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Journal de bord de Gaza 31

« J’ai décidé de rester tant qu’un tract ne me demande pas d’évacuer »

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter en octobre son appartement de la ville de Gaza avec sa femme et son fils Walid, deux ans et demi, sous la pression de l’armée israélienne. Réfugié depuis à Rafah, Rami voit désormais cette ville se vider à son tour et les déplacés reprendre la route de leur exil interne, coincés dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Cet espace lui est dédié depuis le 28 février 2024.

Cette image satellite montre l’agrandissement des tentes et des abris pour les Palestiniens déplacés de Rafah vers Al-Mawassi.
Maxar Technologies/AFP

Jeudi 16 mai 2024.

La ville de Rafah est presque devenue une ville fantôme. Cette ville où il y avait à peu près 1,5 million de personnes entassées les unes sur les autres, des tentes partout, sur les trottoirs, dans les écoles, dans les rues, au bord de la mer, dans les zones où il y a du sable, du désert, à côté de la frontière égyptienne, cette ville est maintenant presque vide. Le grand marché du rond-point Nejma, où les grossistes vendaient toutes sortes de produits dans des cartons, est vide, alors qu’il n’a pas été désigné comme zone d’évacuation par les Israéliens. Pareil pour le rond-point Awda — « retour » en arabe, ce qui est assez ironique – qui était plein de déplacés, à tel point qu’on ne pouvait pas marcher sur la route, et qu’il fallait une heure pour passer en voiture. Aujourd’hui, cela prend cinq minutes à pied. L’UNRWA dit que plus de 450 000 personnes ont évacué Rafah.

Personnellement, je crois qu’ils sont plus nombreux. Qu’il s’agit de la majorité de ceux qui étaient ici, qui sont de nouveau déplacés. Pour certains, c’est la cinquième, voire la sixième fois. Même des habitants de Rafah, des « locaux », sont en train de partir. Ils quittent même les endroits qui ne sont pas des « zones rouges » marquées sur les tracts lancés par Israël. La majorité des maisons ici sont des résidences familiales. Dans les immeubles habitent le père et ses enfants avec leurs familles, avec un étage par famille.

 Photo d'un tract lancé par l'armée israélienne avec les zones rouges dont il faut évacuer selon elle.
Photo d’un tract lancé par l’armée israélienne avec les zones rouges dont il faut évacuer selon elle.

Ceux qui restent pourront partir sans rien, plus rapidement

Les gens se sont partagé la tâche : sur une fratrie de six, trois partent avec leurs enfants pour Al-Mawassi, au bord de la mer, ou ailleurs, afin de réserver un morceau de terrain en cas de départ.

Trouver un emplacement n’est pas évident. La bande de Gaza est déjà trop petite. Et la cage dans laquelle les Israéliens nous demandent d’aller l’est encore plus. Ceux qui ont la chance d’avoir une tente la montent sur ce morceau de terrain, les autres mettent des bouts de bois et de plastique pour marquer l’endroit de leur abri de fortune. Si l’évacuation est ordonnée, le reste de la famille les rejoindra. Ils ont appris la leçon, maintenant. Les commerçants font de même et évacuent leurs magasins ou leurs étals, parce qu’ils savent que les Israéliens détruisent toutes les marchandises.

Ceux qui sont partis ont emporté tout ce qu’ils avaient. Ceux qui restent pourront partir sans rien, plus rapidement. On trouve encore des magasins ouverts mais avec peu de marchandise, souvent à même le sol. Les grossistes qui font de l’importation peuvent passer par le terminal de Kerem Shalom qui a rouvert depuis deux jours, qui donne directement sur Israël. La majorité de cette marchandise est partie vers Deir El-Balah, où de nombreux camps de fortune se sont installés. Ceux qui sont restés à Rafah cherchent à rester proches des ONG et de l’Unrwa, car même ceux qui étaient riches dépendent maintenant à 100 % de l’aide alimentaire.

Les quadcopters diffusent des bruits de tirs alors qu’il n’y a pas de combats

Ma belle-famille, les frères et les sœurs de Sabah, ne voulaient pas partir, parce que moi j’ai décidé de rester tant qu’un tract ne me demande pas d’évacuer. Comme d’habitude, ils me considèrent comme l’homme qui sait tout.

Une journée de plus, c’est une journée gagné sur l’humiliation de devoir vivre sous la tente. Mais finalement, mardi, ils ont décidé de partir, parce que tous ceux qui étaient avec eux au rond-point Al-Alam, à l’ouest de Rafah, du côté de la mer, étaient partis. Ils ont alors commencé à avoir vraiment peur, parce que l’endroit était désert et ils entendaient le bruit des F-16 et surtout celui des quadcopters. Il faut parler de cette nouvelle arme.

Quand nous avons été chassés de chez nous à Gaza-ville, ces engins étaient là. C’est comme un jouet de PlayStation, avec quelqu’un derrière l’écran en train de surveiller tout le monde grâce à son drone. Mais ce drone-là sert plutôt à tirer sur les gens, ou à lancer des ordres via son haut-parleur, comme ils l’ont fait pour l’évacuation de l’hôpital Nasser.

