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Tunisie, un espoir pour le Printemps arabe

Malgré les difficultés de la période post-révolutionnaire, la Tunisie continue d’incarner l’espoir du Printemps arabe. Comment expliquer cet optimisme alors que le pays est confronté à une grave crise économique et sociale, qu’il peine à venir à bout des exactions des djihadistes et que les Tunisiens ont très peu de lisibilité sur les élections législatives et présidentielle organisées en octobre et novembre 2014 ?

Pour de nombreux Tunisiens, il n’y a pas d’amélioration de leur vie aux plans économique et social et les jeunes qui étaient à l’origine du soulèvement de 2011 sont encore à la marge. Mais vue de l’extérieur, et en comparaison avec les autres pays de la région, la transition tunisienne n’a pas échoué, le changement est encore à l’ordre du jour.

La révolution tunisienne, qui a créé de l’espérance au-delà des frontières du pays, ne doit pas échouer. L’image du peuple uni qui se libère de son dictateur restera à jamais gravée dans les mémoires. Le soulèvement d’un peuple arabe contre l’autoritarisme a invalidé la thèse du peuple obéissant — tout en mettant un terme à l’idée d’une « exception arabe ».

Différents facteurs semblent avoir contribué à auréoler de succès la transition tunisienne, même si l’issue est loin d’être garantie. D’abord, le moment révolutionnaire de fin 2010 à début 2011 s’est déroulé sans violence excessive ; d’autre part, la transition qui a suivi a fait naître une culture du compromis entre forces politiques porteuses de projets différents. La volonté de la société civile de contraindre un gouvernement élu à la démission a également été déterminante dans la recherche d’un « dialogue national ». Le poids de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), historiquement enracinée dans la vie politique tunisienne, a aussi permis de dénouer les crises politiques successives. Bien entendu tous ces facteurs auraient été insuffisants si l’armée avait fait preuve d’appétit politique et si les puissances étrangères ne s’étaient pas discrètement investies dans le succès de l’expérience tunisienne.

Légitimité révolutionnaire

Le 14 janvier 2011, la foule immense qui investit les rues de Tunis est soudée par le rejet de Zine el-Abidine Ben Ali et de son système. Ses vœux de voir partir un président qui régnait en maître absolu sur le pays depuis 23 ans sont rapidement exaucés. Le départ précipité du chef de l’État, qui avait toutes les apparences d’une fuite, est rendu possible parce que le régime qui avait promu l’obéissance et l’allégeance n’avait pas su entretenir des relations de loyauté avec certaines institutions. L’armée, qui avait toujours été fidèle à Ben Ali, se désolidarise au moment où il perd le contrôle de la situation. Pour autant, elle n’est pas passive puisqu’elle œuvre à neutraliser les membres de l’appareil sécuritaire qui veulent mater les manifestants, avant de persuader le président et sa famille de quitter le territoire. Deux décisions qui ont évité au pays un carnage.

À ce moment de bonheur où la foule se réjouit du départ du dictateur qui a échoué à s’appuyer sur la puissance de son parti et de sa police va succéder une période émaillée de conflits souvent violents. Un espace d’expression s’ouvre à de nombreux acteurs. Les médias adoptent rapidement un langage révolutionnaire et on voit naître plus de cent partis politiques et plus d’un millier d’associations. L’expression citoyenne se construit de manière plurielle et dans le conflit autour de la rupture avec la période précédente. La société se crispe et se scinde sur cette question, la tension affectant la ligne politique choisie. Il ne s’agit plus d’organiser une élection présidentielle et de réviser la Constitution, puisque des voix s’élèvent pour défendre la rupture absolue avec le cadre constitutionnel et appellent à la dissolution des institutions héritées de l’ancien régime. Cette levée de boucliers se fait au nom de la « légitimité révolutionnaire ». Ses acteurs obtiennent gain de cause : une Assemblée constituante sera élue dans un délai d’un an.

