désigner un candidat « consensuel » s’éloigne chaque jour un peu plus, ce qui rend la promesse islamiste de soutenir un candidat de plus en plus problématique. Depuis plus d’une semaine, son conseil consultatif, la Choura, en a longuement débattu sans conclure. Après leur défaite aux législatives, l’élection de BCE, dès le premier tour, serait un échec supplémentaire, un risque que Rachid Ghannouchi n’a pas voulu prendre malgré la pression de sa base. D’autant qu’il a été prévenu : ceux qui appelleront à voter contre Béji Caïd Essebsi ne participeront pas au prochain gouvernement…Les deux grands partis ont trop d’intérêts communs pour les compromettre sur un sujet marginal, l’élection d’un président chargé surtout d’inaugurer les chrysanthèmes.

1Du nom du parti nationaliste fondé par Habib Bourguiba en 1934, le Néo-Destour. En se référant au Destour, les cadres du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) placent les 23 années du règne de Zine el-Abidine Ben Ali dans une sorte de parenthèse malheureuse à laquelle personne ne se réfère plus.