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Journal de bord de Gaza 33

« J’espère que tous ces sacrifices ne partiront pas en fumée »

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter en octobre son appartement de la ville de Gaza avec sa femme et son fils Walid, deux ans et demi, sous la pression de l’armée israélienne. Réfugié depuis à Rafah, Rami voit désormais cette ville se vider à son tour et les déplacés reprendre la route de leur exil interne, coincés dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Cet espace lui est dédié depuis le 28 février 2024.

Rafah, 20 mai 2024. Walid, le fils de Rami Abou Jamous, sur la charrette d’un vendeur ambulant.
Rami Abou Jamous

Lundi 20 mai 2024.

Ce matin, pour la première fois, un marchand ambulant est venu en face de chez nous. Quand il y avait un million et demi de déplacés à Rafah, les commerçants n’avaient pas besoin de se déplacer, on allait au marché. Mais aujourd’hui, Rafah est vide, et ses marchands ambulants, surtout de fruits et légumes, font le tour de la ville avec leur charrette, tirée par un cheval ou un âne. Ces denrées, provenant des transporteurs privés, entrent par le terminal de Kerem Shalom, qui a été rouvert par les Israéliens. Et comme les gens ont très peu d’argent, les prix ont beaucoup baissé. Avant, on était arrivé à vingt fois, trente fois le prix normal. Aujourd’hui, on est à peu près à deux, voire trois fois le prix normal, c’est-à-dire celui d’avant la guerre.

Les commerçants ambulants annoncent les prix dans un haut-parleur : combien le kilo de concombres, de tomates…Walid y a tout de suite vu une occasion de jeu. Il est monté sur la charrette, il a pris le micro et il a commencé à son tour à annoncer les prix… en français ! « Dix shekels les concombres ! Dix shekels les momates [tomates] ! » Je parle souvent français avec lui, et à son âge — deux ans et demi — il apprend vite. Il s’amusait et j’étais content qu’il puisse vivre de ce moment de joie car ce matin, il y a eu des bombardements et surtout un drone qui nous survolait. Il était très proche. Comme il le fait toujours, Walid a dit : « Papa, papa, regarde le ciel ! Regarde le ciel ! » Mais quand il a vu ce marchand ambulant, il a oublié le drone.

Walid, deux ans et demi, le fils de Rami, s’amuse à donner les prix des légumes en français à Rafah, durant un petit mot de répit après les bombardements et les drones.

Nous serons les grands perdants

Aujourd’hui, je voudrais aussi vous confier des réflexions politiques qui me tournent dans la tête. Tous les jours, je me demande comment tout cela va finir, parce cela finira bien un jour ou l’autre. Voilà le scénario que j’imagine de plus en plus : les Israéliens pourraient se rendre compte qu’ils ne trouveront personne pour gouverner la bande de Gaza, où ce qu’il en restera. Ils instrumentaliseraient alors, une fois de plus, le Hamas, un Hamas affaibli qui laisserait tomber la voie militaire et se transformerait en parti politique. Je crains que le Hamas ne reproduise alors le parcours de l’Organisation de libération de la Palestine, qu’il revienne consciemment ou non à la même situation que celle-ci à la suite des accords d’Oslo, ou même avant, en 1982, quand Yasser Arafat et les combattants palestiniens ont dû quitter Beyrouth assiégée par les Israéliens.

En 1993, lors des accords d’Oslo, le Hamas avait traité Arafat et l’OLP de collabos qui travaillaient avec les Israéliens et qui avaient vendu la question palestinienne. Aujourd’hui, ils sont sur le point de l’imiter. Ils négocient sur la libération des otages et le retour à la situation d’avant le 7 octobre. Peut-être qu’ils obtiendront la libération de quelques prisonniers palestiniens. Mais le résultat stratégique pour Israël sera bien plus important. Bien sûr, comme d’habitude, il y aura des commissions d’enquête en Israël qui diront qu’ils n’ont pas atteint tous leurs objectifs, alors qu’ils auront remporté une victoire stratégique pour les vingt ou trente ans à venir. Et nous, bien sûr, comme d’habitude aussi, nous allons crier victoire, alors que nous serons les grands perdants.

Des guerres, des massacres, pour arriver au même résultat

J’ai vécu cela à Beyrouth en 1982. J’avais cinq ans mais je me souviens très bien des combattants fêtant leur victoire en tirant en l’air, alors qu’ils étaient en train d’évacuer le Liban. À l’époque, je croyais vraiment que c’était une victoire. Mais aujourd’hui, je me dis : mais de quelle victoire parlait-on ? Les Palestiniens ont été dispersés dans d’autres pays, l’état-major de l’OLP s’est installé à Tunis et Israël a éloigné la menace de son environnement régional. Il a paralysé le Liban et le régime syrien

Je crains que l’on ait vécu tout cela, les guerres, les massacres, les boucheries pour arriver au même résultat. À l’époque d’Oslo, le Hamas était contre. Aujourd’hui, je vois se profiler un autre accord du même genre, avec le Hamas qui se contenterait d’un petit État palestinien sur le territoire de Gaza. En fait ce serait pire qu’Oslo : Arafat, lui, avait accepté un État dans les frontières de 1967. Aujourd’hui, le Hamas négocierait pour un mini-territoire autonome, même pas un État, sur le territoire de la bande de Gaza. Tout cela parce qu’il fait comme si la révolution palestinienne avait commencé avec lui, qu’il se considère comme le leader des Palestiniens et qu’il pense prendre toujours les bonnes décisions. Alors qu’une décision courageuse et sage serait de rejoindre l’OLP.

J’écris tout cela le cœur brisé, parce que depuis 76 ans, les sacrifices de toute la population palestinienne n’ont abouti à rien. Au lieu d’avancer, on revient en arrière et au lieu de s’unir, on est en train de se diviser. Au lieu d’avoir un grand territoire, on est en train de lutter pour une petite parcelle. J’espère que mon analyse est fausse et qu’au contraire, on va arriver à quelque chose, et que ça va bien finir. Et que tous ces sacrifices ne seront pas partis en fumée.

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