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Yémen. Les dangers d’un accord entre l’Arabie saoudite et les houthistes

L’aggravation de la situation économique et sociale au Yémen a poussé les deux importants protagonistes de la guerre que sont les houthistes et l’Arabie saoudite à négocier directement la fin du conflit. Pourtant, il n’est pas sûr qu’un tel accord réponde vraiment aux intérêts du peuple yéménite.

Sanaa, 6 janvier 2023. Des partisans des houthistes dans une manifestation contre le blocus imposé par la coalition saoudienne
Mohamed Huwais/AFP

Depuis le non-renouvellement de la trêve au Yémen en octobre 2022, la situation générale connaît d’importantes évolutions. Bien que des combats d’intensité modérée se soient poursuivis sur les principaux fronts (Marib, Dhala’, Tihama, Al-Baydha, Taez), il n’y a pas eu de percée majeure d’un côté ou de l’autre, ni d’escalade sensible. Il n’y a pas eu non plus d’attaques transfrontalières des houthistes contre l’Arabie ni de frappes aériennes saoudiennes. Le Conseil présidentiel (CP) anti-houthiste constitué en avril 2022 par les Saoudiens et les Émiratis a été, comme prévu, beaucoup plus mobilisé par les luttes intestines que par la résolution des principaux problèmes socio-économiques du pays ou même son propre mandat, oublié depuis longtemps, de « négocier avec [Ansar Allah] les houthistes un cessez-le-feu permanent dans toute la République et de s’asseoir à la table des négociations pour parvenir à une solution politique définitive et globale qui comprenne une phase de transition faisant passer le Yémen d’un état de guerre à un état de paix ».

L’importance de l’enjeu économique dans le conflit a été accrue par deux facteurs. Premièrement, les houthistes avaient exigé que les salaires de leurs militaires et de leur personnel de sécurité proviennent des revenus pétroliers du pays. Face au rejet de cette demande, ils ont ordonné des attaques de drones sur les ports du sud alors que les navires tentaient de charger du pétrole, en empêchant ainsi toute exportation. Le second élément est lié à la réduction de l’aide humanitaire apportée au pays par le biais du Plan de réponse humanitaire (PRH) des Nations unies. Celui-ci d’un montant de 4,3 milliards de dollars (3,97 milliards d’euros) pour 2022 n’était financé qu’à hauteur de 54,6 % à la fin de l’année. Cette situation a aggravé la faim des millions de personnes qui dépendent de cette aide, et a aussi affecté le flux de revenus directs et indirects du mouvement houthiste qui impose une fiscalité, des taxes de douane et de paiement de « services » aux organisations du secteur humanitaire.

Négociations secrètes

Dans ce contexte, l’intensification des négociations directes entre le mouvement houthiste et le régime saoudien1 constitue un développement politique majeur duquel dépendent bien des évolutions. Après des réunions secrètes, des rencontres récentes ont été rendues publiques et se déroulent à un niveau élevé. Allant bien au-delà de leur ambition initiale, à savoir la mise en œuvre d’un échange de prisonniers tant attendu, ces négociations portent sur des questions qui devraient permettre à l’armée saoudienne d’atteindre son objectif de se retirer formellement de la guerre au Yémen. Parmi celles-ci, le paiement direct par l’Arabie saoudite du personnel du gouvernement à Sanaa et dans une zone tampon démilitarisée du côté yéménite de la frontière.

Un accord bilatéral entre l’Arabie saoudite et les houthistes aurait de graves conséquences négatives pour les Yéménites vivant sous le joug de ces derniers, soit environ les deux tiers des 30 millions d’habitants du pays, parmi lesquels peu soutiennent Ansar Allah. Le fait pour ceux-ci de parvenir à la signature d’un accord avec « l’agresseur » extérieur poserait problème dans la zone qu’ils contrôlent, notamment auprès des principales tribus du nord pour lesquelles le ressentiment face à l’Arabie saoudite a justifié leur alignement sur le pouvoir houthiste. Mais un tel accord menacerait aussi la cohésion du mouvement, largement entretenu par l’état de guerre et l’existence d’un ennemi commun. Certains de ses dirigeants seraient réticents à renoncer à leurs objectifs maximalistes tandis que d’autres pourraient craindre une résistance accrue et des défis à leur domination dans la zone qu’ils contrôlent.

Parmi les autres opposants au pouvoir houthiste, les femmes dont la vie quotidienne s’est détériorée en raison des restrictions d’Ansar Allah, ainsi que des hommes et des femmes menacés d’emprisonnement et de torture pour avoir exprimé des opinions qui divergent de la doxa d’Ansar Allah. Bien que l’inflation et le coût de la vie soient pires ailleurs dans le pays, ils affectent également les Yéménites vivant sous le pouvoir des houthistes.

