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Turquie, un coup d’État peut en cacher un autre

Erdogan résistera-t-il à la tentation autoritaire ?

Recep Tayyip Erdogan accuse Fethullah Gülen, son ancien allié devenu opposant farouche, d’être derrière le coup d’État manqué qui a secoué la Turquie dans la nuit du 15 au 16 juillet dernier. Une opération de purge à grande échelle vise désormais toutes les institutions (écoles, universités, syndicats, établissements de santé…) soupçonnées d’avoir quelque lien que ce soit avec le prédicateur exilé aux États-Unis, dont la capacité d’influence et d’action apparaît pourtant limitée. Et si on assistait à un « contre-putsch » présidentiel ?

La tentative de coup d’État qui a secoué la Turquie dans la nuit du 15 au 16 juillet nous rappelle combien les institutions turques sont fragiles et exigent une constante vigilance pour les défendre. L’enquête sur les circonstances exactes et le profil des auteurs de ce putsch restera sans doute à la Une des journaux turcs dans les semaines et mois à venir, et occupera une place à part dans l’histoire de la Turquie.

La Turquie est malheureusement familière des putschs militaires. La République est mise à mal par un premier coup d’État en 1960, puis par deux autres en 1971 et 1980. Celui de 1997 inaugure un nouveau genre, le « e-putsch », quand les militaires destituent le pouvoir civil par un simple message électronique, sans même avoir recours à la force. Cependant, le coup d’État de ce 15 juillet 2016 diffère des autres en un point majeur. Il a été lancé non pas par le sommet de la hiérarchie militaire, mais par une poignée de généraux et de sous-officiers. Ces comploteurs visaient certes le pouvoir civil, mais aussi — et c’est l’erreur majeure qu’ils ont commise — l’armée elle-même et l’état-major, dont le chef, Hulusi Akar, a été pris en otage dès le début du coup.

L’ennemi public numéro un

Avant même que la mutinerie ne soit matée, le pouvoir accusait son ennemi habituel, Fethullah Gülen et ses disciples, forts influents en Turquie et au-delà. D’aucuns diront que l’imam turc en exil volontaire aux États-Unis est un bouc émissaire facile, toutefois, qui que soient les auteurs et les commanditaires de ce coup, la Turquie a échappé à une catastrophe politique majeure de — et avec — justesse, grâce à un formidable sursaut démocratique et populaire. Cependant, le pays n’est pas sorti des ténèbres, et la période d’après-putsch s’annonce presque aussi sombre que si le putsch avait réussi.

L’accusation contre Fethullah Gülen n’est pas complètement dénuée de sens. Déjà, l’analyse des écrits de « l’imam caché » aux États-Unis laisse transparaître une fascination admirative pour les forces armées. Il avait soutenu noir sur blanc le coup d’État de 1980. Son opposition frontale au pouvoir et au gouvernement du Parti de la justice et du développement (AKP) de Recep Tayyip Erdogan depuis trois ans plaide pour son implication. Les deux hommes étaient autrefois liés par une alliance objective et mutuellement bénéfique. Erdogan a permis à la mouvance de Gülen de s’implanter dans les institutions éducatives, mais aussi et à ses propres dépens, dans celles de la police et de la justice, voire de l’armée et de la gendarmerie. En échange, Fethullah Gülen et ses « jésuites de l’islam turc »1 ont mis leurs réseaux transnationaux au service de la diplomatie officielle d’Erdogan pour rayonner à travers tous les continents, y compris en Afrique où le renforcement de la présence turque est en grande partie l’œuvre des réseaux gülenistes2. La rupture résultant de divers désaccords en politique intérieure et extérieure est intervenue en décembre 2013, quand les forces infiltrées de Gülen ont révélé au grand jour des affaires de corruption impliquant le pouvoir et l’entourage d’Erdogan.

