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Yémen. Fin de partie reportée pour Ali Abdallah Saleh

Démis de la présidence de la République en février 2012 suite aux mobilisations du « printemps yéménite » après 33 années de règne, Ali Abdallah Saleh reste un acteur central de la guerre qui secoue son pays. Tous les belligérants en ont fait leur ennemi intime. Les tensions croissantes entre lui et son allié houthiste laissent entrevoir un tournant du conflit. Et dans ce basculement, il apparaît autant fragilisé que maître du jeu.

Le 24 août 2017, à l’occasion du 35e anniversaire de la création du Congrès populaire général (CPG), parti créé et dirigé par Ali Abdallah Saleh1, ses partisans organisaient une manifestation à Sanaa. Celle-ci rassemblait plusieurs centaines de milliers de personnes sur la place Saba‘in, condamnant « l’agression (idwan) américano-saoudienne » contre le Yémen et affirmant leur soutien à Saleh, « le leader » (za‘im) né en 1942. Face à cette démonstration de force, les houthistes organisaient un rassemblement concurrent ailleurs dans la capitale, mobilisant un cortège moins impressionnant. Le camp politique « rebelle » visé par la campagne militaire Tempête décisive depuis mars 2015 semblait bel et bien se fissurer. Un retournement guetté de longue date par les parties en conflit ainsi que les observateurs.

Des tensions croissantes

Quelques jours avant la manifestation, dans une interview, Saleh avait qualifié les houthistes de « miliciens », les renvoyant à une forme d’illégitimité politique quand eux aspirent pleinement à incarner l’État. C’est en effet l’un de leurs partisans, Saleh Al-Samad, qui assure la présidence du Conseil politique suprême, organe créé à la tête d’institutions censées concurrencer celles reconnues par la communauté internationale et dirigé par Abd Rabbo Mansour Hadi. De leur côté, les houthistes avaient aussi fait monter la pression, qualifiant de « traîtres » ceux qui négociaient avec l’ennemi, au moment où des rumeurs affirmaient que des contacts étaient établis entre les Saoudiens et l’entourage de Saleh pour trouver une issue à la guerre.

Si les deux manifestations concurrentes se sont déroulées dans un calme relatif, l’escalade s’est plus tard poursuivie avec des échauffourées entre partisans des deux camps, conduisant au décès d’un cadre du CPG, Khaled Al-Radhi. Dans un contexte très tendu, certains responsables houthistes annonçaient le surlendemain la proclamation de l’état d’urgence avant qu’une rumeur circule concernant le placement de Saleh sous résidence surveillée. L’information était rapidement démentie et mardi 29 août les dirigeants des deux mouvements se réunissaient pour une photo de famille, affirmant avoir trouvé un accord. Le lendemain, Saleh Al-Samad et Mohammed Al-Houthi, dignitaire du mouvement qui porte le nom de son clan, rendaient visite à la famille Al-Radhi, comme pour solder symboliquement le différend. Les deux parties semblaient donner une nouvelle fois — et sans doute momentanément — tort à ceux qui annonçaient la dissolution de leur coalition.

Une alliance entretenue par l’état de guerre

L’alliance entre Saleh et les houthistes, c’est-à-dire entre deux anciens ennemis qui se sont combattus pendant la décennie 2000 a dès le départ été perçue comme fragile et pour partie contre nature. Au cours du soulèvement révolutionnaire de 2011, les houthistes ont mis tout leur poids dans la balance pour entraîner la chute de Saleh. Mais tous deux se sont retrouvés dans leur hostilité partagée à l’égard du parti Al-Islah, branche yéménite des Frères musulmans qui contrôlait le processus de transition entamé sous la présidence de Hadi. Rendue manifeste courant 2014, l’alliance a conduit à la chute de Sanaa aux mains des houthistes puis à leur descente vers les terres du sud, jusqu’à Taez et Aden. Elle offrait aux deux parties une revanche sur leurs ennemis en même temps que les ressources militaires, humaines et symboliques pour écarter Hadi et ses soutiens du pouvoir. Bien que de façon non explicite, elle s’appuyait aussi sur une dimension identitaire, liée à l’origine zaydite (une branche du chiisme) partagée contre un bloc parfois conçu comme sunnite formé par les sudistes, les Frères musulmans et les salafistes et soutenu par les monarchies du Golfe.

De par sa nature militaire, l’alliance entre les houthistes et le clan Saleh reste souvent perçue comme le verrou qui a, depuis deux ans et demi, tenu en échec la coalition emmenée par l’Arabie saoudite. C’est ainsi que les pays du Golfe ont à plusieurs reprises tenté de la rompre, jouant une partie contre l’autre, entamant des discussions avec les uns pour mieux signaler l’infréquentabilité des autres. Mi-2016 déjà, des signes de tensions avaient été surinterprétés lorsque deux rassemblements concurrents s’étaient tenus à Sanaa et que des négociations avec les tribus prohouthistes avaient été menées dans la zone frontalière avec l’Arabie saoudite par l’armée du royaume. Mais l’alliance semble toujours tenir, se maintenant dans le contexte des bombardements qui de toute évidence soude les forces politiques hostiles à l’Arabie saoudite. Ainsi, le bombardement, le 23 août, d’un hôtel au nord de Sanaa au cours duquel plusieurs dizaines de civils sont décédés puis, le lendemain, celui du quartier de Faj Attan qui a causé la mort de quatorze personnes ont eu une indéniable dimension contreproductive.

