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Livres

Abou Dhabi, un « cosmopolitanisme d’en bas »

Les éditions Le Nouvel Attila ont publié le 7 octobre À titre provisoire, une traduction française de Temporary People, le recueil de nouvelles écrites par Deepak Unnikrishnan et paru en 2017. Cet enfant d’Abou Dhabi né de parents originaires du Kerala (Inde) y met en scène les mythes, défaites et triomphes des « invisibles » venus y travailler, et la manière dont ils tentent de s’y bricoler une vie.

Karim Sahib (2020)/AFP

Du quartier d’Hamdan Street, à Abou Dhabi, Deepak Unnikrishnan connaît le moindre recoin. Le Kentucky Fried Chicken, à l’angle de la rue Fatima Bint Mubarak. Les chats errants qui pullulent dans les contre-allées. Le vieux cinéma du centre commercial Al-Mariah, dont l’affiche alterne films bollywoodiens, blockbusters américains et drames philippins. L’immeuble où son oncle vivait, avec ses murs décrépis, sa ventilation vacillante, et qui sera sans doute rasé un jour au nom d’une urbanisation vorace. Ici, quand les bâtiments s’écroulent, les mémoires s’effacent. Qui s’en soucie ? Lui, à coup sûr, a décidé de raconter les histoires qui sommeillent derrière les façades délabrées et les modestes vêtements qui sèchent sur les fils à linge. Des histoires qui brossent le portrait d’une ville à mille lieues de celle habituellement dépeinte dans les médias. Des histoires qui sortent de l’anonymat les destins malmenés des précaires qui y sont forcément toujours des invités de passage.

Violence des rapports sociaux et raciaux

« Quand les journalistes viennent ici, ils sont souvent déçus », confie le quadragénaire, un jour de décembre où il m’a donné rendez-vous dans un coffee shop du quartier. « Ils cherchent des gandouras, des abayas, des chameaux. Ce n’est pas vraiment de leur faute. L’identité sud-asiatique de la ville est complètement effacée. C’est incroyable, quand on y pense. Nous sommes tout de même à l’ère d’Internet ». Dans À titre provisoire, recueil de 28 nouvelles sorti en français le 7 octobre 2022 aux éditions Le Nouvel Attila, l’écrivain cherche à combler cette absence, en mettant en scène ce quartier qui l’a vu grandir, où les visages évoquent davantage l’océan Indien que l’Arabie. Le ton est cru, le regard sans concession, l’humour décapant. Dans ses histoires, le fantastique est omniprésent, comme pour mieux souligner l’aspect surréel du quotidien dans la cité émirienne. S’y déploient la violence des rapports sociaux et raciaux dans le cœur pétrolier du monde, les mythes, défaites et triomphes des « invisibles » qui tentent de s’y bricoler une vie.

C’est ainsi qu’on peut suivre une infirmière en tournée dans les chantiers de construction, à la tombée de la nuit. Son job ? Ramasser les morceaux des ouvriers tombés durant la journée, pour les recoller patiemment. On passe aussi un moment sur l’autoroute entre Dubaï et Abou Dhabi, en compagnie d’un chauffeur de taxi pakistanais obsédé par le sexe. « C’est une ville d’émasculés », commente l’écrivain, en faisant allusion au nombre élevé d’hommes qui vivent ici en célibataires, loin de leur famille restée au pays. Une autre nouvelle nous plonge dans un projet délirant mené dans des serres secrètes. Un ingénieur agronome a découvert comment y faire pousser des ouvriers du Kerala (des Malayalis), pour répondre au besoin constant de main-d’œuvre d’un marché en pleine croissance. Lorsqu’ils arrivent à maturité, les « Malous » (acronyme de « Malayalis amoureusement et localement ouvragés à unique supervision ») sont récoltés puis nettoyés au Dettol, avant de subir une « mise aux normes cérébrale ». Ils parlent un excellent arabe, ayant poussé aux sons des chansons de Oum Kalthoum et de vieux films égyptiens. Leur durée de vie est de douze ans en moyenne, au terme desquels ils retournent au quartier général comme de « vieux pachydermes », avant d’être envoyés dans le désert pour terminer « leur cycle de vie ». Mais tout se met à dérailler quand l’ingénieur décide de trafiquer les graines, qui produisent désormais « des Malayalis en boîte conçus pour raisonner, aux esprits difficiles à apprivoiser ».

Mettre l’anglais au défi

Cette nouvelle, dans laquelle Deepak Unnikrishnan joue avec le lexique déshumanisant du capitalisme marchand, montre combien le travail sur la langue est aussi au cœur de son écriture. Rédigé en anglais, sa « langue scolaire », l’ouvrage est parsemé de mots arabes, hindis, malayalis, urdus, des mots parfois déformés qui constituent le sabir du petit peuple d’Abou Dhabi. « Je voulais mettre l’anglais au défi, raconte l’écrivain. Quelqu’un comme moi, en principe, doit prendre le lecteur par la main. Mais je ne voulais pas faire de compromis. J’ai grandi ici. J’ai enregistré plein de choses. Les jeunes Arabes qui lisent le livre s’aperçoivent qu’il parle de leur vie à eux, aussi ». Enfant d’Abou Dhabi, l’écrivain a vécu le déchirement de tous ceux qui y ont grandi sans jamais pouvoir prétendre à une quelconque reconnaissance, par exemple sous forme d’une résidence permanente. Il était cet enfant brun qui fréquentait l’école indienne, qui jouait au foot sur les terrains vagues, et à qui l’accès à certains lieux était forcément interdit. Un enfant qui vivait dans une Inde imaginaire, et à qui on rappelait régulièrement qu’il n’était pas « d’ici ». Mais d’où, alors ?

