Yémen. Des influenceurs à Sanaa

Diffusé sur Arte reportage le 28 juin 2024, le documentaire Yémen : la fureur des Houthi est un éclairage fascinant sur les mobilisations autour de la question palestinienne et sur l’idéologie qui les accompagne. L’occasion de mesurer également les bouleversements de la société yéménite engluée dans la guerre.

Yémen, 15 février 2024. Rachid Al-Haddad, 19 ans, surnommé « Timhouthi Chalamet », est devenu un des visages des Houthi après une vidéo virale sur TikiTok
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Depuis une décennie, le conflit yéménite n’a été que trop rarement présent dans les médias francophones. Dans le contexte de la guerre à Gaza, les opérations houthistes en mer Rouge, incarnant la capacité de nuisance régionale de ce mouvement politico-religieux, ont certes ravivé l’intérêt occidental. Toutefois, ce dernier s’est essentiellement focalisé sur les enjeux géopolitiques et militaires, oubliant en chemin la société yéménite elle-même.

Embrigadement houthiste

C’est tout l’intérêt du long reportage de Charles Emptaz, journaliste familier de la corne de l’Afrique et de la péninsule Arabique. En effet, il donne à voir la vie quotidienne et les mobilisations politiques dans les régions contrôlées par les houthistes, là où vit la majorité des Yéménites. À bien des égards, l’accès par le journaliste et son équipe aux zones septentrionales du Yémen, et notamment au fief des houthistes autour de Saada et Marran, ainsi que dans la capitale Sanaa, est exceptionnel. Le reportage propose ainsi d’impressionnantes images et de précieux entretiens.

Le dispositif de ce documentaire produit pour Arte est intéressant. Il suit deux influenceurs proches des houthistes, Malik al-Madani et Sultan al-Sadh, trentenaires au verbe haut qui expriment leur soutien aux Gazaouis. À travers eux, s’incarne la pénétration de l’idéologie de ce mouvement, structurée autour d’un discours anti-impérialiste et d’un antisionisme aux accents très fréquemment ouvertement antisémites. L’embrigadement de la jeunesse est un levier volontiers actionné par le pouvoir. Les paroles dures prononcées, y compris par Mohammed Ali Al-Houthi, numéro deux des houthistes ici interviewé, sont inquiétantes tant elles illustrent les impasses, terribles et ancrées, de la politique régionale à mesure que les massacres des Palestiniens se poursuivent. Ces discours viennent également incarner ce qu’un long conflit fait à un peuple notamment sur le plan psychologique en matière de paranoïa et de reconstruction des identités collectives.

Donner à voir le gâchis de la guerre

Le documentaire éclaire également la diffusion des modes de communication modernes, jouant volontiers la carte de l’humour, de la poésie, de l’instantané sur les réseaux sociaux pour mobiliser la jeunesse et au-delà. Le discours outrancier suggérant que les houthistes sont en mesure de déstabiliser réellement les États-Unis et Israël à coup de drones ou de missiles se diffuse en dehors du Yémen via Tik Tok, Telegram ou autre. Il offre aux houthistes une assise régionale qui n’est pas sans rappeler celle du Hezbollah libanais lors de l’épisode guerrier de 2006.

Parallèlement à la dimension politique des discours, les images ramenées par Charles Emptaz rappellent au grand public le gâchis immense d’un conflit que les Yéménites, et peut-être bien leurs voisins, vont payer encore longtemps. La catastrophe humanitaire, les destructions d’infrastructures et la déstructuration de la société, en dépit du contrôle sécuritaire et idéologique exercé par le pouvoir, laissent un goût amer. Ce dernier est d’autant plus fort chez celles et ceux, Yéménites en tête, qui ont eu la chance de connaître le pays avant sa destruction, ouvert et rayonnant.

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