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Interview

Yémen. « Sans les tribus, Marib serait déjà tombée »

Malgré la relance des bombardements de la coalition menée par l’Arabie saoudite, les houthistes continuent de progresser vers Marib, à l’est de Sanaa. Le gouverneur de la région, Sultan Al-Arada, allié du gouvernement reconnu par la communauté internationale, explique son combat et les problèmes auxquels doit faire face sa ville, dont la population a explosé depuis le début du conflit.

Sultan Al-Arada, 13 août 2021
Mattia Velati

Le gouverneur de Marib, Sultan Al-Arada, nous attend dans une suite d’un hôtel du centre de la capitale régionale. Des soldats en treillis équipés d’armes et d’oreillettes gardent la porte d’entrée. Assis sur une banquette du salon, l’homme a la poignée de main ferme et porte la traditionnelle janbiya. Depuis son arrivée à ce poste en 2012, ce chef de la grande tribu d’Abidah s’est employé à réconcilier les tribus de Marib, en conflit ouvert avant la prise de pouvoir de l’essentiel des régions du nord par les houthistes. Manipulées par le régime d’Ali Abdallah Saleh démis en 2012 puis négligées par le processus de transition, elles ont longtemps été accusées de collusion avec Al-Qaïda et d’être à l’origine de sabotages et d’enlèvements. Aujourd’hui sous la coupe de ce gouverneur qui met en avant sa droiture et sa lutte contre la corruption, elles se battent contre les rebelles pour la survie d’un système politique et d’élites dont elles ont longtemps été les victimes.

Les houthistes ont intensifié leurs offensives sur Marib depuis début septembre, faisant de nombreuses victimes et étant les cibles de l’accroissement des bombardements par l’Arabie saoudite. Ils ont malgré tout réalisé des avancées au sud de la ville, dans les districts de Harib, de Rahabah, d’Al-Joubah ou encore dans les gouvernorats de Shabwa et d’Al-Bayda.

En plus de la question tribale, Marib doit faire face à la multiplication par six de sa population, des milliers de familles ayant fui les régions administrées par les rebelles. Cette explosion démographique accroît la pression sur des infrastructures publiques quasi inexistantes. Pour Orient XXI, le gouverneur, acteur de premier plan sur le front armé, figure réputée proche du parti Al-Islah et des Frères musulmans, expose les nombreux défis auxquels sa région est confrontée. Une parole politique, militaire et tribale rare dans les médias étrangers.

Quentin Müller. — Pourquoi les houthistes veulent-ils envahir Marib ?

Sultan Al-Arada. — Marib est devenue le symbole de la résistance contre les houthistes, mais c’est aussi un paradis pour tous les Yéménites qui ont fui la dictature, un important centre économique et une ville historique. Géographiquement, elle fait par ailleurs la jonction entre le nord et le sud et mène vers l’est et le reste du Yémen. Elle est également proche des frontières de l’Arabie saoudite.

Q. M.Où en est la guerre autour de Marib ?

S. A. — La bataille contre les houthistes fait rage depuis 2015. Parfois, nous faisons face à d’intenses combats, parfois le front est plus calme. Mais depuis le début de 2021, les combats sont très durs ; les houthistes ont déplacé leurs soldats de toutes les lignes de front vers Marib et clament qu’ils peuvent nous envahir. Ils ont déjà mené de nombreuses et grandes offensives, et ils ont à leur disposition un arsenal conséquent, avec des missiles balistiques, des blindés, des drones, des roquettes. Malheureusement, cette guerre est sanglante. Elle tue et blesse les civils, les poussant sur les chemins de l’exil. C’est une guerre vaine, dont les causes ne concernent que peu de monde dans ce pays.

Q. M.Pensez-vous que les tribus, la Coalition et l’armée nationale peuvent inverser la tendance contre les houthistes ? Faire de Marib, non plus seulement une forteresse, mais une base offensive dans la reconquête du nord ?

S. A. — Ces forces ne parviennent pas réellement à avancer. Alors, nous allons, depuis Marib, reprendre des territoires occupés par les houthistes. C’est une question de temps. Nos forces peuvent le faire, mais elles ont besoin d’équipements, d’armes pour cette bataille. La situation à Aden1 a également affecté la lutte à Marib contre les houthistes.

Q. M.Pourquoi le front est-il à ce point uni à Marib, plus qu’à Taez par exemple ou dans le sud du pays ?

S. A. — Nous nous sommes unis, car nous avons tous entendu les histoires de ces déplacés qui ont fui. Nous nous battons pour que cela n’arrive pas à Marib. Mais encore une fois, je ne suis pas satisfait des armes fournies par le gouvernement. Ce n’est pas une guerre équitable. Les houthistes sont une milice, soit, mais ils ont les capacités d’un État et notamment toutes les armes prises aux forces gouvernementales et celles fournies autrefois par les Américains, la France ou la Russie pour combattre le terrorisme.

Q. M.Les liens familiaux et historiques entre la tribu Abidah — dont vous faites partie — et l’Arabie saoudite sont-ils cruciaux dans les relations que vous entretenez avec la Coalition ?

S. A. — Il y a un lien important entre Abidah, Marib et l’Arabie saoudite. Mais si l’Arabie saoudite veut empêcher l’invasion houthiste, c’est avant tout parce que le ministère de la défense yéménite est installé ici, avec d’importantes branches de l’armée nationale.

Q. M.L’Arabie saoudite a-t-elle établi une base militaire à Marib ?

S. A. — Il n’y a pas de base saoudienne à Marib. Ils nous épaulent essentiellement dans les airs en cas de grandes offensives ennemies.