Ses parents, originaires du Kerala, se sont installés dans la capitale des Émirats arabes unis au début des années 1980, dans le sillage d’autres membres de la famille. Oncles, tantes, cousins, « à un moment, nous étions plus de cinquante ». Cette histoire familiale s’insère dans une longue tradition de migration, construite sur les liens très anciens noués entre cet état du sud de l’Inde et le Golfe, en particulier quand les dhows, ces bateaux en bois chargés de marchandises, sillonnaient en nombre l’océan Indien. Arrivé à Abou Dhabi à l’âge d’un mois, son destin aurait dû, en principe, être tout tracé. « Dans ma communauté, on vise forcément les professions pratiques, les fruits les plus bas. On s’occupe de ses affaires. Le seul objectif est d’être autonome financièrement. Écrire n’est pas une option. Mais j’ai refusé d’être obséquieux, de dire oui à tout ». Et de parler avec tristesse de l’histoire de ses parents, rentrés en Inde après 45 ans de résidence à Abou Dhabi, dans un pays qui ne leur dit plus rien, faute de moyens financiers pour assurer leur retraite aux Émirats.

Les États-Unis, « pays obsédé par l’identité »

Le destin, pour lui, a frappé sous la forme d’un déménagement aux États-Unis. « Ma chance. Là, j’ai pu prendre de la distance ». New-York, et puis Chicago, quatorze ans de vie américaine durant lesquelles il étudie, travaille et enseigne, notamment à l’Art Institute de Chicago. C’est un temps pour écrire, aussi. D’abord un recueil de nouvelles publié par un éditeur sri-lankais, Coffee Stains in a Camel’s Teacup, qu’il juge inabouti. Et puis, morceau par morceau, le livre qui va lui valoir d’obtenir reconnaissance et visibilité, Temporary People, lauréat du Restless Books Prize for New Immigrant Writing en 2016. « Mon livre a eu beaucoup d’impact, et je sens que je porte une responsabilité. Car personne ne parle de nous. » Il est, ajoute-t-il, une archive offerte à sa famille et aux siens. Sous sa plume, Abou Dhabi se révèle comme un lieu mondialisé, traversé par de multiples flux, où se déploie un « cosmopolitanisme d’en bas », comme le formule joliment son traducteur en français, Pascal Sieger, post-doctorant en anthropologie à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).

Aux États-Unis, « pays obsédé par l’identité », Deepak Unnikrishnan a découvert qu’il pouvait se réclamer non d’une nation, mais d’une ville. Et c’est ce qu’il répond désormais, quand les gens lui demandent d’où il vient réellement. « Je dis : je viens d’Abou Dhabi, alors que je sais qu’ils attendent que je dise "indien" ». Oui, il se réclame d’Abou Dhabi, comme d’ailleurs le poète André Naffis-Sahely, autre enfant de la ville, auteur d’un recueil de poésie qui la met également magnifiquement en scène1. Et c’est dans cette ville, d’ailleurs, qu’il a fini par revenir habiter, parce ce que c’est ce qu’il connaît le mieux. Professeur d’écriture créative à l’université de New York à Abou Dhabi, il gagne désormais « en un an ce que son père a gagné en 45 ans ». Mais il n’oublie pas d’où il vient. Chaque année, il encourage ses étudiants à prendre le bus pour se promener à Hamdan Street, car « il y a plus à apprendre sur la migration dans ces rues que dans un livre ». Ils ne s’y sentent pas toujours à l’aise, loin de l’île de Saadiyat, enclave privilégiée et récemment urbanisée, où l’université côtoie les luxueuses villas et les hôtels cinq étoiles.

Pour lui, c’est l’inverse. Après avoir vécu sur le campus, il est retourné vivre dans son quartier d’enfance. Certes, son appartement avec vue sur la mer est situé dans un immeuble récent, qui écrase de sa hauteur les artères populaires et animées. L’ironie ne lui échappe pas, mais au moins, quand il descend dans la rue, il se fond dans la masse. « Cela me donne un sentiment de paix et de calme. Dans ce quartier, je suis moi-même, et je n’ai pas la permission d’oublier qui je suis. » Au carrefour d’Hamdan Street et de Fatima Bint Mubarak Street, il se mêle à la foule qui patiente au feu rouge. Des Indiens, des Philippins, des Pakistanais, respirent les gaz d’échappement de 4X4 blanches qui vrombissent d’impatience. D’un côté, ceux qui vont à pied, en vélo ou en trottinette électrique, le peuple industrieux, infirmières, plongeurs, femmes de ménage, nounous, tailleurs ou chauffeurs de taxi. De l’autre, ceux qui ont assez de capital pour être motorisés, et dont l’ampleur des moyens se décline de la banale Toyota Corolla à la Nissan Patrol. Le passage pour piétons comme frontière, et l’écriture comme moyen de le traverser.

1The Promised Land : Poems from Itinerant Life, Penguin UK, 2017

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