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Une stratégie d’annihilation de l’opposition réformiste au Bahreïn

Quand le pouvoir ferme toutes les portes au dialogue

Le 20 juin, le gouvernement de Bahreïn a déchu le cheikh Issa Qassem de sa nationalité et imposé un blocus total au village de Douraz pour avoir exprimé sa solidarité avec le leader chiite. Il a également multiplié les mesures répressives contre l’opposition dite « modérée » qu’il avait pourtant lui-même cooptée une décennie plus tôt pour donner crédit aux réformes politiques du roi Hamad.

Lundi 20 juin, le gouvernement bahreïnien annonçait la déchéance de nationalité du cheikh Issa Qassem, la plus haute autorité religieuse chiite du pays, qui passe pour le « père spirituel » du Wefaq, principale association politique1 d’opposition depuis la décennie 2000. Moins d’une semaine plus tôt, le Wefaq lui-même était sous le coup d’une décision de justice suspendant l’intégralité de ses activités, ordonnant la fermeture de ses locaux et le gel de ses fonds le temps que le tribunal examine la demande de dissolution émise par le ministère de la justice2. Le militant des droits humains Nabil Rajab, voix dissidente infatigable, déjà emprisonné en 2015 pour des tweets « portant atteinte aux institutions de l’État » avait été placé en détention de dix jours, la veille, 14 juin 2016 pour « diffusion de fausses informations ». Ces décisions, visant les symboles de l’opposition et de la communauté chiite de l’île tout à la fois, interviennent à la suite de la décision de justice du 30 mai 2016 qui, avec l’émoi de la communauté internationale mais sans réaction diplomatique tangible doublait en appel la peine de prison du secrétaire général du Wefaq, le cheikh Ali Salman, emprisonné depuis décembre 2014. En retenant les charges d’incitation au renversement du régime en plus de celle à la haine et à la désobéissance, la haute cour d’appel a fait passer la peine de quatre ans prononcée le 16 juin 2015 en première instance à neuf ans d’emprisonnement.

Dans un contexte où les villages chiites sont loin d’être pacifiés, les autorités accusent l’opposition et le cheikh Qassem de « favoriser le terrorisme et l’extrémisme » ainsi que les ingérences étrangères dans les affaires internes du pays. Pourtant, en annihilant définitivement les chances de sortie négociée de la crise politique et en réduisant à rien l’espace de la contestation que le chef du Wefaq a toujours voulu pacifique, le régime ne cherche-t-il pas plutôt à pousser à la radicalisation qu’il dénonce précisément ? Député au Parlement éphémère de 1973 dissous en 1975, le cheikh Issa Qassem jouit d’une immense popularité auprès des chiites bahreïniens, même si les sunnites voient dans son influence le signe du caractère confessionnel du Wefaq. En effet, le 9 mars 2012, la marche qu’il a appelée et conduite afin de montrer que le mouvement de protestation de 2011 ne faiblissait pas a rassemblé plus de 100 000 personnes dans un pays qui compte quelque 666 000 nationaux. En touchant à ce symbole, les autorités semblent signifier la fin d’une période de cooptation marquée par l’arrivée au pouvoir du cheikh Hamad en 1999, qui visait à mettre fin à une décennie de chape de plomb sur toute opposition.

La « libéralisation » politique des années 2000

Une décennie plus tôt, le Wefaq (ou Association nationale islamique du wefaq) acceptait lors d’une décision historique de participer aux élections législatives de 2006. Formation regroupant l’ensemble des sensibilités chiites — ce qui lui a donné son nom de wefaq, accord ou concorde — lors de la réouverture du champ politique en 2002, le Wefaq s’était imposé dans le paysage électoral comme une puissante machine électorale capable de faire élire près de la moitié des députés de la chambre basse du Parlement (17 puis 18 sur 40 en 2006 et 2010), une sorte de maximum du fait du plafond de verre imposé par la monarchie sunnite désireuse d’éviter de céder la majorité absolue. Les députés du Wefaq avaient montré un talent certain pour la politique et un indéniable professionnalisme dans l’enceinte du Parlement. En 2010, ils avaient mené, en commission paritaire avec des députés sunnites considérés prorégime, un travail de fond sur le dossier ultrasensible des biens fonciers et immobiliers de l’État, mettant au jour l’étendue des terrains « poldérisés » à des fins de spéculation immobilière. Ils avaient aussi été les interlocuteurs de choix du prince héritier, Cheikh Salman Ben Hamad, dans sa tentative de réforme du marché du travail qui prévoyait la réduction progressive de la différence du coût du travail entre étrangers et nationaux pour permettre à ces derniers d’être compétitifs dans le secteur privé. Avec une base électorale issue des classes moyennes et supérieures chiites, mais aussi des relations privilégiées avec, à l’époque, le seul syndicat national, le Wefaq a été un allié de poids dans la réalisation de ce projet de Salman visant à la pacification des tensions sociales par la croissance économique.