Deux mois après la révolution, en mars 2011, la référence à l’État bourguibien constitue une sorte de synthèse entre le passé et le présent. Elle est portée par un ancien ministre de Habib Bourguiba, Béji Caïd Essebssi, appelé à diriger le troisième gouvernement de la Tunisie post-révolutionnaire. Âgé de 84 ans, cet homme du passé marque néanmoins la rupture en qualifiant Ben Ali de traître, tout en s’inscrivant dans la continuité de l’histoire politique de la Tunisie indépendante. En se donnant pour mission de poursuivre le projet modernisateur de Bourguiba, il décrispe le conflit sur l’illégitimité du passé.

Le partage du pouvoir

Bien plus intense que les tiraillements sur la rupture avec le passé, la question de l’islamisme va véritablement déchirer la société, occultant les questions économiques et sociales. Deux Tunisie s’affrontent brutalement autour de projets de société différents. Ces conflits rendent très difficile le travail des institutions provisoires et notamment celui de la « Haute Instance »1. Contestée pour son absence de légitimité — puisqu’elle n’a pas été élue — et son manque de représentativité, elle a la délicate mission de préparer les textes juridiques, tout en conduisant le pays vers les élections d’octobre 2011. Elle a en réalité instauré un lien nouveau entre les Tunisiens et la politique.

Prenant en compte les conflits existants sur la rupture avec le passé et sur la place du religieux, elle propose une loi électorale susceptible d’aplanir les tensions. En effet, la représentation proportionnelle « au plus fort reste »2 avait été pensée pour limiter le pouvoir des islamistes. Mais dans l’esprit de ses concepteurs, il s’agissait aussi d’éviter de voir se reproduire les effets des partis dominants sous Bourguiba (Parti socialiste destourien, PSD) et sous Ben Ali (Rassemblement constitutionnel démocratique, RCD) puisqu’elle ne permet à aucun parti d’obtenir la majorité absolue des sièges à l’Assemblée.

Les élections du 23 octobre 2011 consacrent la victoire de trois formations politiques ayant fait campagne sur la rupture avec le passé. Ennahda, parti islamiste qui obtient le meilleur résultat (89 sièges sur les 217 à pourvoir) doit gouverner le pays avec deux autres partis non islamistes, le Congrès pour la République (29 sièges) et Ettakatol (20 sièges). Contraintes à un gouvernement de coalition, ces formations ne partagent aucune idéologie politique et des failles importantes vont apparaître au moment de gouverner le pays. Le partage du pouvoir n’est pas bien assimilé par les Tunisiens. Pour beaucoup, il correspond à une compromission des chefs des deux partis non islamistes (Moncef Marzouki, CPR et Mustapha Ben Jaafar, Etakkatol), avec Ennahda. La perte de confiance d’une partie de la base de ces formations provoque fissures et recompositions. Ettakatol connaît une véritable hémorragie dans ses rangs et le Congrès pour la République (CPR) éclate et donne naissance à quatre partis politiques. Au sein d’Ennahda et alors que les militants sont davantage respectueux de la discipline du parti, des courants idéologiques coexistent.

Le champ politique se divise en deux pôles antagonistes. Islamistes et « modernistes » s’accusent mutuellement d’incompétence et se rejettent la responsabilité de la mauvaise gestion des affaires publiques. La multiplication d’attaques attribuées aux salafistes envenime un peu plus l’atmosphère. Ennahda est mis à l’index, accusé de laxisme et de proximité avec les djihadistes. Le manque de réaction des cadres face à ces actes violents amènent les modernistes à croire que les salafistes sont le « bras armé » d’Ennahda.

Au cours de l’année 2013, les assassinats de deux responsables politiques de la gauche tunisienne (Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi) attribués aux salafistes portent à son paroxysme les tensions entre ces deux pôles. Une grande partie de l’opposition et de la société civile considère alors que le gouvernement, qui a fait preuve d’incompétence à gérer le pays et à protéger la population, doit démissionner. La déposition du président égyptien Mohamed Morsi (3 juillet 2013) renforce la détermination de la société civile à contraindre le gouvernement au départ. Durant tout l’été, un grand sit-in se tient place du Bardo, face au siège de l’Assemblée constituante. Hommes, femmes et enfants l’occupent jour et nuit pour exprimer leur rejet du gouvernement.

