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Journée mondiale de la liberté de la presse

Tunisie. Une information sous pression

Depuis le 25 juillet 2021, la liberté de la presse est en recul dans le pays. Pressions exercées sur les journalistes critiques envers le pouvoir, recours à de nouveaux décrets juridiques pour les criminaliser, absence de communication avec les autorités… Autant de problèmes touchant ceux qui se sont battus depuis treize ans pour préserver la liberté d’expression acquise avec la révolution de 2011.

16 février 2023. Des journalistes tunisiens manifestent devant le bureau du premier ministre à Tunis pour défendre la liberté d’expression et contre la persécution des journalistes, dénonçant l’utilisation du décret 54 pour criminaliser leurs déclarations.
Fethi Belaïd/AFP

« Vous n’êtes pas sur la liste, vous n’êtes donc pas autorisés à entrer. » Cette phrase n’est pas lancée par un vigile à l’entrée d’une soirée VIP, mais par un représentant de la communication du nouveau Conseil national des régions et des districts. Il s’adresse à des journalistes tunisiens et étrangers venus couvrir, le vendredi 19 avril 2024, la séance inaugurale de cette seconde chambre parlementaire élue quelques mois auparavant au suffrage indirect.

« Seuls quelques médias, souvent étatiques et triés sur le volet, sont autorisés à couvrir cette première session », déplore Mourad Zeghidi, journaliste à la radio privée IFM et chroniqueur télé, qui a tenté d’envoyer une équipe. « C’est inadmissible, sachant qu’on nous a déjà refusé l’accès à la première séance plénière du nouveau parlement en mars 2023 », ajoute-t-il. L’année passée, le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) et la profession avaient protesté devant le parlement qui a finalement ouvert ses portes pour les séances plénières suivantes.

Des lignes de censure floues

Un an plus tard, la déconvenue et l’accoutumance à ce genre de procédés ont pris le dessus, à force d’encaisser les refus de certains officiels. Dans le cas du conseil des régions, des journalistes étrangers ont passé une demi-journée à tenter de joindre les attachés de presse de cette seconde chambre afin de s’inscrire sur la fameuse liste des professionnels autorisés, sans succès. Un manque de communication que Mourad Zeghidi peine à expliquer :

Nous avons un mal fou à contacter les autorités de manière générale pour avoir leur point de vue. Par exemple, nous avons tenté d’avoir une réponse du ministère de l’industrie sur sa décision de sortir le phosphogypse à Gabès de la liste des produits dangereux alors qu’il ne l’est pas. Nous n’avons eu aucune réponse. Ni refus, ni retour.

Le journaliste ne sait plus sur quel pied danser « car on arrive quand même à poursuivre notre travail sur d’autres aspects. Par exemple, nous avons fait une émission sur les prisonniers politiques méconnus et victimes de détention prolongée dans diverses affaires, dont celle du complot contre la sûreté de l’État1, sans subir de représailles », admet-t-il. Le 24 avril, la juge d’instruction au pôle judiciaire antiterroriste a pourtant réitéré l’interdiction pour les médias de parler des développements dans cette affaire, malgré la clôture de l’instruction le 12 avril. Une proscription similaire avait déjà été émise par communiqué en 2023 sans plus d’explications.

Les lignes de la censure sont sans cesse troublées, et les interdictions de couvrir tel ou tel évènement, rarement justifiées. Très peu de médias ont pu par exemple avoir accès à la centaine de blessés palestiniens rapatriés par la Tunisie depuis les bombardements sur Gaza à la suite de l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023. Si les médias ont pu couvrir de loin leur arrivée à l’aéroport de Tunis 18 décembre 2023, depuis, c’est le black-out total. « Cette décision d’interdire l’accès est assez inexplicable. Lors des différentes guerres en Libye après 2011, nous avons toujours pu avoir accès aux blessés libyens de différents camps qui venaient se faire soigner dans des cliniques tunisiennes », fait remarquer le journaliste Bassam Bounenni. Les raisons invoquées sont diverses et variées : risques d’infiltration ou d’exposition traumatisante pour les blessés, peur d’une instrumentalisation de la question palestinienne par les journalistes, absence de vis-à-vis pour demander des autorisations… Des motifs non officiels qui s’échangent entre les journalistes, faute d’avoir plus d’explication de la part des autorités. La seule interview qui ait circulé est celle d’une blessée palestinienne mineure, donnée à la radio nationale en avril, et encadrée par la porte-parole du Croissant-Rouge et l’accompagnateur de la jeune fille en studio.

