Documentaire

La jeunesse algérienne, cœur vaillant du Hirak

« Algérie, mon amour » · Algérie, mon amour, un documentaire du journaliste Mustapha Kessous, donne la parole à de jeunes Algériens, actrices et acteurs du Hirak, le mouvement de protestation populaire né en février 2019. Diffusé sur France 5, le 26 mai à 20 h 50 et suivi d’un débat, ce film raconte à sa façon une période exceptionnelle de l’histoire de l’Algérie indépendante.

Le vendredi 22 février 2019, des centaines de milliers d’Algériennes et d’Algériens occupaient les rues pour s’opposer à un cinquième mandat du président Abdelaziz Bouteflika, grabataire et invisible depuis cinq ans. Durant plus d’un an, et jusqu’à ce que la pandémie de Covid-19 stoppe ce mouvement populaire historique, chaque vendredi a été l’occasion pour le Hirak de fustiger le système autoritariste qui dirige l’Algérie. Dans un documentaire à hauteur d’homme, Mustapha Kessous, journaliste au quotidien Le Monde a choisi quelques jeunes pour raconter cette épopée citoyenne pacifique. Un choix à saluer, car c’est bien cette jeunesse qui fut au cœur de cet éveil d’une société que l’on croyait définitivement résignée.

Les images des cortèges d’Alger le montrent bien, la jeunesse y est omniprésente avec des slogans qui ne font pas dans la demi-mesure : « Les généraux à la poubelle, l’Algérie teddi l’istiqlal [L’Algérie sera indépendante] » ou bien « Le peuple est éduqué, le pouvoir est traître », ou enfin l’incontournable « Pouvoir assassin ! » qui fait écho aux tueries d’octobre 1988, époque où aucune des personnes interviewées par Kessous n’était encore née. Dans le film, il est aussi question de l’humour omniprésent dans le Hirak, comme lorsque les manifestants exigent du shampoing « pour être bien » tandis que les forces de l’ordre ont recours aux canons à eau pour les disperser.

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« Ils ne nous connaissent pas »

Depuis des décennies, le pouvoir a toujours méprisé et ignoré son peuple. Une jeune femme le dit bien : « Ils ne nous connaissent pas. » C’est tellement vrai que le régime a cru que le cinquième mandat passerait comme une lettre à la poste. « L’humiliation de trop » résume l’un des protagonistes du documentaire. Le film rappelle ce que ces jeunes ont eu à vaincre pour sortir dans la rue et vivre cette « véritable délivrance ». Le lointain poids du traumatisme colonial qui, dans de nombreuses familles passe d’une génération à l’autre. Le fardeau de la décennie noire (1992-2000) encore présent dans les esprits et qui fut pendant longtemps un véritable obstacle à toute contestation majeure.

En février 2019, la jeunesse algérienne est sortie dans la rue pour dire non au cinquième mandat puis, très vite, pour exiger un changement de système. Dans le documentaire, il est souvent question de « réappropriation », notamment de la rue, mais aussi de découverte de l’Autre. Des femmes défilent aux côtés d’islamistes en partageant le même objectif : faire dégager le pouvoir. Minée depuis longtemps par les clichés régionalistes savamment entretenus par le régime, les Algériens retissent soudain des liens entre eux, comme le dit un ingénieur oranais interviewé par l’auteur.

Un amour paradoxal pour le pays

Pour autant, le Hirak n’a pas changé la société. Dans le documentaire, les propos rappellent que les pesanteurs demeurent. La jeunesse vit sa peine dans un pays où il n’y a pas de loisirs, où il faut se cacher pour s’aimer ou passer un bon moment. « On se sent vieux », dit l’un. « On t’empêche de vivre ta jeunesse », dit l’autre. Les femmes ont certes participé au Hirak, mais le Code de la famille qui en fait des mineures assistées n’a pas disparu. La frustration sexuelle est une réalité. Difficile d’échapper à cette mal-vie qui entretient les tensions et pousse à penser que l’ailleurs est un paradis. Partir ou rester ? « Je ne vois rien pour moi » en Algérie, dit une jeune avec amertume. « La force, c’est la jeunesse », répond l’autre qui ne se voit pas quitter sa terre natale.

Mais quel que soit le discours, transpire un amour pour le pays qui pourrait paraître paradoxal. Tant de fatigue, tant d’épreuves et de déceptions, et pourtant, cette Algérie – et son peuple, ils l’aiment et ils ne cessent de le répéter. « Un peuple qui met en rogne mais qui reste attachant », lâche un personnage.

Les doutes quant à la finalité du Hirak sont aussi évoqués. Lucide, un avocat ne cache pas son désenchantement. « Ce n’est pas encore une révolution. » Ses camarades sont plus optimistes. À rebours, on réalise que les images qui ont défilé auparavant montrent que le fait politique est certainement ce qui a manqué le plus au mouvement. Mais l’histoire se poursuit. La pandémie de coronavirus a stoppé le Hirak dans son élan depuis le vendredi 13 mars. Le régime a profité du semi-confinement pour durcir la répression. Les arrestations se multiplient et la justice est aux ordres.

Deux témoignages donnent une idée des violences physiques et morales que peuvent subir les emprisonnés. Cela stoppera-t-il le Hirak de manière définitive ? Il faudrait pour cela que le régime enferme toute la jeunesse algérienne.

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