Depuis, la mouvance de Gülen n’a eu de cesse de vouloir précipiter la chute du président et le gouvernement AKP d’exterminer les gülenistes et d’anéantir leur influence. Attisée par une haine personnelle et viscérale, la guerre entre les deux hommes est totale et jusqu’au-boutiste, ce qui laisse penser que Gülen est impliqué dans la tentative de putsch. Nombre de médias, d’écoles et d’entreprises affiliées à la mouvance de Gülen ont été saisies et confisquées par le pouvoir turc depuis 2013. Des milliers de fonctionnaires, membres du mouvement ou supposés agents gülenistes infiltrés dans l’État, ont été limogés ou affectés à des voies de garage, au mépris du droit et des principes institutionnels de la République. Aussi ne serait-il pas surprenant qu’en représailles aux purges, Gülen ait tenté d’organiser un coup d’État contre Erdogan. Il ne fait aucun doute du moins qu’il en nourrit l’ambition. Or en a-t-il réellement les moyens ? Il est permis d’en douter.

Un bouc émissaire idéal sans réel pouvoir

Certes Gülen jouit actuellement en Occident d’une bien meilleure image qu’Erdogan. Aux États-Unis, où il est en relation permanente avec les milieux intellectuels américains, il maîtrise parfaitement le jeu d’équilibre entre communication et propagande pour s’inscrire dans le projet américain de voir émerger dans le monde musulman un islam modéré. Car il fait figure d’imam moderne et tolérant, œuvrant pour la paix et le dialogue entre les cultures, les religions et les civilisations. Il se prend parfois pour le grand réformateur dont le monde musulman aurait besoin, comme le Martin Luther King de l’islam.

Certes, il semblerait que les Américains soient tout aussi soucieux de se débarrasser d’un Erdogan devenu autoritaire et trop et mal impliqué en Syrie — non que la réaction ou non-réaction occidentale à la crise syrienne soit exemplaire ou exempte de toute critique —, mais l’influence de Gülen aux États-Unis aurait-elle suffi à lui assurer des soutiens politiques concrets dans une entreprise de putsch ? Outre le fait qu’il ne dispose pas de la capacité opérationnelle suffisante, cela demeure improbable à plusieurs titres. En premier lieu, les purges commencées en 2013 ont été massives et n’ont jamais réellement cessé depuis, si bien que le « nettoyage » de l’administration l’a débarrassée des « virus » gülenistes, pour reprendre la terminologie utilisée par le chef de l’État turc. Deuxièmement, aussi puissant et influent soit-il dans la population et l’État, le mouvement de Gülen n’a jamais été très influent au sein de l’armée et des services de renseignement, bastions forts du kémalisme, même du temps de son alliance avec le gouvernement Erdogan. D’ailleurs, les principales figures militaires impliquées dans le coup d’État, à commencer par Akin Öztürk, ne semblent pas avoir un profil güleniste. Alors, pourquoi autant d’insistance de la part d’Erdogan pour faire porter le chapeau à Gülen ? Plusieurs raisons à cela.

Attaqué et humilié au plan international par la mouvance de Gülen, dont il sous-estimait la force d’infiltration dans l’État, Erdogan en a perdu en partie sa force de discernement. Il voit la menace du mouvement partout et tout le temps. Il en use toutefois surtout par tactique politique pour se dédouaner à bon compte des maux et malaises dont souffre la Turquie, parmi lesquels figurent en premier la dérive autoritaire et l’enlisement du pays dans les conflits régionaux, notamment en Syrie. Il faut d’ailleurs s’attendre à ce que la question de Gülen et celle de son extradition vers la Turquie — qu’Erdogan va demander avec insistance — occupent une place centrale dans les relations turco-américaines dans les semaines à venir. Parfois fin stratège, Erdogan espère ainsi avoir un levier dans ses difficiles relations avec les Américains dans le dossier syrien, la lutte contre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et l’organisation de l’État islamique (OEI). Son but sera de montrer qu’il y a une implication de Gülen dans ce putsch qui a coûté la vie à trois cents personnes. Si les preuves étaient tangibles, l’administration américaine ne pourrait plus se cantonner à sa position habituelle qui est de dire que la guerre entre Gülen et Erdogan est turco-turque et ne regarde pas l’Amérique.

Si Gülen et les siens ne sont pas des anges ni des garants absolus de la démocratie en Turquie, leur organisation n’est pas suffisamment structurée pour être en capacité de renverser un gouvernement. Enfin, en accusant Gülen et ses supposés alliés américains, Erdogan ferme les yeux sur les responsabilités militaires dans le putsch pour ménager l’armée tout entière, dont il a grandement besoin dans un contexte régional particulièrement dangereux pour la Turquie, alors que la guerre en Syrie n’est pas finie et que les défis posés par le PKK et l’OEI sont plus menaçants que jamais.

