Journal de bord de Gaza 35

« Une tornade qui tourne, qui tourne, qui nous emporte »

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter en octobre son appartement de la ville de Gaza avec sa femme et son fils Walid, deux ans et demi, sous la pression de l’armée israélienne. Réfugié depuis à Rafah, Rami et le siens ont dû reprendre la route de leur exil interne, coincés comme tant de familles dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Cet espace lui est dédié depuis le 28 février 2024.

Rafah, 30 mai 2024. Des Palestiniens fuient avec leurs biens alors que de la fumée s’élève à l’arrière-plan, dans la zone de Tal Al-Sultan.
Eyad Baba/AFP

Samedi 1 juin 2024.

Tout a commencé lundi 24 mai en fin d’après-midi. Les infos commençaient à circuler : les chars étaient arrivés jusqu’à ce qu’on appelle Tal Zorob. C’est presque au milieu de « l’axe de Philadelphie »1 et malheureusement, juste à cinq cents mètres de chez moi. Et puis on les a vus. C’étaient des petits chars robotisés, ceux que les Israéliens envoient avant une incursion pour reconnaitre le terrain, tester les défenses et voir s’il y a des mines. La panique s’est alors installée. C’était juste avant le coucher de soleil. Les gens ne savaient pas s’ils devaient rester ou partir. Nous, nous avons d’abord décidé de rester. On s’est dit : « On va passer cette nuit ici, et on verra ». Les Israéliens disaient que pour Rafah, ils enverraient des tracts ou des messages vocaux pour ordonner d’évacuer telle ou telle zone. Mais ça n’a pas été le cas. Ils nous ont surpris ; ils ont attaqué dans le sud du quartier Tal el-Sultan, où je m’étais réfugié avec ma famille.

On a passé une nuit terrible. Tirs d’artillerie et de chars, bombardements des F-16, et surtout les quadcopters, ces petits drones effrayants, car ils sont comme des fantômes qui peuvent entrer dans ta chambre sans que tu t’en rendes compte. On a commencé à prier en pensant vivre notre dernière nuit dans cette pièce, et malheureusement, c’est exactement ce qui s’est passé. Les Israéliens ont appliqué la même technique qu’à Gaza-ville, où nous avions dû quitter notre appartement au début de la guerre : ils ont ravagé le quartier. C’était comme un tremblement de terre. Il y avait des tirs de partout, le sol et les bâtiments tremblaient. Ils ont bombardé l’Hôpital indonésien, qui est juste à côté de chez nous, puis l’immeuble voisin. Les chars étaient là, et on se demandait si on allait en sortir vivants.

Walid a beaucoup applaudi, comme je lui ai appris à le faire quand les bombes et les obus tombent, pour lui faire croire que c’est un jeu. J’ai commencé à jouer et à blaguer avec lui, à rigoler pour qu’il ne sente pas le danger. J’ai un peu fait le clown, parfois ça marchait, parfois moins, quand les bombes et les obus tombaient tout près. Et que des éclats de vitres et de pierres frappaient la maison, surtout que nous habitions une pièce au rez-de-chaussée.

Je tenais la main de Sabah parce qu’elle aussi, elle avait peur. J’ai commencé à faire des blagues, je parlais d’autre chose. Sans grande réussite, malheureusement. Elle me disait :

Arrête, si on ne meurt pas ici sous les bombardements, on va mourir même si on sort avec des drapeaux blancs. Tu sais bien qu’on a déjà vécu ça, on sait comment ça s’est terminé, on a passé la même nuit à Gaza-ville. Et tu te rappelles très bien comment deux de nos voisins ont été tués par des quadcopters armés.

À Gaza-ville, nous étions sortis de notre appartement en brandissant des drapeaux blancs, mais sur le chemin nous avions quand même essuyé des tirs, y échappant de justesse.

La peur est contagieuse, le courage aussi

À Rafah, ce fut une nuit vraiment horrible pour tout le monde. Nos voisins de l’immeuble étaient tous descendus au rez-de-chaussée. Les femmes pleuraient, les enfants aussi. J’ai essayé d’écarter un peu Walid et les enfants, pour qu’ils n’entendent pas ces pleurs, parce que la peur est contagieuse, et le courage aussi. Je voulais leur donner un peu plus de courage que de peur. Et j’ai fermé la fenêtre qui donne sur le bas des escaliers, où tous les voisins s’étaient rassemblés.

