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Islam avec ou sans majuscule ?

L’édition française a pris l’habitude d’écrire avec une initiale minuscule les noms de religions et de courants de pensée ainsi que leurs adeptes, mais avec une initiale majuscule ceux des peuples et des pays ainsi que leurs membres ou habitants. Selon les règles typographiques généralement suivies par l’Imprimerie nationale, l’université et la presse, on écrit donc islam avec un /i/ minuscule lorsqu’il s’agit de la religion islamique, mais on use de la graphie Islam avec un /I/ majuscule quand il s’agit des sociétés.

Laissons de côté la langue arabe qui ne connaît pas l’usage des majuscules. Parmi les langues d’Europe, l’allemand n’éclaire pas davantage notre propos dans la mesure où tous les substantifs reçoivent une initiale majuscule. Mais considérons la langue anglaise : celle-ci confère aux religions et courants de pensée comme aux peuples et aux pays, une initiale majuscule, comme cela était la règle en français au XVIIIe siècle, ainsi qu’on peut s’en rendre compte dans la 4e édition du Dictionnaire de l’Académie datée de 1798. Quant aux langues latines, l’italien et l’espagnol, tous ces noms sont employés avec une initiale minuscule.

Le français a pris une attitude intermédiaire entre ces deux extrêmes. Il réserve une minuscule aux religions et, partant, aux courants de pensée, tandis que les peuples et les pays sont honorés d’une majuscule. Il s’agit bien au départ d’une valorisation : celle de l’élévation au pinacle de la Nation aux dépens de la Religion, dans la droite ligne des charges des Lumières et de la Révolution contre l’Église. Le résultat est que, dès le début du XIXe siècle, tous les dictionnaires entérinent cet usage, par ailleurs confirmé en 1835 par la 5e édition du Dictionnaire de l’Académie. Ce qui n’exclut nullement que l’on puisse, dans la littérature, assortir les noms de courants de pensée d’une majuscule comme élément intentionnel. Cela prouve bien que, mise en balance avec la minuscule initiale, la majuscule possède une connotation positive et la minuscule une connotation péjorative. Nous avons bien là un choix idéologique.

La graphie « canonique »

Selon l’orthographe que l’on peut qualifier de « canonique », parce que sacralisée en quelque sorte par l’Imprimerie nationale, on devrait écrire christianisme et chrétienté avec un /c/ minuscule. Seulement, dès qu’il s’agit de l’Islam, la règle s’est heurtée à une incertitude grave du fait que le même mot est employé indistinctement pour la religion et les sociétés qui s’en prévalent, comme le pendant commun des deux termes précédents dans la religion du Christ et dans les sociétés où celle-ci est influente, même si le rapport religion/société est très différent dans les unes et les autres. La langue française tente d’échapper à cette indétermination, source de confusion, en écrivant Islam — avec /I/ majuscule donc —, quand il s’agit de l’« ensemble des peuples qui professent », selon le Trésor de la langue française, étendant même cet emploi à « la civilisation qui les caractérise ». L’intention est louable mais n’est pas sans effet pervers, car elle perturbe l’imaginaire collectif français. Si l’on met en effet en rapport chrétienté et Islam en termes de populations ou de civilisations, comment distinguer que, hors du cercle des initiés, l’usage de la majuscule est, dans le second de ces termes, une simple convention graphique et non une intention appréciative de la notion ? Peut-on imaginer qu’un chrétien ou un athée, fiers de cette identité, voire un simple partisan de la laïcité, ne ressente pas quelque trouble en appliquant cette règle qui fait involontairement deux poids deux mesures entre sociétés et civilisations ?

Autre problème, et de taille. Les dictionnaires donnent volontiers l’illustration suivante de la graphie canonique : on parlera d’un « juif pratiquant » quand il s’agit d’une « personne qui pratique la religion judaïque », mais une personne appartenant à la communauté israélite, au peuple juif s’écrit avec une majuscule, selon le Larousse. Qui peut trouver claire cette distinction entre juif comme « pratiquant » et Juif comme membre de la « communauté israélite » ? N’y a-t-il pas là une manifestation de l’ethnicisation du judaïsme ? Plus généralement, est-on vraiment obligé de trancher la question de savoir si les Juifs sont un peuple ou les pratiquants d’une religion, débat qui traverse les sociétés des deux rives de la Méditerranée chaque fois que l’on fait référence au judaïsme ?

Il en est de même des Arméniens et aujourd’hui des Assyriens en Irak. Mettre une majuscule dans tous les cas n’est pas une conduite habile pour esquiver ces questions, mais peut-on les trancher d’un artifice orthographique qui dispense de l’affronter dans leur complexité historique et anthropologique ? Et faut-il, comme le fait le Larousse, écrire musulmans avec une minuscule pour parler des « fidèles de l’islam », sans nommer autrement les membres de ce que, par symétrie avec la « communauté israélite », il devrait nommer « communauté musulmane » ? Et cela au moment où l’ethnicisation des populations de cultures musulmanes, arabes ou subsahariennes, gagne du terrain dans la société française sous l’étiquette de musulmans sans majuscule.

Un besoin de précision

L’orthographe est une convention. Or toute convention a un sens et présente des avantages et des inconvénients. En l’occurrence la graphie canonique trébuche sur des réalités que l’on ne peut résoudre par un biais orthographique. Ces raisons pourraient nous incliner à refuser la discrimination que provoque la graphie orthodoxe entre les mots concernant religions, sociétés et civilisations. Cela ne serait pas déroger au beau principe de la laïcité que de faire, à l’instar de nos voisins britanniques, un même usage de la majuscule pour les notions de religions, de sociétés et de civilisations, avec pour résultat heureux de maintenir la balance égale entre elles sur l’agora d’un monde contemporain où les problèmes ne peuvent se réduire à ceux qui ont poussé il y a deux siècles la société française à figer leur approche dans ses règles orthographiques qui présentent aujourd’hui de graves inconvénients. Le même résultat serait obtenu en suivant l’usage de nos voisins latins. Et après tout, il existe une liberté d’intention propre à la littérature et à l’essai politique, sociologique ou anthropologique qui autorise de s’en affranchir des règles communes pour une bonne cause. Mais il est vrai que cela pourrait dérouter le lecteur. Nous suivrons donc la graphie commune. Mais nous nous efforcerons, pour éviter tout équivoque, de réserver le mot islam à la religion islamique. Et tâcherons, lorsqu’il s’agit des sociétés ou de la civilisation, de préférer à ce terme des expressions plus explicites comme « pays, peuples et sociétés où cette religion est prépondérante », ou encore de « civilisation islamique ».