Politique, culture, société, économie, diplomatie

Vu d’Alger. L’autre versant de l’histoire d’une guerre coloniale

La commémoration du 8 mai 1945 à Alger n’est pas celle de la victoire des Alliés sur l’Allemagne nazie mais celle des massacres perpétrés par la France contre les indépendantistes algériens à Sétif, Guelma, Kherrata et leurs régions. Plus de 70 ans après, et malgré quelques déclarations politiques côté français, le « pays des droits de l’homme » ne parvient toujours pas à reconnaître le caractère criminel de la colonisation et à infléchir en ce sens son récit national.

Huit mai 2017. En deux heures, plus d’une dizaine de moudjahidines, c’est-à-dire résistants, se succèdent dans leur bureau du centre d’Alger. Au mur, des photos des héros et héroïnes de la révolution algérienne et sur la porte d’entrée, une affiche pour commémorer le 8 mai 1945. Ahmed L.1, 66 ans raconte avec force détails « ce que la France a fait en Algérie » : « l’occupation, la guerre, les blessures, les viols ». Hamid Zenati, un moudjahid documentaliste donne rendez-vous au centre culturel Abane Ramdane pour la commémoration du 72e anniversaire des massacres du 8 mai 1945.

À l’entrée du centre, des articles de presse d’époque, en français principalement, titrent : « Génocide ! », « Le vrai visage du colonialisme », « Crime d’État de la France coloniale », « La barbarie coloniale »… « Commençons par chanter l’hymne national », propose l’historien Amer Rekhila aux lycéens venus l’écouter, avant de débuter sa conférence en interrogeant les termes utilisés. « Pourquoi parle-t-on d’“événements” ? » demande-t-il en faisant la comparaison avec d’autres génocides reconnus similaires. Pour lui, il s’agit de « massacres ». « Ce ne sont pas seulement les villes de Sétif, Guelma et Kherrata qui ont subi ces massacres mais leurs régions et au-delà, et pendant plusieurs jours », dit-il, ajoutant « la France a fait dix millions de morts en Algérie de 1830 à 1962 »2.

Massacre, génocide ou crime contre l’humanité ?

Lors de la première et de la seconde guerre mondiale, la France enrôle des milliers d’Algériens dans ses armées. En retour, l’État promet de leur octroyer une citoyenneté pleine : le décret Crémieux de 1870 accorde la nationalité française seulement aux Européens et aux juifs ; les autres sont des « indigènes », des « musulmans ».

Les Algériens en quête d’indépendance tels Ferhat Abbas « comprennent que malgré leur contribution à la victoire de la France, ils ne seront jamais Français ». Le 8 mai, des défilés sont organisés et les indépendantistes veulent marcher pacifiquement pour réclamer leurs droits. Mais un policier tue Bouzid Saal, 16 ans, qui tenait un drapeau de l’Algérie, rappelle-t-on au centre culturel. L’historienne Ouarda Ouanassa Tenghour de l’Université de Constantine précise : « Il ne s’agissait pas d’un drapeau de la taille actuelle. C’était un tout petit drapeau, mais cela a suffi à lui faire perdre la vie. » Ce 8 mai 1945, alors que la France fête sa victoire contre l’Allemagne nazie en métropole, elle tue des milliers d’Algériens en Algérie : 45 000 selon les autorités algériennes (plus des milliers de personnes arrêtées), au moins un millier selon les autorités françaises3.

« Ce qu’Hitler a fait aux juifs, la France l’a fait aux Algériens ! », accuse Ahmed L. en parlant des camps de concentration et des fours à chaux. Justement, le génocide des juifs avait servi de base à la définition juridique de la notion de « génocide ».

Mais les crimes perpétrés par la France en Algérie pendant la colonisation ne sont pas reconnus par l’ONU ou ses instances comme un crime contre l’humanité ou un génocide4. L’ONU n’est pas une institution neutre et la France, qui a participé à définir ces notions, n’a pas intérêt à pointer ses crimes, d’autant qu’une véritable reconnaissance aurait des conséquences jusque sur sa politique actuelle — sur son soutien à la colonisation israélienne par exemple. Ce que souligne l’historien et ancien président de l’Association du 8 mai 1945 Mohamed El-Korso dans le journal El Watan :

Un colonel de la colonisation dit : “Je coupe les têtes” [un autre] : “Tuez tous les hommes à partir de 15 ans”. [...] Les colonels [français] [...] sont venus liquider tout un peuple et ils ne pouvaient prendre la place de ce qu’ils appelaient les “autochtones” sans commettre de génocide.

Il ajoute : «  L’armée coloniale expérimenta l’extermination par le gaz un bon siècle avant l’Allemagne nazie » avant de lister des pratiques génocidaires, dont « les enfumades et emmurements [...] (1844), les fours à chaux (1945) et le charnier de Chréa [...] qui compte pas moins de 651 cadavres »5.

