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Turquie : la place Taksim interdite aux manifestants

Un 1er mai sous tension

La place Taksim d’Istanbul, haut lieu de la contestation depuis juin 2013, redevient un espace disputé. Le pouvoir turc veut interdire aux syndicats d’y célébrer le 1er mai. Pourtant, c’est bien sur cette place que s’est déroulée nombre d’épisodes de l’histoire mouvementée de la fête du travail en Turquie.

La Turquie se prépare à une nouvelle journée de tension sur la place Taksim, épicentre de la contestation depuis les manifestations de juin 2013. Les célébrations du 1er mai, qui doivent s’y dérouler, ont été interdites par le pouvoir. Les syndicats et la société civile, mais aussi les partis d’opposition, entendent s’y rendre coûte que coûte.

Dans la mémoire collective du pays, cette place est synonyme de luttes sociales, d’affrontements avec les pouvoirs en place et d’expression de mécontentements. Mais Taksim rime aussi avec la liberté, la fête, la vie nocturne. Elle est depuis le XIXe siècle la face occidentale de la ville, voire du pays tout entier. Et depuis que la statue de Mustafa Kemal Atatürk y est érigée (en 1928, œuvre du sculpteur italien Pietro Canonica), Taksim est le lieu des cérémonies officielles, des dépôts de gerbes devant ce symbole du régime républicain. Tout provincial qui se rend à Istanbul se fait prendre en photo devant cette statue. Ainsi, paradoxalement, cette place qui n’est pas particulièrement belle, ni vaste, est devenue au fil des décennies à la fois un lieu où le régime en place se fait voir et se fait contester.

Depuis que les islamistes sont au pouvoir, la place a pris une nouvelle dimension : il s’agit pour le gouvernement d’un lieu à reconquérir, à reprendre des mains des opposants mais aussi, d’une manière plus large, de celles des Turcs qui défient la manière de vivre « musulmane » car dans les rues qui y mènent l’alcool coule à flots et les gens de toutes catégories sociales s’amusent toute la nuit. Toujours autour de cette place, rue par rue, on peut rencontrer les personnes en marge de la société, des travestis aux enfants des rues, des ivrognes aux artistes « marginaux ».

Un centre culturel laissé à l’abandon

Cette volonté de « conquête » s’est manifestée dans l’aménagement de la place. D’abord, le Centre culturel Atatürk, lieu privilégié de l’art occidental depuis 1969 (opéra, ballet, danse moderne…) est laissé à l’abandon, toujours désert et en décrépitude. Ensuite, sous prétexte de transformer une partie de la place en zone piétonnière, un asphalte difforme a couvert la moitié de Taksim, donnant l’impression d’un Sahara minéral. Enfin, il s’agissait de construire sur le parc Gezi jouxtant la place, un centre commercial, imitation en toc d’une ancienne caserne, ce qui a déclenché les manifestations impressionnantes de juin 2013.

Sur une telle place, chargée de symbolique politique, les célébrations du 1er mai revêtent une importance particulière. Le 1er mai a toujours été problématique dans une Turquie qui refuse depuis sa fondation la notion de classe sociale. En réalité, en 1923, l’année de sa fondation, cette date a été proclamée « fête des travailleurs » mais immédiatement interdite l’année suivante. En 1935, le 1er mai a été déclaré jour férié en tant que « fête du printemps et des fleurs » mais l’appropriation politique de la date coïncide avec l’âge d’or des mouvements de gauche, dans les années 1970. C’est le 1er mai 1977 qui a marqué un tournant, à la fois pour Taksim et pour le mouvement ouvrier. Ce jour-là, lors de la manifestation rassemblant plus de 500 000 personnes (une première de cette envergure en Turquie), des snipers ont ouvert le feu sur la foule, tuant 34 personnes. Ces faits suscitent toujours une controverse, les uns accusant les militaires, d’autres les services secrets. D’autres encore, très nombreux, désignent les Américains, qui auraient voulu provoquer un coup d’État.

Ainsi, au lendemain du coup d’État militaire de 1980, le 1er mai a été interdit jusqu’à la fin des années 1990, et Taksim est devenu petit à petit un lieu mythique pour le mouvement de gauche, gravé dans les mémoires par une affiche géante apparue pour la première fois en 1977 représentant un ouvrier enchaîné.

La répression reprend de plus belle

C’est depuis 2007 que les choses ont dégénéré. À cette date, les syndicats voulant commémorer sur la place le 30e anniversaire de 1977 se sont heurtés à un refus catégorique du Parti pour la justice et le développement (AKP) au pouvoir et des affrontements violents ont eu lieu. Paradoxalement, comme c’est souvent le cas avec l’AKP, c’est ce même gouvernement qui a rendu –- très provisoirement — ses lettres de noblesse au 1er mai, en le déclarant « journée du travail et de la solidarité » à partir de 2009 mais surtout en autorisant des manifestations de petite envergure sur la place Taksim et ce jusqu’en 2013. La place fut alors interdite sous le prétexte de travaux et la répression policière a repris de plus belle ; elle fut l’une des causes de la « commune de Gezi » en juin.

Entre-temps, l’AKP a décidé de déplacer le lieu de la contestation à l’extérieur du centre ville. Deux plateformes artificielles ont été construites à Istanbul en remplissant la mer Marmara sur la côte européenne et asiatique, si vastes qu’elles sont visibles par les satellites. Ainsi, les manifestations pourront être circonscrites plus facilement par des forces de l’ordre, sans risque de débordements. En avril 2014, l’AKP a décidé d’interdire une manifestation sur Taksim au 1er mai alors que les syndicats, les ONG et les partis de l’opposition dont le Cumhuriyet Halk Partisi (Parti républicain du peuple, CHP) kémaliste et le Parti pour la paix et la démocratie (Barış ve Demokrasi Partisi, BDP) représentant les Kurdes, insistent pour « monter » sur la place.

Il y a fort à parier que le cette journée sera encore entaché par des échauffourées entre les manifestants et forces de l’ordre, les deux « côtés » étant habitués à ce genre d’affrontements depuis juin 2013.