Et il sert aussi à faire peur. Pendant la nuit, ces appareils émettent des sons destinés à effrayer les gens : le bruit d’un bébé qui pleure toute la nuit, d’une femme qui appelle au secours, de chiens qui aboient. Les Israéliens les utilisent aussi pour faire la coordination avec les camions. C’est un quadcopter qui contrôle les chauffeurs. Il se positionne au-dessus du camion et on entend : « Attendez une heure » ou « Passez maintenant, prenez telle route ». Dans notre quartier, à Tell Al-Soltan, ils diffusent des bruits de tirs alors qu’il n’y a pas de combats.

Ma belle-famille ne savait pas si ces quadcopters n’avaient pas arrêté de tirer toute la nuit, ou s’ils émettaient seulement des bruits de tirs. Toujours est-il qu’elle a fini par quitter le rond-point. Ses membres vont tenter de trouver un terrain pour rester tous ensemble, car ils considèrent cela comme une sorte de protection. Pas seulement en restant en famille, mais aussi parmi les gens de leur quartier, des gens qu’ils connaissent. La famille de Sabah est de Chajaya, elle va donc chercher à s’installer avec des gens de la même zone.

Quitter l’endroit où ses parents sont enterrés

C’est la version 2024 de 1948. Les camps de réfugiés portaient le nom des villages d’origine dont ils avaient été chassés. Par exemple, le camp de réfugiés de Yibna regroupait des habitants chassés de ce village, même chose pour le camp de Falloujah. C’est une forme de protection parce que tout le monde se connait, donc si les hommes partent, ils peuvent confier la protection de leur famille à un voisin.

Nous sommes allés dire au revoir aux frères et sœurs de Sabah. Ce fut un moment de tristesse parce qu’ils se sont déjà déplacés plusieurs fois, mais cette fois le pilier de cette famille, Souleiman, mon beau-père, n’était pas là. Ils l’ont laissé à Rafah, enterré aux côtés d’autres martyrs. Les sœurs de Sabah n’ont pas arrêté de pleurer. Elles disaient : « Même s’il était décédé, il était toujours avec nous. On se sentait bien parce qu’on n’était pas loin de lui. »

Je ne sais pas si je peux expliquer ce que l’on ressent quand on doit quitter l’endroit où ses parents sont enterrés. Même si on ne va pas très loin, et qu’on reste dans la bande de Gaza. Les Israéliens ont tellement réussi à rétrécir notre espace géographique, que ce déplacement équivaut à quitter un pays pour un autre, alors qu’on bouge seulement de quelques kilomètres. Ma belle-famille m’a demandé conseil mais ça a été difficile pour moi de les conseiller, parce qu’ils voulaient rester à Rafah, comme moi. Mais je leur ai dit :

Vous avez des tentes, vous avez des bâches, vous avez beaucoup de choses à emporter. Moi je n’ai que deux sacs et une petite tente, je peux partir à la dernière minute. Vous êtes nombreux, il vous faut un camion, et le jour J, vous n’en trouverez pas. Vous êtes une cinquantaine de personnes alors que nous sommes seulement six, et nous pourrons nous contenter d’une charrette.

Un jour gagné sur l’humiliation

Finalement ils ont convenu que c’était la meilleure solution. Ils ne seront pas loin, on pourra aller les voir. Mais Sabah, pour la première fois, a commencé à avoir peur. Elle m’a demandé :

Pourquoi on ne fait pas la même chose ? Pourquoi on partirait à la dernière minute, au risque de revivre ce qu’on a connu quand on a fui Gaza sous les bombes et les balles des snipers ?

Ma réponse a été simple : « Un jour de plus, c’est un jour gagné sur l’humiliation. » Mais on ne va pas faire la même erreur qu’à Gaza. À l’époque, le porte-parole de l’armée disait à toute la population de Gaza-ville et du nord de partir vers le sud. Et c’est pour cela que je voulais rester jusqu’à la dernière minute. À l’époque, je préférais même mourir que de me déplacer, parce que je sais très bien ce que c’est de partir de chez soi pour aller vivre dans une tente.

Je veux épargner ça à ma famille. J’ai dit : « On vit dans un hôtel cinq étoiles par rapport aux autres, à ceux qui vivent sous les tentes. » La petite tente Décathlon qu’un ami m’a envoyée, c’est une tente de camping, pour passer un bon moment de vacances. J’ai essayé avec mes contacts, mais je n’ai pas réussi à obtenir une vraie tente, un peu plus grande et qui protège de la chaleur et du froid. On va dormir les uns sur les l’autres, mais ce n’est pas grave.

Cette guerre ce n’est pas seulement des bombardements, c’est aussi une guerre psychologique et émotionnelle. On perd des gens, on les enterre, on s’en éloigne. Les émotions de tristesse, de peur, d’angoisse et d’inquiétude se bousculent en moi. Jusqu’à présent on n’a ressenti que des émotions négatives. Ni la tranquillité, ni l’espoir, ne sont là. Et quand je regarde les gens quitter Rafah, je vois cette ville comme quelqu’un qui attend la mort dans un bloc opératoire, où le calme total règne. On entend juste le bruit de cette machine branchée sur son cœur. Mais cet appareil-là au moins peut sauver des vies. Rafah c’est le patient, mais les seuls appareils qu’on a ici c’est les drones et leur bruit qu’on entend 24 heures sur 24. Au lieu de sauver le patient, la machine lui insuffle la peur, pour le garder entre la vie et la mort.

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