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Portrait

Algérie. Slim, écrire l’histoire en dessins de presse

Pendant près de quatre décennies, le dessinateur Slim a commenté l’actualité algérienne en dessin, notamment à travers son personnage fétiche Bouzid. Portrait de l’artiste, éclairé par son propre témoignage.

« Slim by Slim »
© Slim

Son ami Georges Wolinski n’avait pas tort quand il affirmait : « Si tu veux connaître l’Algérie, lis les albums de Slim. » Mais il aurait sans doute été plus pertinent de remplacer « l’Algérie » par « l’absurde ». Non pas que l’absurde soit la marque de fabrique exclusive des adversaires idéologiques de Slim, qu’il s’agisse du pouvoir ou des islamistes. Mais sans être exhaustif, le dessinateur avait plongé son pinceau dans une réalité parfois surréaliste.

Une des caractéristiques de Slim est sans doute sa capacité à mêler comique et tragique. Comme si ses œuvres devaient incarner la locution « mieux vaut en rire ». L’auteur de ces lignes, qui vit l’automne de sa vie sous un ciel parisien avare en pluie, avait en tant qu’étudiant dans les années 1970 ou en tant que journaliste dans les années 1980, suivi avec assiduité les dessins de Slim. Ce dernier a fait en quelque sorte office d’historien à travers son art, en faisant preuve d’une audace rare.

Un choix de solitaire

De son vrai nom Mnaouar Mrabtane, Slim voit le jour le 15 décembre 1945 à Sidi-Ali-Benyoub, près de Sidi-Bel-Abbès. Dans cette ville voisine d’Oran, capitale de l’ouest algérien, le jeune garçon découvre, ébahi, le théâtre des conteurs, appelé aussi « El halqa », qui reprenait des contes folkloriques : « Les villageois marocains qui venaient travailler animaient ces représentations sur les places ou dans les marchés. C’était du théâtre improvisé. » Jeune élève habitué à faire rire ses camarades, Mnaouar découvre à 8 ans les bandes dessinées et les caricatures de journaux : « Je lisais les bandes dessinées dans la salle d’attente du dentiste, où mon oncle m’accompagnait. C’est devenu une passion quand j’ai découvert la magie du dessin, du récit, des couleurs, du jeu et de l’imagination dans les salles de cinéma. »

Cet engouement pour le septième art l’a poussé à passer le concours du Centre national du cinéma à Alger, avant de poursuivre son apprentissage du cinéma d’animation en Pologne et en Tchécoslovaquie en 1966. Mais il ne tarde pas à bifurquer : « J’ai découvert que mon goût pour la solitude était contraire à l’esprit du travail collectif qu’implique une carrière de cinéma. Je me suis retrouvé à dessiner dans mon coin, en puisant dans mes souvenirs d’enfance à Sidi-Bel-Abbès ».

Bouzid, personnage phare d’« Al-Moudjahid »

Quand ses premiers dessins sont publiés dans le journal hebdomadaire Algérie actualité en 1965, Slim décide d’aller vivre à Alger. Suivant le conseil de son ami et ancien camarade de classe au Centre national du cinéma, le réalisateur Merzak Allouache, il se met à adapter les scènes du film La Bataille d’Alger de Gillo Pontecorvo en dessins comiques : « L’expérience a été concluante. J’étais surpris de voir que les lecteurs appréciaient l’idée. C’est comme ça que j’ai pu démarrer officiellement ma carrière en 1969 ».

Slim commence alors par une rubrique hebdomadaire qui paraissait sous le titre de « Boutartiga », pour donner lieu ensuite au fameux personnage de Bouzid qui l’accompagnera tout au long de sa carrière. Un personnage né grâce à la suggestion de Bachir Rezzoug, directeur de la rédaction d’Al-Moudjahid : « Les lecteurs ne savaient pas que Bouzid, ce personnage à la moustache épaisse, était en fait Slim qui est parti de Sidi-Bel-Abbès pour s’installer à Alger. » Rapidement, les aventures de « Zid ya Bouzid ! » (Encore Bouzid !) deviennent un véritable phénomène de presse et de société. Désormais, les lecteurs du journal commencent par lire les cases de la dernière page avant de parcourir les titres en une. En quelques coups de crayon, le dessinateur met en scène les problèmes de Bouzid le Kabyle, qui se déplace toujours à l’aide de son bâton avec sa femme Zina, et se confie à son chat qui le suit comme son ombre. L’alter ego du dessinateur est devenu le représentant des classes sociales qui souffrent du chômage, du manque de logement ou de la rareté des denrées alimentaires. Et plus tard de l’extrémisme religieux. Durant les années 1970, deux numéros du quotidien étatique sont envoyés tous les jours à bord d’un bus qui part d’Alger vers Tizi-Ouzou et les Aurès :

Plusieurs sources m’ont confirmé qu’un des deux numéros atterrissait sur le bureau du maire de Tizi-Ouzou. Quant au deuxième, il faisait le tour des cafés. Les gens lisaient ma bande dessinée, analysaient ce que je disais explicitement, mais aussi ce que je signifiais implicitement. Ces dessins étaient publiés dans un journal truffé de langue de bois, je n’étais pas tout à fait libre de dire ce que je voulais. Par exemple, je devais passer par des métaphores pour parler de la bourgeoisie qui était au pouvoir, et qui représentait le capitalisme rentier d’un État qui se disait socialiste. Ma critique n’était donc pas du tout exclusive aux islamistes, bien que mes divergences avec ces derniers soient antérieures à ce qu’on a appelé « la décennie noire » (1992 – 2002).