La « question algérienne »

Pourtant, en France, un projet de loi affirmant « le rôle positif de la présence française […] en Afrique du Nord » a été adopté, avant d’être abrogé. Pourquoi deux récits diamétralement opposés de mêmes événements ? Pourquoi la « question algérienne » revient-elle régulièrement dans les débats politiques, y compris lors de l’élection présidentielle6 ? Daho Djerbal, historien à l’université Alger II, tranche :

L’élaboration de la conception de la question coloniale et nationale travaille la France et la société depuis les années 1920. La question du rapport à la colonisation algérienne reste posée dans l’ensemble de l’éventail politique français sans exception. Quelque chose gît dans l’inconscient collectif et dans les partis. On ne veut jamais voir en face la question de l’occupation et de la domination coloniale et quand on l’aborde, on est tout à coup inaudible, hors sujet. La France depuis les Lumières se prétend détentrice de la raison. Or dans la façon dont cette dernière s’exprime, il y a une fissure, qui parfois devient une faille et à l’intérieur de cette faille, on trouve la question coloniale.

« L’école nous enseigne l’histoire, de la colonisation à la décolonisation en Algérie et dans toutes les anciennes colonies », indique Sofiane Baroudi, 27 ans, alors que des élèves arrivent au musée national du Moudjahid d’Alger, surplombé par le monument aux Martyrs. Pour ce militant de gauche et auteur algérien, « les massacres du 8 mai ont montré que le colonialisme n’autorisait pas les Algériens à fêter comme les citoyens du monde entier la victoire contre le fascisme par l’affirmation de leurs revendications légitimes. Ils ont démontré encore une fois la nature raciste et génocidaire du colonialisme et inscrit le principe que la liberté ne se demande pas, mais s’arrache par la résistance. » Pour Hamid Zenati, « la guerre d’Algérie a débuté ce jour-là », comme l’affirme l’historien Mohammed Harbi, ajoutant qu’il a également manifesté le 17 octobre 1961 à Paris et que là aussi, les faits sont à étudier.

Sofiane Baroudi poursuit :

La France mène une guerre idéologique pour la modification voire l’effacement des mémoires. Elle s’est construit une image en propageant l’idée qu’elle est le pays des droits de l’homme, de la révolution, du droit des peuples à la résistance, de la démocratie or l’histoire de ses crimes dans les colonies montre toute autre chose.

« Depuis 1830, la violence est devenue coutumière. Pour tous les généraux, depuis ceux de la “conquête” jusqu’à ceux de la “guerre d’Algérie”, la répression devait être brutale, profonde et durable », souligne Daho Djerbal. « Face à la résistance des Algériens, on a répondu par la répression systématique de tous en appliquant le principe de la responsabilité collective. » Pour lui, ce qui était visé le 8 mai 1945, c’était « tout un peuple. Il fallait faire comprendre aux Algériens et Algériennes que s’ils relevaient la tête, elle serait brisée. »

Mémoire des colonisés

Pourquoi durant 132 ans la population ne s’est-elle jamais résignée ? Tous les Algériens et Algériennes interrogés répondent : « à cause de la hogra » (oppression doublée d’un déni de justice). « La France est entrée par effraction en Algérie. Personne ne lui a demandé de venir », souligne Daho Djerbal7. « Elle disposait de l’armée la plus puissante d’Europe. Elle a déployé 30 000 hommes pour 2 à 3 millions d’habitants. Cela a marqué une génération et le traumatisme a été transmis. » « Malheur aux vaincus, s’exclame Mohamed K. un moudjahid, les Français ne retrouveront jamais ce pays. Sa perte est une blessure narcissique. »

Cette histoire, finalement récente, est présente partout à Alger. On en parle dans un café au coin de la rue Larbi Ben M’hidi — cadre de la résistance tué sous les ordres de Paul Aussaresses — situé dans un quartier qui était « réservé aux Européens » et interdit aux « indigènes » ; dans les ruelles de la Casbah avec l’historien Hocine Hamouma ou des enfants qui y jouent. Et avec Saïda D., 76 ans, qui montre fièrement son certificat de moudjahida, en évidence sur une étagère de son salon. Elle porte sur son corps et dans sa mémoire les marques du colonialisme. La hadja raconte tout : la résistance, le maquis, les blessures, la marque de la balle sur sa jambe droite causée par une mitraillette, les tortures et viols par les militaires français... Et commente : « On a eu le courage de se battre par la grâce d’Allah ». Tous et toutes ont un bout de cette histoire à raconter. Et l’urgence est manifeste, le nom d’anciens combattants et combattantes est souvent suivi de la formule « Que Dieu lui fasse miséricorde » (Allah yarhamou-a) quand on veut aller à leur rencontre.