On attendait le lever du soleil. Et quand la première lueur du jour est apparue, avant même que le soleil se lève, on a entendu des voix et des bruits de pas. Pendant toute la nuit, on n’avait osé sortir ni ouvrir les fenêtres, ni même regarder dehors, parce que ça tirait dans tous les sens, il y avait des snipers partout, des quadcopters partout, des bombardements partout. Alors le matin, vers cinq heures et demi, j’ai ouvert la porte, et j’ai vu un flot de gens qui fuyaient le quartier à pied, avec juste des sacs sur le dos. Nous, nous avions la chance d’avoir une voiture. L’ami avec lequel nous partagions le petit appartement du rez-de-chaussée en avait deux, il nous a laissé celle de sa femme.

On a donc pu emporter pas mal de choses. On savait très bien qu’on allait désormais habiter sous une tente. On a pu prendre les matelas, une bouteille de gaz, les deux sacs qu’on avait préparés, et quelques ustensiles de cuisine. On a tout mis dans cette petite voiture. Partir en voiture, toutefois, c’était très dangereux, plus dangereux que de partir à pied, parce qu’on constituait une cible pour les chars et les drones. J’ai demandé aux gens qui défilaient devant la maison où se trouvaient les soldats, les chars, les drones, etc. J’ai compris qu’ils étaient plus au sud, alors nous avons dit au revoir à tous les amis du quartier, avec qui nous avions passé près de six mois. Eux aussi se préparaient à partir, mais ils attendaient neuf ou dix heures. Ils ne voulaient pas prendre le risque de partir tôt. Moi j’ai préféré prendre ce risque, et nous sommes montés dans la voiture.

Rami disant au revoir à ses amis et voisins du quartier, avant de monter dans la voiture et quitter Rafah avec sa famille.

Autour de nous, un immense camp de déplacés

J’ai fait un trajet en zigzags, en essayant de m’éloigner des routes principales, patrouillées par les chars israéliens. Puis on a dû prendre la route côtière en direction d’Al-Mawassi et de Deir El-Balah. Dans la voiture, la tension était élevée. Je me suis mis à chanter pour Walid sa chanson préférée, qui dit « Les roues de l’autobus tournent, tournent ». Il a commencé à chanter avec moi. Et puis les autres enfants se sont joints à nous, et du coup j’ai réussi à leur faire évacuer le stress et la peur. On chantait pour faire comme s’il n’y avait plus de danger, mais mon cœur priait en silence pour que l’on s’en sorte vivants.

Une fois arrivés à Al-Mawassi, on a soufflé. Il n’y avait plus de danger, enfin plus de danger d’incursions terrestres. Les bombardements, eux, ne se sont pas arrêtés. Il y en a eu à Nusseirat, et même à Deir El-Balah, la destination de notre voyage. Nous y sommes arrivés chez un ami à moi, qui avait un terrain où il avait déjà installé sa tente depuis presque deux mois, avec deux de ses tantes. Ce terrain, au bord de la route côtière et à une centaine de mètres de la plage, est entouré par un mur avec un portail, le propriétaire avait l’intention d’y construire un chalet. Autour de nous, c’est un immense camp de déplacés qui commence de l’autre côté du mur, des familles y ayant adossé leurs tentes de fortune.

J’ai monté ma tente Décathlon, dont je vous ai déjà parlé, celle que m’a envoyée un ami français. Mais l’ami qui nous accueillait m’a dit : « C’est trop juste, tu dois t’installer pour de bon, il faut aller chercher une tente plus grande ». Hassoun, c’est plus qu’un ami, c’est comme un petit frère. Nous étions aussi voisins à Gaza. On a travaillé ensemble pendant les guerres. On a fait 2012, 2014, 2019, 2021. Les journalistes avec qui nous avons collaboré le connaissent bien, lui et sa fameuse Mercedes qu’il conduisait à toute allure, c’était le cascadeur des journalistes... Nous sommes partis ensemble chercher une tente, on a passé des dizaines d’appels, et on a fini par en trouver une, une grande tente d’une seule pièce, assez vaste pour toute la famille. Elle provenait de l’aide humanitaire et elle aurait normalement dû être distribuée gratuitement, mais on l’a payée 3 500 shekels (880 euros).