Sous l’œil de la censure

Politiquement, le dessinateur faisait partie des intellectuels qui étaient dans le giron du Parti de l’avant-garde socialiste (PAGS) clandestin, fondé en 1966 par les anciens du Parti communiste algérien, notamment Sadek Hadjerès. Son adhésion au parti n’a été que de courte durée :

Je voulais être libre de toute pression partisane. Mais j’évitais de critiquer des responsables politiques dont je partageais l’orientation révolutionnaire et progressiste qui caractérisait cette époque. C’est pour cela que je ne pouvais par exemple pas qualifier d’échec la révolution agraire.

Mais il n’y a pas que les réserves personnelles. Le dessinateur tient bon an mal an son rôle de critique social et politique, quitte à s’autocensurer parfois, notamment quand il est embauché en 1973 au quotidien francophone La République, qui passera à une diffusion en arabe à partir de l’année suivante sous le titre Al-Joumhouriya. L’œil de la censure n’est jamais loin, comme avec ce dessin qu’il réalise en 1976 à propos de la sélection nationale algérienne de football :

Les joueurs de l’équipe nationale étaient issus des riches familles algériennes, comme Tamzali ou Hammoud Boualem. Mon dessin mettait en scène une équipe composée de joueurs maigres qui l’emportait contre l’équipe que j’ai qualifiée de « bourgeoise », composée de joueurs obèses. Mais on a remplacé mon texte pour en faire un match entre l’équipe de « visiteurs » et l’équipe « locale ».

Juste avant ce dessin, Slim met en scène Bouzid, sa femme Zina et le chat marchant dans des rues sans femmes. Ils sont accompagnés d’Ameziane, l’ami de Bouzid, un instituteur pauvre qui dort au hammam car il n’a pas les moyens d’avoir un logement : « Les dessins traitant de problématiques sociales étaient plus acceptés que les autres. Les dessins politiques explicites n’étaient pas publiables ». Il renoue en parallèle avec son premier amour, le cinéma, en réalisant des affiches de films pour la Cinémathèque d’Alger, comme celle d’Omar Gatlatou de son ami Merzak Allouache (1976).

Ghozali et la tentation d’autres rives

En 1977, Sid Ahmed Ghozali, alors ministre de l’énergie et des industries pétrochimiques — et aussi PDG de la Sonatrach — lui propose de rejoindre l’entreprise nationale :

J’ai accepté la proposition en sachant pertinemment qu’il s’agissait juste d’un prétexte pour m’éloigner de la presse. J’étais plus enthousiaste quand j’ai été envoyé à Paris, car je rêvais d’y travailler. J’y ai reçu une formation en dessin industriel. Cela ne faisait pas directement partie de mes centres d’intérêt, mais ça ne m’a pas empêché d’apprendre pas mal de choses, et de continuer à dessiner, en parallèle, les choses que j’aimais.

Un an plus tard, le voici qui rejoint les pages du journal Algérie actualité auquel il envoie ses dessins depuis Paris, via Air Algérie : « J’ai rencontré beaucoup de gens formidables à Paris, et à leur tête le grand écrivain Kateb Yacine qui était une personnalité exceptionnelle. Mais j’ai fini par rentrer en Algérie, après moins de deux ans de vie parisienne. » De retour à Alger, Slim fait de son mieux pour continuer de publier ses dessins dans un climat politique difficile : « J’étais quasiment le seul de mes amis à avoir percé. Les autres n’arrivaient pas à publier leurs dessins, malgré la qualité de leur travail. » Parmi ces derniers, il cite les dessinateurs Aït Kaci, Haroun et d’autres noms de la fin des années 1960. « J’ai eu de la chance grâce à ma proximité avec le milieu journalistique. À chaque fois, il y avait un patron de presse qui avait envie de publier mes dessins. »

Ce qui ne l’empêche pas, entre 1979 et 1981, de mettre sa carrière de dessinateur entre parenthèses, pour travailler comme directeur à l’Agence nationale d’édition et de publicité, puis à l’Office national du lait. Il explique ce choix en riant : « J’avais besoin de stabilité et d’un logement pour pouvoir me marier ! »

Fuir le terrorisme

Avant d’émigrer à Paris au début des années 1990 avec le début du terrorisme suite à l’arrêt du processus démocratique, Slim vit une dernière expérience, unique, sous la présidence de Chadli Benjedid : « Nous étions dans une conjoncture politique sans précédent. La liberté d’expression devenait enfin possible », après les révoltes du 5 octobre 1988 et l’ouverture qui s’en est suivie. Il demeure toutefois lucide : « C’était une ouverture circonstancielle, dictée par la lutte des acteurs politiques qui étaient en conflit ». La censure politique est revenue lorsque le ministre de l’information Mohamed Ali Amar estime que Salim a franchi la ligne rouge avec un dessin intitulé « Je n’ai rien », représentant une piscine dans la maison d’un haut responsable, tandis qu’aucune goutte d’eau ne tombait du robinet dans les maisons des citoyens algériens. Le dessinateur commente ainsi son œuvre : « C’est un dessin qui reflète la condition d’un citoyen qui n’a pas de travail, pas de logement, pas de femme, pas de voiture, rien du tout. » Malgré son caractère comique, le ministre juge l’œuvre « nihiliste ». C’est finalement le journal L’Humanité, avec lequel l’artiste collabore du début des années 1990 jusqu’en 2000, qui publie le dessin interdit en Algérie.

Slim termine sa carrière de dessinateur de presse en 2001 à travers une série publiée dans Algérie actualité et intitulée « Rien en Algérie ». Il se consacre depuis à la publication d’albums. Avant que l’on se quitte, il nous a offert un petit dessin qui lui a été inspiré par la vidéo la plus célèbre du moment en Algérie : celle du chat qui grimpe sur l’épaule d’un imam pendant que ce dernier conduit la prière de tarawih durant le mois du ramadan.

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