Après le boycott du premier scrutin de 2002, le Wefaq avait ainsi donné une caution indispensable à ce que le nouveau roi autoproclamé estimait être une libéralisation politique, acceptant le principe de la cooptation dicté par le régime, utilisant la tribune du Parlement pour faire émerger une génération de professionnels de la politique.

Fin de l’opposition réformiste

Le soulèvement de février-mars 2011 a néanmoins pris le Wefaq à contre-pied : le mouvement populaire semblait remettre en cause sa stratégie de collaboration limitée, certains lui reprochant de s’être éloigné, par compromission, de la base du mouvement chiite. Entraîné dans le soulèvement, le Wefaq était le partenaire tout désigné des négociations engagées avec le prince héritier. À ce stade, illusoirement sur un pied d’égalité avec le régime, le Wefaq s’est montré un dur négociateur. Comment expliquer que ceux qui croyaient alors pouvoir demander raisonnablement l’établissement du principe de gouvernement issu de la majorité élue seraient cinq ans plus tard complètement éradiqués de la scène politique ?

Depuis 2006, la scène politique se divise entre ceux qui, du fait de leur participation électorale acceptent le principe de la cooptation et ceux qui le refusent. Cette ligne de fracture s’est retrouvée en 2011 dans la division entre radicaux (isqati) et réformistes (islahi). Lors du soulèvement populaire, la libre parole sur la place de la Perle a donné l’occasion au régime de balayer, dans une démonstration de violence inouïe et vindicative, le premier courant. Les meneurs du mouvement, les « 13 » dont le procès devant la cour de sûreté nationale fut emblématique de la répression qui a prévalu lors de l’état d’urgence (mars-juillet 2011) ont été condamnés, pour la plupart à la perpétuité. Leurs mouvements ont été balayés.

Après cette éradication brutale des éléments ouvertement hostiles au gouvernement de la famille royale, c’est à une mort lente que le Wefaq et sa stratégie de dialogue ou de négociation sont promis. D’abord épargnée par la répression violente de l’état d’urgence, l’association a continué à mobiliser des milliers de personnes autour de slogans pacifiques. Après le désaveu du prince héritier dans sa tentative de négociation et partiellement sous la pression des sunnites, le gouvernement lui a dénié le rôle d’interlocuteur incontournable du régime dans la gestion de la crise : au fil des dialogues nationaux (juillet 2011 et février 2013), le Wefaq est passé d’un statut de première force électorale à celui de composante de la société parmi d’autres.

D’interdiction de manifester en interdiction de parler aux diplomates et autres ressortissants étrangers, le Wefaq a maintenu sa ligne officielle de demande de réforme par la voie de la négociation. Son programme politique, consigné dans le « document de Manama » du 12 octobre 2011 demande un gouvernement élu, une réforme des circonscriptions électorales, un Parlement unicaméral, un système judiciaire transparent et indépendant, la sécurité pour tous. Durant les années post-2011, le Wefaq est resté sur cette ligne, réclamant un dialogue sérieux sur la base de ce programme, ouvert à une négociation et même à des concessions, d’après l’ex-député du Wefaq exilé à Londres, Ali Al-Aswad, qui finit par conclure : « ils n’ont rien discuté et nous n’avons rien obtenu ».

Du côté de la base du Wefaq, la pression est restée forte pour ne pas abandonner la négociation et ne pas rendre vains les sacrifices consentis lors du soulèvement de 2011. Mais la ligne médiane s’est révélée intenable, faute de coopération avec le régime qui a mené son train de réformes entièrement seul, avec les conseils de boîtes de consultance étrangères ou de conseillers britanniques ; et faute de véritable consensus dans les rangs de l’opposition autour de sa stratégie de négociation. Le Wefaq est accusé par ses détracteurs prorégime de ne pas en faire assez pour rétablir le calme d’un côté, et de l’autre il est taxé de naïveté par les mouvements de jeunesse qui continuent à prôner l’agitation de rue et ne croient pas à la possibilité d’un dialogue avec le régime.