De la cybercriminalité à la répression

Autre sujet peu médiatisé, le sort des migrants subsahariens dans les campements de fortune au cœur des oliveraies d’El-Amra et Jebiniana dans le sud-est du pays, non loin de Sfax. Cette situation est le résultat d’une politique sécuritaire musclée menée depuis février 2023 après un communiqué de la présidence dénonçant l’arrivée de « hordes de migrants subsahariens dans le pays », dont le but serait de « changer la démographie de la Tunisie ». Depuis, les contrôles se sont renforcés sur les personnes en situation irrégulière, et beaucoup de migrants ont perdu travail et logement. Les migrants subsahariens qui arrivent en Tunisie par voie terrestre via l’Algérie et la Libye se dirigent désormais directement vers les oliveraies, en attendant de pouvoir payer un départ vers les côtes italiennes. « Leur parcours migratoire à Sfax et dans ces oliveraies est resté très peu traité par les médias. Cela a favorisé la montée de l’hostilité envers ces migrants », explique Bassam Bounenni. Par peur de déplaire au pouvoir, d’être arrêtés sur place ou faute de moyens, peu de médias tunisiens vont sur le terrain pour couvrir ce sujet qui reste sensible. Les débats se font souvent sur les plateaux radio et télévisés, non sans dérapages racistes.

Entre autocensure, manque de communication avec les autorités et sous-médiatisation de certains sujets, difficile de mesurer le baromètre de la liberté d’informer en Tunisie. « Concrètement, on continue de travailler. Mais il y a quand même des journalistes qui se demandent à chaque fois quand viendra leur tour d’avoir des problèmes », résume Mourad Zeghidi en plaisantant à moitié. La radio pour laquelle il travaille n’est pas en reste. Le 24 avril, une journaliste d’IFM, Khouloud Mabrouk, a été convoquée et interrogée par une équipe de la garde nationale, à propos d’une interview faite avec un ancien ministre, Mabrouk Korchid, et l’avocat Samir Dilou, membre du comité de défense des prisonniers dans l’affaire du complot contre la sûreté de l’État. Si elle a été maintenue en liberté, une enquête a néanmoins été ouverte. Le 31 mars, c’est l’avocate et chroniqueuse de la même radio, Sonia Dahmani, qui a fait l’objet d’une enquête en raison de déclarations pouvant nuire à la sécurité publique et relever de la diffamation, sur la base du décret 54. Ce décret a été promulgué en 2022, officiellement pour contrôler la cybercriminalité et la diffusion de fausses informations via les réseaux sociaux. Cependant dans les faits, il sert à réprimer les journalistes et les voix critiques sur les réseaux sociaux. Sonia Dahmani a également été convoquée en janvier 2024 pour d’autres déclarations, sur la base de ce même décret. Les deux affaires font suite à des questionnements émis à l’antenne sur le travail du gouvernement.

Le 10 janvier, un autre journaliste de la chaîne, Zied El-Heni est libéré après dix jours de prison. Accusé de diffamation pour avoir traité la ministre du commerce de « cazi » — mot familier en arabe tunisien pour signifier « cassos » —, il a été condamné à six mois de prison avec sursis. Mais depuis sa libération, il a dû cesser sa collaboration avec la radio IFM sur la base d’un commun accord.

L’État contre les journalistes ?

Actuellement, le journaliste de la radio CAP FM, Mohamed Boughalleb purge une peine de six mois de prison ferme. Il a été condamné pour avoir « porté atteinte à l’honneur » d’une fonctionnaire du ministère des affaires religieuses, après avoir questionné des déplacements à l’étranger a priori injustifiés avec le ministre aux frais de l’institution. Ces affaires témoignent d’une « régression » pour la liberté de la presse, selon un communiqué de Reporters sans frontières sur la détention du journaliste qui dénonce une peine disproportionnée par rapport aux faits reprochés. « La tendance à recourir à l’emprisonnement est une menace clairement adressée à ceux qui assument pleinement leur rôle de journalistes », peut-on lire dans le communiqué.

Une autre nouvelle tendance émerge aussi dans ces procès qui condamnent à la hâte les journalistes. Les plaintes émanent souvent de ministres ou d’instances officielles. C’est notamment le cas du journaliste Haythem El-Mekki, chroniqueur satirique connu de la radio Mosaïque FM, convoqué devant le tribunal de Sfax après une plainte à son encontre déposée par l’hôpital de Sfax pour « diffusion de photos sans autorisation afin de semer le trouble ».