Ce qui se joue autour des mémoires et du récit de l’histoire algérienne concerne aussi les autres pays colonisés par la France et les puissances impérialistes à travers le monde. Pour Daho Djerbal, les ex-colonisés et leurs descendants — en Algérie, le lien est souvent fait par les personnes interrogées sur le traitement des colonisés et celui réservé par l’État français à leurs enfants en France — doivent s’affranchir de la validation des colonisateurs pour établir leurs propres récits. Qui est le sujet ? Qui a le droit de parler ? Qui est « neutre » ? Qui est « légitime » ? C’est ce qu’il s’est employé à expliquer dans un article paru dans la revue Naqd8. « Il n’y a qu’un sujet qui élabore, qui met en œuvre et définit le passé, le présent et le futur, ce que l’on doit dire et ce que l’on doit taire, ce que l’on doit conserver et ce que l’on doit détruire : le dominant, écrit l’historien. Le dominé [...] quand il revendique le sujet de sa propre histoire, devient insupportable, inaudible ». Frantz Fanon ne disait pas autre chose : « Le colon [...] est le commencement absolu : “Cette terre, c’est nous qui l’avons faite”. [...] “Si nous partons, tout est perdu” [...]. Le colon fait l’histoire et sait qu’il la fait. […] C’est le colon qui a fait et qui continue à faire le colonisé »9.

Un récit qui ne tient plus

Un représentant officiel de la République française, l’ambassadeur de France à Alger Hubert Colin de Verdière, a reconnu pour la première fois en 2005 ce qu’il a qualifié de « massacre » et de « tragédie inexcusable ». En 2012, en Algérie, le président François Hollande a parlé des « massacres de Sétif, de Guelma et de Kherrata », qui « demeurent ancrés dans la mémoire et dans la conscience des Algériens ».

Ce débat, à la fois présent en filigrane partout à travers ceux sur "les immigrés", "l’islam", "le racisme", les violences policières, etc. ne parvient pas à être posé en France. Et il dépasse la sphère intellectuelle ou idéologique : les cadres des états-majors politiques, militaires et policiers qui ont forgé et construit la Ve République ont été formés par et pendant la guerre d’Algérie10. « Le refoulé ressurgit car il est hérité dans les appareils d’État. Ces mémoires traumatiques finissent par devenir une culture de la répression de tout ce qui s’insurge ou se rebelle », termine Daho Djerbal. La France applique dans ses quartiers populaires et DOM-TOM, vend et exporte ses techniques de répression expérimentées en Algérie, présentant par exemple le massacre d’État nommé « bataille d’Alger » comme un modèle répressif capable d’écraser définitivement toute rébellion. En 1960, des manifestations populaires aboutiront à la victoire des dominés sur la puissance coloniale11. Si ce récit ne tient plus, c’est non seulement l’histoire de France qui est à remettre en cause, mais tout ce que ce pays prétend être.

1Les noms ne sont pas communiqués pour préserver leur anonymat.

2Les recherches sont encore en cours, en Algérie comme en France, et les chiffres varient.

3Idem, ces chiffres sont encore discutés par les historiens, en France comme en Algérie.

4En 1946, l’Assemblée générale des Nations unies donne une première définition du terme «  génocide  » : «  refus du droit à l’existence de groupes humains entiers, de même que l’homicide est le refus du droit à l’existence à un individu.  »
Selon la Convention des Nations unies du 9 décembre 1948, un génocide est «  l’un des actes commis dans l’intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux :
- a. Meurtre de membres du groupe  ;
- b. Atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe  ;
- c. Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle  ;
- d. Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe  ;
- e. Transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe.  »

Plusieurs massacres de masse sont évoqués comme génocides dans le cadre des travaux des instances internationales dépendant de l’ONU ou de juridictions nationales : celui des Arméniens en 1915  ; des juifs au cours de la seconde guerre mondiale  ; des Tutsis (Rwanda) en 1994  ; et des musulmans à Srebrenica (Bosnie-Herzégovine) en 1995.

Définie en 1945 également, la notion de crime contre l’humanité désigne une «  violation délibérée et ignominieuse des droits fondamentaux d’un individu ou d’un groupe d’individus inspirée par des motifs politiques, philosophiques, raciaux ou religieux  ».

5El-Watan du 14 mai 2005, cité par le Courrier international.

7Cf. l’ultimatum — traduit par «  convention  » — remis au dey d’Alger par l’émissaire du duc de Bourmont.

9Frantz Fanon, Les damnés de la terre, éditions Maspero, 1961.

10Lire Mathieu Rigouste, L’ennemi intérieur. La généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine, éditions La Découverte, 2009 et du même auteur La domination policière, La Fabrique, 2012.

11Voir le projet de Mathieu Rigouste, avec Warda Mohamed «  Un seul héros le peuple  ».