La décision de boycotter les élections de 2014 a mis un terme au rôle de caution du système que le Wefaq avait pu assumer à son corps défendant à la fin des années 2000 et a fait perdre la seule valeur que le régime trouvait encore à son principal mouvement d’opposition. L’arrestation du cheikh Ali Salman en décembre 2014 a donné le signal.

Changement de priorités à l’échelle régionale

Désormais, loin des incertitudes de 2011 face à l’attitude des alliés occidentaux qui, suite à la répression, dictaient l’établissement d’une commission d’enquête indépendante, le ton a changé. Aux critiques émises par le haut commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, qui indiquait que la répression ne saurait faire disparaître les griefs des Bahreïniens, le ministre des affaires étrangères Cheikh Khalid Ben Ahmad Al-Khalifa répondait de manière cavalière par un tweet : « Nous ne permettrons pas l’atteinte à notre sécurité et à notre stabilité, et nous ne perdrons pas notre temps à écouter les propos d’un haut commissaire qui n’a aucune pouvoir. » Si le régime a pu voir un temps dans le Wefaq une force de modération permettant de contenir la colère des mécontents, l’évolution du contexte régional lui a donné l’occasion de s’en passer.

Si le Wefaq est resté inébranlable dans sa ligne, la situation a évolué à son désavantage. D’abord, sa stratégie de négociation directe avec les Khalifa a irrité les nouvelles mouvances sunnites qui se sont campées dans des positions confessionnelles. Ensuite, la guerre en Syrie et l’apparition de l’organisation de l’État islamique (OEI) ont changé les priorités des Occidentaux, soucieux de s’assurer le soutien des monarchies du Golfe. Il semble clair que la communauté internationale — qui se montre incapable de faire cesser le bain de sang en Syrie — ne bougera pas pour le Bahreïn. De plus, suite au changement de roi et plus encore d’équipe dirigeante autour du vice-prince héritier Mohamed Ben Salman, l’Arabie saoudite s’est engagée dans une politique étrangère interventionniste, notamment face au rival iranien. Certains Bahreïniens voient dans ce récent sursaut de répression une stratégie saoudienne pour tâcher de nuire à la République islamique, thèse que le général Qassem Soleimani, commandant des Gardiens de la révolution a largement accréditée : « les Khalifa sont certainement conscients que leur geste agressif envers le cheikh Issa Qassem était une ligne rouge dont le franchissement embraserait Bahreïn et toute la région, laissant les Bahreïniens sans autre choix que la résistance armée. » Malgré les pressions, ce n’est pas la voie dans laquelle semblent vouloir s’engager les responsables du Wefaq. Mais la dépendance sécuritaire, politique et économique du petit royaume à l’égard du grand voisin saoudien est plus forte que jamais.

Enfin les priorités intérieures ont changé : dans tous les pays du Golfe, c’est désormais la chute des prix du pétrole et les mesures budgétaires qui occupent le débat public. Le Bahreïn est de plus en plus dépendant des aides saoudienne et golfienne, — qui permettent de maintenir la confiance des investisseurs —, et les autorités ne semblent pas d’humeur à s’embarrasser de revendications politiques à l’heure où des programmes économiques s’imposent et où le développement du tourisme semble considéré comme une porte de sortie3.

De l’opposition bahreïnienne des années 2000 il ne reste à peu près rien. Exit les mouvements qui ont osé imaginer un grand soir en prison ou en exil4 ; l’opposition réformiste est désormais aussi sévèrement atteinte, sa stratégie de négociation ayant été savamment minée et discréditée. Pourtant, l’histoire du pays montre que l’étouffement de la protestation n’est jamais qu’une victoire temporaire.

1Les partis politiques n’existent pas au Bahreïn, mais la loi de 2005 autorise les « associations politiques ».

2Initialement prévue le 6 octobre 2016, la première audience a été avancée au 24 juin 2016, la prochaine fixée au 4 septembre

3Justin Gengler, dans un article publié par la BBC le 21 juin 2016 spécule, sans éléments tangibles, sur le fait que la répression du Wefaq prépare un train de réformes économiques douloureuses ou qu’elle constitue un avertissement envers le prince héritier que tout retour en arrière sur les questions économiques ne sera pas possible.

4Récemment Zeyneb Al-Khawaga, libérée de prison, s’est résignée à l’exil. À noter aussi que les dénaturalisations, de plus en plus souvent assorties d’expulsions ont été multipliées par dix entre 2014 et 2015, passant de 21 à 208 d’après Amnesty International.