Ressources comparées

Entre les houthistes et le clan Saleh, difficile de savoir qui a le plus à perdre d’une rupture et d’une confrontation armée. Aucun des deux camps n’est dépourvu de fonds. Les houthistes ont certes pu assoir leur pouvoir en investissant les institutions étatiques, gérant les ministères, captant aussi des ressources liées à la corruption et à l’économie de guerre2. Les réseaux de Saleh restent néanmoins puissants, en particulier via le CPG qui a démontré une impressionnante capacité de mobilisation dans la rue et une résilience réelle, notamment logistique et financière[Fernando Carvajal, “Resilience in Time of Revolution : Saleh’s instruments of survival in Yemen (2011–2015)”, Arabian Humanities, 4|2015.]]. De toute évidence, les sanctions onusiennes visant à geler les avoirs d’Ali Abdallah Saleh n’ont pas eu l’effet escompté et il peut encore jouir de sa fortune, qu’un rapport officiel de l’ONU a évaluée entre 32 et 60 milliards de dollars américains, ce qui est probablement exagéré.

Alors que le différend entre le pouvoir saoudien et les houthistes a une forte dimension idéologique, fondé sur la proximité de ces derniers avec l’Iran3, le conflit avec Saleh semble plutôt de nature personnelle, lié à la trahison par Saleh de « l’initiative du Golfe » (al-mubadara al-khalijiyya) signée en novembre 2011 et qui avait encadré son départ de la présidence en échange de son immunité. De plus Saleh, grièvement blessé en juin 2011 par le bombardement de son camp résidentiel a été soigné à Riyad, puis forcé par les Saoudiens de se mettre en retrait de la vie politique, tout en étant autorisé à rentrer au Yémen où il est de fait resté actif. Cette composante « affective » de la relation entre les Al-Saoud et Saleh pouvait paraître un temps insurmontable. Elle pourrait bien l’être de moins en moins.

La carte Ahmed Ali

Les Émirats arabes unis ont, depuis le début de la guerre, cultivé un joker : Ahmed Ali Saleh, le fils de l’ex-président que celui-ci a longtemps envisagé de voir lui succéder. Ahmed Ali, né en 1972, a été en 2013 limogé de son poste de commandement de la garde républicaine par Hadi qui l’avait, en compensation nommé ambassadeur à Abou Dhabi. De là il était parvenu à entretenir ses réseaux politiques et militaires et en avait développé de nouveaux dans les pays du Golfe. Il a tenté, début 2015, d’intervenir auprès des Saoudiens pour s’ériger en alternative tant aux houthistes qu’à Hadi et empêcher la guerre, sans succès. Une fois l’opérationTempête décisive déclenchée, il a conservé le silence depuis les Émirats, laissant son père et ses cousins critiquer l’opération militaire, mais gardant tout de même le droit de rencontrer discrètement des responsables politiques yéménites, avec l’assentiment probable des services émiratis.

La carte Ahmed Ali a pu générer des tensions au sein de la coalition quand les dirigeants des Émirats ont semblé vouloir lâcher Hadi début 2017, contre l’avis des Saoudiens. Mais l’ostracisation du Qatar par les pouvoirs de Riyad et d’Abou Dhabi au cours de l’été 2017 a eu pour effet de produire un rapprochement des stratégies et objectifs dans le dossier yéménite. Le retour d’Ahmed Ali dans le champ politique gagne dès lors en probabilité et il est indéniable qu’il n’arriverait pas sans ressources dans les hautes terres septentrionales. Il pourrait alors compter sur l’appui de biens de technocrates qui avaient servi son père et sur un appareil partisan largement entretenu. Mais avec lui, la question sudiste resterait entière et son accession au pouvoir impliquerait d’achever la marginalisation du parti Al-Islah souhaitée par les Émirats.

Outre le formidable renoncement que représenterait le retour à la présidence d’un Saleh, effaçant une révolution qui avait généré tant d’espoirs, il est peu probable qu’une telle stratégie mette un terme à la violence et à la terrible crise humanitaire qui en découle.

1Marine Poirier, Le bon parti. Soutenir le pouvoir autoritaire, le cas du Congrès populaire général au Yémen (2008-2011), thèse dirigée par François Burgat, soutenue le 6 décembre 2016 à l’université Aix-Marseille.

2Peter Salisbury, “Yemen and the business of war”, The World Today, Chatham House, août-septembre 2017.

3Farea Al-Muslimi, “Iran’s Role in Yemen Exaggerated, but Destructive”, Sana’a Center for Strategic Studies, 29 mai 2017.