Système D

Puis on est rentrés et on a commencé à travailler. On a débroussaillé, on a nivelé le sol, on a apporté un peu de sable. Tout le monde a aidé, les enfants, Sabah, Hassoun et moi. Puis on a monté la tente et on l’a aménagée, avec le système D : un trou pour les toilettes, avec un canal et un seau entouré de ciment, une kitchenette, tout cela dans des huttes fabriquées avec du bois et des morceaux de bâche. On a même une douche, un sac muni d’un tuyau, que l’on suspend en hauteur. Le propriétaire d’un chalet voisin nous donne de temps en temps de l’eau assez salée, qui sert pour les besoins quotidiens. J’ai acheté une citerne de 500 litres. On achète l’eau potable à des transporteurs qui passent avec des citernes de mille litres sur des charrettes. Ils font la queue à la station d’épuration qui est à un kilomètre, où l’eau est gratuite, et ils la revendent. C’est un peu cher mais ça nous évite d’attendre une journée entière pour remplir un ou deux jerrycans.

Et voilà, après une nuit blanche et une journée de travail, vers sept heures du soir tout le monde était KO, Les enfants se sont écroulés sur les matelas, se sont endormis profondément. Ce qui est positif, c’est que les enfants étaient préparés à vivre ce changement. J’avais acheté une petite tente à Walid. Il jouait au campeur quand nous étions encore à Rafah. Donc il n’y a pas eu de choc quand on est arrivés, au contraire, il était très content.

Les enfants de Sabah ont eux aussi bien pris les choses. Je leur ai dit : « Vous allez voir, c’est comme partir en pique-nique, une tente, c’est beaucoup mieux qu’une pièce en dur. Ça va être une belle expérience, vous allez voir le lever et le coucher du soleil sous la tente ». Ils étaient très contents de dormir sous une tente, et moi j’étais content parce que je ne voulais pas qu’ils sentent qu’on avait changé de mode de vie, et que c’est un peu la misère. Ils avaient vu les camps de fortune où les gens s’entassaient les uns sur les autres, dans des conditions très difficiles. Mais je leur ai dit : « Ce n’est pas une tente, c’est notre villa, on va faire un jardin, on a nos propres toilettes, notre propre cuisine, on va faire des barbecues avec du bois, ce sera comme des vacances au bord de la mer ». Et ça a très bien marché. Jusqu’à présent, ils sont contents.

« Rania et Ramzy ont été visés par un char, l’obus les a tués sur le coup »

Le lendemain, quand on s’est réveillé, notre premier réflexe a été d’appeler des amis qui étaient avec nous à Rafah. On a appris une mauvaise nouvelle. Rania, la fille du propriétaire de l’immeuble où on habitait depuis notre fuite de Gaza-ville, avait été tuée avec son mari Ramzy. Ils habitaient à deux rues de chez nous. Eux aussi voulaient partir, depuis presque une semaine. Quand l’incursion a commencé à Rafah, ils pensaient que les Israéliens allaient annoncer les zones d’évacuation. Ils ont donc attendu, mais quand les soldats se sont encore rapprochés, ils ont décidé de quitter Rafah. Ils ne voulaient pas partir à pied, mais ils n’avaient plus d’argent pour payer un trajet en charrette, entre 500 et 700 shekels (125 et 175 euros). Ils attendaient le remboursement d’une dette, mais leur créancier n’a pas tenu parole.