Q. M.On a le sentiment que les tribus jouent un grand rôle dans la défense de la ville alors qu’autrefois elles étaient marginalisées, comme l’ensemble de la ville de Marib…

S. A. — Les tribus travaillent sous le commandement de l’armée. Sans elles, Marib serait déjà tombée ; elles sont un facteur essentiel dans cette guerre. L’ancien régime privait la région de tout développement. Ali Abdallah Saleh utilisait les tribus les unes contre les autres et créait des conflits entre elles. Il voyait dans l’unité des tribus un péril pour son pouvoir. Ce dérivatif lui permettait de voler plus sereinement nos richesses gazières et pétrolières, en empêchant une redistribution équitable. Le budget du gouvernorat à cette époque était dérisoire. On ne recevait qu’environ 80 000 dollars par an (environ 67 000 euros) pour le développement, ce qui ne serait même pas suffisant pour faire tourner cet hôtel (rires).

Q. M.C’est donc une revanche sur l’histoire que les tribus jouent aujourd’hui un rôle important dans la sauvegarde d’un régime dont elles ont souffert…

S. A. — Après la guerre, nous ne voulons pas nous trouver séparés du Yémen, mais nous voulons plus d’autonomie dans un système d’État fédéral. C’est une bonne solution pour la société et la politique yéménites que de créer six grandes régions relativement décentralisées. La nôtre inclurait Al-Jawf et Marib et s’appellerait la région de Saba.

Q. M.Certains chefs tribaux de Bani Jabr ou de Mourad ont rejoint les houthistes. Pourquoi ?

S. A. — Ce n’est qu’un petit nombre de chefs qui ont rejoint les houthistes… Un nombre insignifiant… Ce n’est pas parce que la tribu Bani Jabr est en partie d’obédience zaydite que certains ont rejoint les houthistes. Vous savez, l’idéologie houthiste est vraiment différente de celle de l’ancien imamat. Aujourd’hui, les houthistes ont plutôt adopté l’idéologie iranienne.

Q. M.Vous accueillez près d’un quart des déplacés de tout le pays, soit plus d’un million de Yéménites. Comment Marib, ville de 410 000 habitants avant 2015, a-t-elle pu absorber autant de population ?

S. A. — Nous avons dû déployer beaucoup d’efforts pour recevoir les déplacés. Nous n’avons pas de budget spécifique pour cela, et le gouvernorat ne peut les aider qu’à travers un service public minimum, avec un accès à l’eau, à l’électricité, aux soins et à l’école pour les enfants. Nous avons eu besoin de beaucoup de professeurs et d’écoles supplémentaires. Avant, nous avions entre 60 et 70 000 élèves ; à présent nous montons à 180 000, soit trois fois plus. Avant la guerre, Marib ne disposait que d’un seul hôpital qui recevait entre 15 et 20 patients par jour ; aujourd’hui, nous atteignons 500 patients par jour ! Pareil pour les besoins en électricité, qui ne sont plus du tout les mêmes. Concernant la sécurité, nous n’avions auparavant qu’une seule route qu’il était facile de contrôler, mais maintenant nous devons en sécuriser des dizaines, car la ville s’est agrandie de manière exponentielle. Nous avons donc mis sur pied une cellule d’investigation criminelle, des renseignements et d’autres services de sécurité. Heureusement, notre budget est bien plus important à présent. J’ai obtenu que les fonctionnaires reçoivent leur salaire tous les mois, mais ce n’est pas le cas pour les forces de sécurité et les soldats de l’armée, et c’est un grand problème. Ces soldats sont des héros, ils sacrifient leur vie pour le peuple yéménite.

Q. M.Malgré le contexte, vos réformes donnent-elles une idée de ce que sera votre politique sociale après la guerre ?

S. A. — Nous voulons construire toutes les strates d’un État, en incluant des femmes, car elles font partie de la société. La contribution des femmes améliore la société et la pousse à aller vers l’avant. C’est pourquoi j’ai demandé qu’on forme des officiers de police femmes. Nous avons aussi, depuis 2015, réorganisé les forces de sécurité et formé de nouvelles unités pour sécuriser la ville contre les incursions houthistes et ses cellules dormantes.

J’ai également fait fermer tous les magasins d’armes dans Marib, car notre objectif est d’interdire tout port d’armes aux civils. Nous voulons que cette ville vive dans la paix. Pour l’instant, nous sommes en guerre, mais dès qu’elle prendra fin, nous établirons des lois, des règles et je vous promets qu’en deux semaines, vous ne verrez plus aucune arme ici. Les tribus accepteront cette règle. Une fois l’État restauré, nous travaillerons tous au développement de cette ville.

Je souhaite aussi que tous les journalistes yéménites vivant à Marib se sentent en sécurité et soient libres. Ils sont un rouage de la démocratie. Je ne veux pas être un gouverneur qui commande depuis un palace et porte atteinte à la liberté de ses concitoyens. Je crois réellement que Marib peut devenir un exemple en matière de gouvernance.

Q. M. Avez-vous des ambitions présidentielles ?

S. A. — Non. Je ne veux pas de ce poste… (rires). Pour tout dire, je ne voulais même pas être gouverneur de Marib. Après la guerre, je quitterai ce poste et postulerai pour un autre gouvernorat. Vous savez, j’aspire à travailler et vivre dans un bon État. Je rêve de pouvoir parfois prendre des vacances à Paris, à Dubaï ou en Malaisie. J’ai si souvent visité Paris, et notamment Notre-Dame… Sans les houthistes, je reviendrais encore dans votre capitale.

1Conflit entre les séparatistes sudistes du Conseil de transition du Sud (CTS) et le gouvernement en 2019-2020.

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