Le compromis historique

Quatre institutions proposent une sortie de crise en jouant un rôle d’encadrement de la société civile : l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), la centrale patronale, l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (UTICA), la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH) et l’ordre des avocats. Elles lancent un dialogue national regroupant l’ensemble des partis et coalitions qui siègent au sein de l’Assemblée nationale constituante (ANC). Il aboutit, en janvier 2014, à la mise en place d’un gouvernement composé de personnalités indépendantes et dirigé par Mehdi Jomâa.

Au même moment, la Constitution attendue pour octobre 2012 voit le jour. Émaillé de nombreuses contradictions, ce texte de compromis entre islamistes et « modernistes » présentera certainement des difficultés d’application. Mais en dépit de ses nombreuses imperfections, s’il a été salué et considéré comme un texte novateur, c’est parce que sa rédaction était très improbable, compte tenu de la défiance entre islamistes et « modernistes ». Mais les deux camps ont fini par opérer un rapprochement salutaire pour avancer dans le processus de transition.

Cette politique du dialogue et du rapprochement a été facilitée par la France et l’Algérie. Dans le contexte de la crise politique de l’été 2013, Rached GhanNouchi et Béji Caïd Essebssi se sont vus en tête-à-tête à Alger et à Paris. De leurs entretiens, ils comprennent qu’aucune des deux formations ne peut gouverner seule. Ils tentent alors d’infléchir les positions tranchées d’une partie de leurs cadres et de leurs militants. C’est en effet contre leur volonté que Ghannouchi abandonne la référence à la charia dans la nouvelle Constitution et qu’il accepte que soit écrit noir sur blanc que la femme est bien l’égale de l’homme et non complémentaire à celui-ci. Il contraint le premier ministre Ali Larayedh à la démission et accepte que son parti se retire du gouvernement pour un temps. En 2014, Ennahda, qui a fait campagne sur le consensus, a écarté les candidatures les plus controversées des ténors de la ligne dure du parti pour figurer en tête de ses listes pour les législatives. Il n’a pas présenté de candidat à l’élection présidentielle. Cette politique du compromis s’est aussi appuyée sur des « hommes-ponts » qui ont discrètement œuvré à faire le lien entre l’Assemblée nationale, les institutions et les leaders des deux grands partis. Ce fut le cas de Mustapha Ben Jaafar, le président de l’Assemblée nationale.

L’ensemble de ces éléments à permis à la Tunisie de mettre en place les fondements d’une légitimité consensuelle en inventant un schéma pour le moins original. En effet, si le champ politique est aujourd’hui dominé par deux grandes formations conservatrices, Ennahda et Nidaa Tounès — qui se combattent tout en négociant les grandes lignes politiques — elles agissent dans un environnement totalement renouvelé. La société civile reste vigilante et prend appui sur une grande partie des démocrates qui se trouvent dans l’opposition. Contrairement à l’Égypte, la société civile s’adosse également sur des institutions dont l’autorité est intacte et qui ont su rester distantes des partis politiques.

Compte tenu de ce schéma qui a certes le mérite d’avoir permis de sortir de l’impasse et de résorber les crises, les élections ne réservent pas de grandes surprises. Si les scores des deux premières formations ne sont pas éloignés, le dialogue qui a commencé avant les élections pourrait se poursuivre dans le cadre d’une négociation post-électorale sur le partage des fonctions des uns et des autres à la tête de l’Assemblée et de l’État.

1Son nom complet est «  Haute instance pour la réalisation des buts de la révolution, la réforme politique et la transition démocratique  ».

2NDLR. La méthode d’attribution des sièges parlementaires dite «  au plus fort reste  » calcule d’abord le quotient électoral en divisant le nombre de votes par le nombre de sièges, puis applique ce quotient au nombre de voix obtenues par chaque parti ayant eu plus de voix que le chiffre du quotient (exemple : 16 voix pour un quotient de 15). Le reste, c’est-à-dire les sièges non attribués, se distribuent ensuite entre les candidats ayant obtenu autant ou moins de voix que le chiffre du quotient restant (pour reprendre l’exemple ci-dessus, 15 voix ou moins), dans l’ordre de leur «  plus fort reste  ». Cette méthode de calcul favorise les petits partis.