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Un inquiétant précurseur de l’islam radical

La pensée religieuse d’Ibn Taymiyya

Théologien et jurisconsulte musulman, Ibn Taymiyya, né en 1263 à Harran en Turquie et mort en 1328 à Damas, est aujourd’hui autant cité que contesté. Son exégèse a repris de l’influence au XVIIIe siècle avec la montée du courant wahhabite et s’est renforcée au XIXe avec l’émergence de l’école salafiste. Aujourd’hui, il est source d’inspiration, tant pour les salafis quiétistes non politisés et opposés à la violence que pour les djihadistes qui cherchent des justifications idéologiques à la violence de leurs actions.

Selon le penseur défunt Mohamed Abed Al-Jabiri, l’islam est par excellence une religion d’exégèse. Qu’elles soient sunnites ou chiites, les différentes écoles d’interprétation ont produit une tradition de lecture approfondie et critique des textes religieux qui a dépassé les aspects proprement religieux pour aborder les comportements pratiques quotidiens des gens, autorisant une mainmise de la théologie sur tous les domaines de la vie.

Développée au fil des siècles, l’exégèse a dépassé les questions proprement théologiques […], les théologiens ont étendu leurs interprétations aux domaines de la politique, de la guerre, et des groupes non musulmans. À cet égard, Ibn Taymiyya occupe une place spécifique dans la théologie politique et religieuse.

Un penseur influent

Aucun exégète n’a eu autant d’influence dans les domaines religieux et politico-religieux qu’Ibn Taymiyya. Il est né en 1263 après J.-C., alors que l’empire arabo-musulman se démantelait et que le monde islamique sombrait dans la décadence, une décadence qui a marqué sa pensée et ses fatwas, dont l’interprétation littérale serait le meilleur rempart contre les ennemis de l’islam et le meilleur remède susceptible de rendre aux musulmans leur pouvoir.

Ibn Taymiyya avait un savoir encyclopédique et des écrits sur le dogme ; il avait discuté celui des autres exégètes, dont principalement le dogme des mu’tazilah1, revenant sur des points de détail du texte coranique et les hadiths du Prophète, à tel point qu’il fut appelé « cheikh al-islam ». Il fut influencé par la doctrine d’Ahmed Ibn Hanbal2, connu pour sa lecture rigoriste [..] du texte sacré. Il développa la théorie du djihad chez les musulmans, auquel il donna des dimensions à la fois matérielles et religieuses, convoquant à ce propos les versets coraniques consacrés au djihad. À partir du verset « Ô prophète ! Combat les mécréants et les imposteurs, confond-les, l’enfer est leur demeure, vil destin ! » (Sourate 9, verset 73), il insista sur des propos tels que le devoir de « déclarer son inimitié au mécréant », d’« humilier le non musulman et de profaner ses lieux de culte », de considérer que « les juifs et les chrétiens sont maudits, ainsi que leur religion ». Au point d’adopter la théorie d’une « demeure de l’islam » et d’une « demeure de la mécréance », ce qui revient à déclarer la guerre à tout non musulman, théorie chère aux organisations djihadistes qui prolifèrent aujourd’hui dans les mondes arabe et musulman [...].

Or, ni dans le Coran ni dans la biographie du prophète Mohammed, on ne trouve de trace d’expressions telles que « demeure de l’islam » ou « demeure de la mécréance », qui apparaissent au cours de la période omeyyade dans les textes de Ibn Hanbal.

« Allah descendra ici-bas comme je descends vers vous, là, maintenant »

Le grand voyageur Ibn Battuta3 fut le contemporain d’Ibn Taymiyya. Ainsi, dans son ouvrage Tuhfat al-nuzzar fi ʿajâ’ib l-amsar wa-qaraʾib l-asfar 4) se trouve consigné le récit d’un vendredi à la mosquée de Damas, où la prière était dirigée par Ibn Taymiyya. Le voyageur y reconnaît qu’Ibn Taymiyya était « la grande figure de Damas » et y admet que les Damascènes l’avaient en haute estime ; cependant, il y ajoute qu’Ibn Taymiyya « avait quelque chose dans la tête », euphémisme pour signifier l’« esprit dérangé » de l’imam. Ce détail est mentionné non pas par un pair jaloux ou un résident damascène de sorte qu’on puisse l’imputer à un règlement de compte, mais par un voyageur qui a voué sa vie à parcourir le monde et à noter avec précision les récits de ses observations.