« Je ne comprends pas que l’on me reproche d’avoir parlé d’un problème qui était de notoriété publique, à savoir la saturation de la morgue de l’hôpital de Sfax à cause des naufrages des embarcations de migrants », s’indigne Mekki qui n’a même pas diffusé de photo à ce sujet. Il ajoute que le tweet posté n’est pas celui pour lequel il a été accusé, et que la capture d’écran figurant dans le dossier d’accusation provient d’un compte non vérifié.

Malgré mon interrogatoire détaillé avec la brigade sur le sujet, je suis quand même convoqué devant le juge. Je n’aurais jamais pensé qu’un hôpital puisse déposer une telle plainte.

Son audience est fixée au 16 mai. Pour lui, il s’agit d’une forme de « harcèlement » qu’il lie à une deuxième convocation par la justice l’année passée avec deux de ses collègues de la radio, dans le cadre d’une autre affaire. Haythem Mekki avait pourtant diminué son temps d’antenne après l’emprisonnement du directeur de Mosaïque FM Noureddine Boutar, libéré sous caution après trois mois de détention dans le cadre d’une affaire de blanchiment d’argent et de complot contre la sûreté de l’État. Aujourd’hui, malgré une exposition médiatique réduite, il estime ne pas être à l’abri de ces procès de complaisance.

Je ne pense pas que ça soit des affaires directement commanditées d’en-haut, mais plutôt des entités qui veulent régler des comptes ou se faire bien voir du pouvoir. Et l’ambiance répressive actuelle leur permet d’agir.

Les lignes rouges sont tellement floutées que le journaliste Bassem Bounenni estime qu’il n’y a pas de « logique ou de rationalité dans la censure, et c’est ce qui est d’autant plus inquiétant ».

Le décret 54, épée de Damoclès

Dans les faits, selon les rapports de plusieurs ONG, le décret 54 est souvent utilisé pour criminaliser les déclarations des journalistes alors qu’il existe les décrets 115 et 116 depuis 2011 permettant de réguler la profession. Les bloggers ou internautes qui critiquent le pouvoir sur les réseaux sociaux sont également ciblés par le décret 54. Le nombre de cas reste difficile à recenser, selon Salsabil Chellali, directrice du bureau de Human Rights Watch à Tunis. « Nous n’avons pas le détail de toutes les affaires qui tombent sous le décret 54. Nous ne pouvons donc répertorier que celles qui sont communiquées par les avocats ou dénoncées par les victimes et les médias. Et certaines personnes préfèrent ne pas rendre leur affaire publique », explique-t-elle. L’ONG a noté quatre condamnations sur la base de ce décret ainsi que 9 journalistes poursuivis et faisant l’objet d’enquêtes. En tout, 28 personnes sont concernées par ce décret, selon les chiffres de Human Rights Watch. Le Syndicat des journalistes tunisiens en a répertorié 40.

Selon Salsabil Chellali, ces chiffres pourraient être revus à la hausse à l’approche de l’élection présidentielle dont on ne connaît pas encore la date mais qui est censée avoir lieu d’ici le mois d’octobre.

Le décret 54 est un outil de dissuasion. Il pose l’idée de lignes rouges à ne pas franchir pour la presse, sans que l’on sache réellement quelles sont ces lignes rouges. La crainte est de voir durant la période électorale de plus en plus d’instances gouvernementales recourir à ce décret pour empêcher tout débat, et faire taire les voix critiques.

Hors du champ journalistique, l’opposante à Kaïs Saïed et présidente du Parti destourien libre Abir Moussi est actuellement en prison sans procès depuis six mois sur la base du même décret. Elle a été visée par une plainte émanant de l’Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE) en janvier 2024 pour des propos tenus en 2023 sur les élections. L’opposant Jaouhar Ben Mbarek, en détention sans procès depuis plus d’un an dans l’affaire dite du complot contre la sûreté de l’État, a été condamné à six mois de prison ferme en février 2024 dans le cadre d’une plainte également déposée par l’ISIE, après avoir qualifié les élections législatives de 2022 de « mascarade » et de « coup putschiste ».

1Depuis le 11 février 2023, plusieurs opposants politiques ont été arrêtés et placés en détention préventive, accusés d’avoir fomenté un complot contre la sûreté de l’État. Huit détenus sont dans l’attente d’un procès jusqu’à aujourd’hui. Leur comité de défense et les ONG de défense des droits humains dénoncent des dossiers vides et une affaire d’acharnement politique visant à éliminer l’opposition.

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