Un gouvernement divisé et impuissant

Un accord entre houthistes et Saoudiens saperait la viabilité déjà discutable du gouvernement reconnu par la communauté internationale. N’ayant pas agi en tant qu’entité unifiée sous la précédente présidence de Abd Rabbo Mansour Hadi, il est encore plus profondément divisé politiquement, régionalement et militairement depuis la formation du Conseil présidentiel en avril dernier. Pour tenter de le forcer à améliorer ses performances, les ambassadeurs saoudien et émirati ont rencontré certains de ses membres pour soi-disant les informer sur les avancées des pourparlers bilatéraux. De fait, un tel accord affaiblirait les éléments du gouvernement internationalement reconnu qui ne sont pas alignés sur les positions des Émirats arabes unis dans la mesure où ils perdraient leur sponsor saoudien. En effet, la dépendance financière et militaire du gouvernement vis-à-vis de l’Arabie a augmenté au fil des ans en l’absence de revenus réguliers liés l’exploitation des hydrocarbures, de la fiscalité, des douanes, des aides au développement, etc. La question de savoir s’il serait capable de résister à l’armée houthiste en l’absence de soutien saoudien actif se pose avec acuité. Ainsi, pour la plupart des Yéménites, la perspective d’un accord bilatéral constitue une menace sérieuse dans le sens où elle pourrait n’être que le prélude à l’expansion du règne houthiste.

Le principal bénéficiaire d’un tel accord serait le leadership saoudien et plus particulièrement du dirigeant de facto Mohamed Ben Salman (MBS). Un règlement bilatéral permettrait d’atteindre divers objectifs : d’abord et avant tout lui permettre de s’extraire du bourbier yéménite, ce que le régime essaye de faire depuis plusieurs années. Un accord sécuriserait ses frontières et mettrait fin à la menace des missiles et frappes de drones sur le territoire saoudien et sur les installations liées au pétrole. Cela permettrait d’économiser des sommes considérables, quand bien même les Saoudiens accepteraient de financer une grande partie de la reconstruction et de verser les indemnisations réclamées par les houthistes, ainsi que d’autres demandes de Yéménites et de la communauté internationale. Tout ceci reviendrait moins cher que les sommes énormes dépensées pour la guerre.

Une victoire pour MBS

L’image internationale de MBS et celle du royaume, ternies par la guerre au Yémen et par l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi et d’autres scandales seraient grandement améliorées. Un règlement négocié permettrait à MBS de se concentrer sur ses grandioses projets économiques et sociaux internes, et sur l’ambition à plus long terme du royaume d’occuper une place importante dans la politique internationale. À cet égard, on peut mettre en opposition le rôle saoudien dans les récentes médiations pour la libération des prisonniers dans la guerre Ukraine-Russie et le blocage complet de l’échange de prisonniers au Yémen malgré l’accord de Stockholm de 2018.

Enfin, un accord bilatéral renforcerait la position saoudienne dans la rivalité croissante avec les Émirats. Se retirer et laisser ceux-ci gérer seuls le gouvernement reconnu par la communauté internationale, le Conseil présidentiel et les questions liées au séparatisme, ainsi que l’enjeu du contrôle global ultime du Yémen viendrait corriger l’affront de 2019. Les Émiratis, sans avertissement, s’étaient alors « retirés » du Yémen, laissant les Saoudiens dans l’embarras. Ils avaient dû faire face à l’aggravation des tensions au moment où le Conseil de transition sudiste, formé et armé par les Émirats, avait expulsé le gouvernement reconnu par la communauté internationale de la capitale intérimaire Aden — un problème que l’accord de Riyad plus tard cette année-là n’était pas parvenu à régler.

Les efforts de l’envoyé spécial de l’ONU Hans Grundberg pour négocier un accord de paix se poursuivent, et sa récente présentation au Conseil de sécurité de l’ONU a exprimé un certain espoir, renforcé par le fait qu’il parlait depuis Sanaa, en territoire houthiste. Compte tenu des progrès possibles dans les pourparlers bilatéraux entre l’Arabie saoudite et les houthistes et les risques qu’un tel accord ferait peser sur un accord global (en excluant le gouvernement internationalement reconnu), Grundberg devra déployer tous ses talents de négociateur et de médiateur pour parvenir à une forme de paix à même dont pourraient bénéficier des millions de Yéménites qui souffrent.

1Lire Maha El Dahan, « Davos 2023 : Saudi foreign minister sees progress to end Yemen conflict », reuters.com, 19 janvier 2023.

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