Quand les chars-robots sont arrivés, nos amis ont envoyé leurs enfants, quatre filles et deux garçons, chez leurs grands-parents. Rania et Ramzy voulaient rester jusqu’au matin suivant pour essayer de récupérer tout ce qui était récupérable avant de quitter leur maison. Ils ont été visés par un char, l’obus les a tués sur le coup. C’était une terrible nouvelle. J’avais tellement souhaité que cela finisse bien pour tout le monde. Je ne voulais pas apprendre ce genre de catastrophe, comme cela était arrivé trop souvent. Les autres voisins, qui habitaient le même immeuble familial, ont tous pu partir sur des charrettes, ils sont arrivés sains et saufs pas loin d’Al-Mawassi, à un endroit appelé Shakoush, qui signifie le marteau en arabe. Ils ont installé des bâches.

Mais Rania et Ramzy n’étaient pas là. C’était très difficile pour tout le monde. Cette guerre, c’est comme vivre vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans une tornade qui tourne et qui tourne. Dans cette tornade, il y a des gens qui sont ballotés en tous sens et qui ont peur. Nous sommes tous dans cette espèce de mixeur. De temps en temps, quelqu’un est éjecté du mixeur parce qu’il est mort. Mais nous, on reste là, dans le mixeur, dans cet appareil qui n’arrête pas de tourner. Il nous mixe dans la misère ou dans la peur, dans l’inquiétude, dans le danger, dans les bombardements, les massacres et les boucheries. Et dans le mixeur nous n‘arrivons même pas à exprimer notre tristesse, pour saluer les morts comme ils le méritent.

Je ne sais pas comment bien le dire, mais on ne donne pas leur valeur aux personnes qui ont été tuées. C’est à dire qu’on n’est pas triste comme il faut pour les gens qu’on aimait, parce qu’il y a tellement de massacres autour de nous. Nous n’avons pas perdu la tristesse, mais nous avons perdu la valeur de la tristesse.

« J’ai la chance d’avoir Sabah pour épouse »

Tous les jours, on apprend qu’on a perdu une personne de plus, que quelqu’un a perdu sa famille, qu’un ami a perdu son fils, sa maison. Les mauvaises nouvelles n’arrêtent pas. Gaza, ce sont des relations familiales et sociales, tout le monde se connaît. J’ai seulement annoncé la mort de Rania à Sabah, je ne voulais pas le dire aux enfants. Ils connaissent leur fils aîné, qui a le même âge que Sajed, le deuxième fils de Sabah. Je ne voulais pas leur dire que les parents de leurs amis étaient partis et qu’ils reposent en paix.

Et voilà, on a commencé notre nouvelle vie. Une vie de réfugiés et de nomades forcés. Ce qui est bien, c’est que les enfants s’adaptent facilement. Nous nous réveillons tôt, nous avons fait notre premier petit-déj’ sur un four en argile chauffé au bois. Le goût est différent. Tout le monde était content. L’essentiel, pour moi, c’était que les enfants ne ressentent pas le danger, la peur et la perte des amis. Je ne voulais pas gâcher cette joie qu’ils ont eu d’être sous la tente. C’est une humiliation, mais j’ai pu transformer cette humiliation en quelque chose qui donne du bonheur. Et puis on est au bord de la mer. Quand on aura fini tous les travaux, on ira se baigner tôt le matin.

On a de la chance, d’abord parce qu’on s’en est sortis sains et saufs, même si c’était à la dernière minute. Ensuite parce que même si on est sous la tente, c’est une tente cinq étoiles, alors que tout près de nous beaucoup d’autres déplacés s’entassent dans la promiscuité. Pour Walid, c’est un lieu de joie, comme un parc d’attractions. Et moi, j’ai de la chance d’avoir Sabah pour épouse. Elle a un caractère très fort, elle s’adapte très vite. Elle a manié la pelle pour aplanir le terrain, elle a aidé à monter la tente dont elle a tout de suite fait une maison où nous nous sentons chez nous. Dès que j’ai acheté le four en argile, elle a cuisiné notre premier déjeuner le matin. Sabah, c’est le pilier de notre famille, mais elle travaille toujours en silence. J’ai une grande chance de l’avoir dans ma vie, elle et ses enfants. J’espère que nous allons tenir le coup jusqu’au bout, que tout ça va finir, et que nous allons bientôt rentrer chez nous.

1NDLR. Zone tampon entre la bande de Gaza et l’Égypte, en vertu des dispositions des accords de paix entre le Caire et Tel-Aviv.

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