Une campagne de purge massive

Or, la multiplication des purges tous azimuts, bien au-delà des cercles complotistes, risque au contraire de piéger le pouvoir dans une logique revancharde et paranoïaque. Elle n’augure rien de bon pour le fonctionnement des institutions d’État et finira par nuire au gouvernement lui-même. S’il avait réussi, le coup d’État aurait ruiné la Turquie en la plongeant dans un chaos indescriptible avivant les tensions entre Kurdes et Turcs, entre sunnites et alévis, entre amis fidèles et ennemis jurés d’Erdogan. Ceci dit, l’échec du putsch est à peine plus rassurant, car le pays tout entier se trouve paralysé par une formidable campagne de purges massives, annonciatrices d’une nouvelle phase d’autoritarisme, d’une dictature élue, d’un bonapartisme à la turque3. Victorieux face aux putschistes et à leurs soutiens américains et autres, comme se complait à le répéter la propagande officielle, Erdogan est désormais en mesure de devenir le super-dirigeant qu’il ambitionnait d’être pour surpasser le fondateur même du pays, Mustafa Kemal Atatürk.

Justifiant les moyens, le contexte facilite quelque peu son projet de transformation du système parlementaire politique en système présidentialiste. Cependant, la tâche ne s’annonce pas facile pour autant. Car bien qu’il se présente comme le sauveur de la démocratie turque, il fait face à une opposition qui pour la première fois n’a pas péché par bêtise. En effet et fort heureusement, le Parti républicain du peuple (CHP), principal parti d’opposition, mais aussi le parti pro-kurde — de façon plus prévisible quand on sait le mal qu’ont fait les coups d’État militaires aux Kurdes — ont tout de suite pris position contre le putsch. Cette « union sacrée » a permis son échec et enlève à Erdogan l’exclusivité de la lutte contre les putschistes, ce qui rend plus difficile la réalisation de sa réforme constitutionnelle. De plus, il a toujours devant lui les mêmes obstacles à la présidentialisation. Sa famille politique n’a toujours pas assez de députés au sein du Parlement pour faire voter l’amendement de la Constitution, et même pas assez de députés pour appeler à un référendum, dont l’issue serait incertaine.

Au final, on ne peut que se réjouir de l’échec du coup d’État, mais il est difficile d’être optimiste devant la réaction du gouvernement. Au durcissement des actions punitives s’ajoutent un esprit de revanche et une jubilation inquiétante de la part des fidèles du régime. Tous ceux qui ont pris d’assaut les chars pour faire capoter le putsch ne sont pas forcément des partisans d’Erdogan, or c’est bien à eux qu’il profite le plus, et notamment aux plus radicaux de l’AKP. Plus inquiétantes encore, les purges qui vont à un rythme accéléré, dépassant largement le cercle des gens potentiellement impliqués dans le coup d’État puisqu’elles s’étendent désormais à la justice, mais aussi et surtout au secteur éducatif, aux écoles, aux universités, aux associations, et qui font écho à la sombre et funeste période du coup d’État de 1980, quand les généraux avaient refondé de fond en comble l’université turque. Et si, sous couvert de putsch militaire larvé, nous assistions à un contre-putsch présidentiel, encore moins rassurant ?

1Lire la recension de Nicolas de Lavergne in Archives de sciences sociales des religions du livre de Bayram Balci, Missionnaires de l’Islam en Asie centrale. Les écoles turques de Fethullah Gülen, Paris-Istanbul, Maisonneuve & Larose-Institut français d’études anatoliennes, 2003. — 301 p.

2Gabrielle Angey, «  Une stratégie commune entre l’AKP et le Mouvement de Fethullah Gülen en Afrique subsaharienne  ?  », Observatoire de la vie politique turque (Ovipot), 23 août 2010.

3Cihan Tugal, «  Turkey coup aftermath : between neo-fascism and Bonapartism  », Open Democracy (opendemocracy.net), 18 juillet 2016.