Quoiqu’il en soit, c’est avec étonnement qu’Ibn Battuta relate que ce vendredi-là, Ibn Taymiyya s’était exprimé devant l’assistance en ces termes : « Allah descendra ici-bas comme je descends vers vous, là, maintenant », en descendant d’une marche de son estrade. Pendant qu’il s’étendait sur cette image, un musulman de l’école malikite5 dans l’assistance s’était levé pour protester contre la manière dont Ibn Taymiyya parlait de l’Être divin ; la foule de croyants s’était alors emportée et précipitée sur le protestataire, le rouant de coups de poings et de chaussures […]. Ibn Battuta était loin de se douter que la pensée de cet homme « à l’esprit dérangé », qui a frappé d’impiété les chrétiens et les juifs et d’apostasie tous les autres rites de l’islam […], allait s’étendre à l’ensemble du monde musulman, jusqu’aux confins du Maghreb.

Abstraction faite des remarques d’Ibn Battuta sur Ibn Taymiyya, ce dernier n’a cessé d’inspirer les organisations religieuses à caractère politique, et est considéré comme le père spirituel des mouvements salafistes, en particulier du mouvement wahhabite, fondé par Mohammed Ibn Abdel Wahhab dans le Hijaz et devenu la base dogmatique de la charia en Arabie saoudite. De même, Ibn Taymiyya était la source d’inspiration de Hassan Al-Banna, fondateur du mouvement des Frères musulmans en Égypte dans le premier quart du XXe siècle, devenu de plus en plus rigoriste sous l’influence d’Abou Ala Al-Mawdoudi et de Sayid Qutb.

La pensée d’Ibn Taymiyya a envahi les organisations salafistes, guidé Al-Qaida et le Front Al-Nosra ; elle est également la source d’inspiration de Daech, notamment au sujet de la conduite à tenir envers les non musulmans : les enjoindre de se convertir à l’islam, au risque de leur imposer une jizya (un impôt), quand ils ne sont pas expulsés ou mis à mort.

Un retour en force

Huit siècles après sa mort, la pensée d’Ibn Taymiyya s’impose avec force, d’où l’importance de parler de lui aujourd’hui […]. Certes, l’exégète est le fils d’une époque tumultueuse marquée par le chaos et les guerres contre les musulmans […]. De même, il a connu l’apogée des débats théologiques en islam qui en étaient alors à discuter de la nature de l’Être divin, de l’Inspiration et de la sacralité du Coran, ce qui l’a incité […] à prononcer des fatwas encore plus rigoristes que celles du rite hanbalite dont il était l’adepte […].

Néanmoins, il importe de discuter de sa légitimité à guider la pensée théologique aujourd’hui. Nous touchons ici au problème des institutions religieuses qui accordent aux propos d’Ibn Taymiyya et d’autres exégètes une valeur sacrée et valable de toute éternité […].

Soulèvements arabes et lectures obsolètes

Les soulèvements arabes ont levé le voile sur l’obsolescence et le figement de ces lectures au fil du temps, dont les termes sont maintenus à la lettre par les institutions religieuses, voire imposés par la force dans certains endroits. L’ampleur des horreurs commises par les organisations extrémistes dans les lieux où elles ont réussi à s’imposer a poussé des personnalités de l’establishment religieux à condamner les exactions et à nier qu’elles puissent relever de l’islam, sans toutefois mentionner que la violence trouvait sa matrice dans la pensée et l’exégèse, en général produites et enseignées dans les pays arabes.

