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Un technocrate pour sortir de l’impasse en Tunisie

Mehdi Jomaâ nommé premier ministre

Sous la pression des ambassadeurs européens et de guerre lasse, la classe politique tunisienne a, du bout des lèvres, désigné un technocrate inconnu comme prochain premier ministre. À la condition implicite qu’il ne se mêle pas de politique, ce qui ne facilitera pas sa tâche.

C’est un technocrate sans expérience politique ni troupes, soutenu par moins de onze partis sur les vingt-sept adhérents au dialogue national, qui est finalement sorti de la chéchia tunisienne après plus de sept semaines de palinodies politiciennes dignes des plus beaux jours de la IVe République française. La Tunisie aurait pu tomber plus mal. M. Medhi Jomaâ, un ingénieur de 51 ans, a pour lui son expérience de manager, ses relations d’affaires en Europe et un savoir-faire indéniable, acquis à diriger durant des années des usines et leurs ouvriers1. Cela lui servira incontestablement dans le sauvetage de l’économie qu’il promet d’entreprendre et c’est dans cet esprit que les bailleurs de fonds, internationaux et européens, ont pesé de toutes leurs forces en faveur de sa candidature.

La priorité ainsi donnée à l’économie sur la politique est-elle judicieuse ? La Tunisie est branchée de manière disproportionnée sur l’Europe méditerranéenne. Elle y trouve le gros des débouchés de ses exportations de produits manufacturés, les capitaux qui sont investis dans ses industries et enfin les touristes à devises fortes qui lui rapportent, bon an mal an, un bon milliard et demi d’euros, sans parler du demi-million d’émigrés tunisiens installés de l’autre côté de la Méditerranée qui envoient leurs économies au pays. Cette partie du Vieux continent, qui va de Rome à Madrid en passant par Paris, est la plus touchée par la crise et sa croissance est nulle ou presque. Dans ce contexte, la locomotive européenne étant à l’arrêt, on voit mal comment le wagon tunisien pourrait prendre de la vitesse. Le Maroc, qui a évité in extremis d’être déstabilisé par le printemps arabe, ne fait guère mieux en matière de croissance et d’emplois que la Tunisie.

Deux autres obstacles de taille se dressent devant un éventuel succès du futur premier ministre : l’insécurité et le blocage politique. Sur le premier front, la tâche incombe aux forces de l’ordre qui ont un urgent besoin d’équipements, de formation et surtout d’une réforme en profondeur qui transcende les rivalités entre policiers, gardes nationaux et militaires et les prépare au retour prochain des milliers de jeunes Tunisiens partis faire le djihad en Syrie. Mais cela implique de progresser sur le second front, qui est politique. Là, tout se passe comme si le duo Rached Ghannouchi-Béji Caïd Essebsi, qui négocie en secret, en tête-à-tête ou avec l’étranger, devait continuer à le régenter. Laisseront-ils le premier ministre pressenti, privé au départ du soutien du principal parti d’opposition Nidaa Tounes et d’une dizaine d’autres, imposer ses choix politiques ? Pourra-t-il constituer un gouvernement capable de gouverner ? Ou sera-t-il cantonné au rôle ingrat et provisoire d’interface avec le Fonds monétaire international (FMI) et l’Union européenne qui devraient verser avant le 31 décembre les prêts gelés depuis septembre dernier ? Il lui faudra ensuite imposer des mesures douloureuses de réduction des dépenses publiques, y compris sociales, négociées dans l’opacité la plus profonde par ses prédécesseurs.

Trois ans après le déclenchement du soulèvement de la Tunisie profonde à Sidi Bouzid, la Tunisie nouvelle n’a toujours ni Constitution, ni loi électorale, ni date pour les prochaines élections législatives et présidentielle. À l’Assemblée nationale constituante, un projet a été déposé le 1er juillet dernier. Le mouvement islamiste Ennahda a consenti à des concessions majeures pour rendre ce texte acceptable. Il a accepté l’universalité des droits humains, le caractère civil de l’État basé sur la citoyenneté, la primauté de la loi et la souveraineté du peuple, il a renoncé à la pénalisation des atteintes au sacré et a consolidé l’égalité hommes femmes menacée un temps d’être remplacée par le concept farfelu de « complémentarité ». « Il reste encore des batailles à mener : l’article 6 consacre l’État protecteur de la religion et non pas des religions, l’article 141 dispose que l’islam est la religion de l’État2 . Cet article potentiellement dangereux pourrait servir de tremplin aux partis religieux qui voudraient instaurer la charia comme source du droit », explique Yadh Ben Achour, un éminent constitutionnaliste tunisien qui fait partie des dix experts chargés d’aider les députés à rédiger la nouvelle Constitution3.

Ennahda veut que le texte soit adopté le plus rapidement possible pour retourner devant les électeurs et faire consacrer par le suffrage universel sa position de premier parti du pays et sa légitimité à diriger le pays. Malgré les déconvenues nées de son passage au pouvoir, le mouvement islamiste reste en effet dominant face à une opposition plus divisée que jamais et pour une part discréditée auprès des antinahdhaouis pour son impuissance à les chasser définitivement du pouvoir. Le partage des rôles arrêté le 14 décembre par l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), Rachid Ghannouchi et une poignée d’ambassadeurs accrédités à Tunis, qui condamne Jomaâ à la tâche ingrate de gérer une économie en crise, pourrait très vite se révéler une fausse bonne idée.

1Ex-ministre de l’industrie dans le gouvernement Ali Larayedh, Jomaâ est un ingénieur qui a effectué toute sa carrière professionnelle au sein de la multinationale française Total dont il était, entre 2009 et 2013 — date de sa nomination au poste de ministre de l’industrie en Tunisie —, directeur général de la division aéronautique et défense (filiales en France, aux États-Unis, en Inde et en Tunisie) et membre du comité de direction.

2Cet article a finalement été supprimé en octobre