Sous la pression du pouvoir politique, certaines institutions religieuses officielles se sont publiquement prononcées, en Égypte et en Arabie saoudite, contre les pratiques de l’Organisation de l’Etat islamique (OEI). Ainsi, le cheikh d’Al-Azhar, Ahmad Al-Tayyeb, a déclaré que les éléments de Daech étaient « des criminels au service du sionisme, qui défigurent l’image de l’islam », reprenant ainsi la théorie du complot et omettant le fait que les combattants dans ces organisations sont les enfants légitimes des sociétés arabes effondrées […]. Quant au mufti de l’Arabie saoudite, le cheikh Abdel Aziz al-Cheikh, il a déclaré : « Daech est un groupe inique et agresseur, les musulmans doivent le combattre s’il s’en prend à d’autres musulmans. » Une telle déclaration signifie explicitement le droit de Daech à s’en prendre à des non musulmans, de même que […] le mufti ne renvoie pas à la responsabilité du dogme régnant dans son pays dans l’ascension de ce mouvement.

[…]

L’interdiction de penser le religieux

Pendant de longues années […], les débats et l’interprétation (al-ijtihad) des textes religieux étaient de l’ordre du tabou, dont il était interdit, sauf aux institutions religieuses, de discuter. De nombreux intellectuels furent réprimés pour avoir osé des explications et des interprétations fondées sur des lectures rationnelles et historiques [...]. Parmi ces derniers, citons Ali Abdel-Razzaq, Taha Hussein, Nasr Hamed Abou Zeid, Mohammed Arkoun, Abdallah Al-Alaïli, Khaled Mohamed Khaled et bien d’autres ; ils furent accusés d’hérésie et d’apostasie, allant jusqu’au takfir6 et l’appel à la mise à mort.

Cet « interdit de penser », selon l’expression d’Arkoun, a été mis à mal au cours des dernières années, notamment après les soulèvements arabes et l’arrivée de l’islam politique sur le devant de la scène […]. Le débat sur la relation entre le religieux et le politique a commencé à s’imposer dans les médias et les productions intellectuelles, favorisé par des dissensions au sein même des institutions religieuses, dont certaines sont étroitement liées aux pouvoirs politiques […], et est confirmé par la prolifération par dizaines de courants se réclamant de l’islam politique. Les tabous brisés sont devenus un fait accompli, d’autant que les soulèvements arabes ont altéré le prestige de l’institution religieuse […]. Le conflit et l’échange d’accusations entre les institutions religieuses d’un côté et des dignitaires religieux de l’autre participent d’une dynamique positive, puisqu’elle dénonce les affirmations factices des uns et/ou des autres […] ainsi que l’instrumentalisation du texte religieux au profit de tel ou tel bord politique.

1NDT. Al-Mu’tazilah est un courant théologique apparu à la fin de la période omeyyade et qui s’est considérablement développé à l’époque abbasside. Il tente de concilier révélation et raison, considérant que la raison est à même d’arbitrer entre le bien et le mal.

2NDT. Ahmed Ibn Hanbal est un théologien et jurisconsulte musulman contemporain de la transition du califat des Omeyyades aux Abbassides, fondateur de l’une des quatre écoles juridiques de l’islam sunnite, l’école hanbalite (les trois autres étant les écoles hanéfite, chafiite et malikite). La philosophie principale d’Ibn Hanbal se fonde sur le strict respect du Coran et de la tradition, autrement dit la condamnation de toute interprétation de la lettre du texte.

3Ibn Battuta est un explorateur et un voyageur originaire de Tanger. Il a parcouru une partie de l’Afrique en remontant le Nil, a traversé le Levant, l’Anatolie, la Perse, la Mésopotamie, l’Arabie, l’Asie centrale, l’Inde, la Chine. Il parcourut également le Mali et l’Andalousie.

4Voyages, tomes I, II, III , aux éditions la Découverte, parus respectivement en 1997 pour les deux premiers et en 2001 pour le troisième.

5L’école malikite, dont le fondateur Malik Ibn Anas a vécu à Médine, puise ses sources du droit dans le Coran et les hadiths certes, mais recourt également aux pratiques des premiers compagnons du Prophète, ainsi qu’aux traditions locales et au raisonnement par analogie lorsque la lettre de la Tradition se montre incapable de fournir des éléments de réponse à une question.

6NDT. Exclusion de l’islam pour accusation d’impiété.