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Poésie

Anna Gréki, un chant de colère

Pour René Char comme pour Anna Gréki, « La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil ». Cette immense poétesse algérienne a payé le prix fort de l’engagement dans la lutte de libération nationale, sans être reconnue à sa juste valeur.

Et le désir me prit qui jamais ne me quitte
De t’avoir au-dedans de moi où est le cœur
Où bat le sang où se multiplie sans limite
La joie – sans l’horizon sensible de la peau
Même plus nue que l’eau

Méconnue, l’œuvre d’Anna Gréki, poétesse et militante communiste pour l’indépendance de l’Algérie, disparue à l’âge de 34 ans, est republiée par Terrasses. Cette nouvelle maison d’édition indépendante basée à Marseille s’inspire du nom et de la démarche de la revue fondée en 1953 par Jean Sénac (assassiné à Alger en 1973), juste avant le déclenchement de la guerre de libération algérienne. Elle ne connut qu’un seul numéro dans lequel le poète avait réuni des textes d’Albert Camus, Mohammed Dib, Francis Ponge, Kateb Yacine, Jean-Pierre Millecam, Jean Daniel, Albert Cossery, Abdelkader Safir, Jacques Lévy… Terrasses avait pour ambition de créer des échanges et des liens entre les divers intellectuels et écrivains de la Méditerranée et de faire connaître leur poésie et leur prose, inscrivant la littérature dans un projet politique de transformation des rapports de domination.

C’est ce projet que les éditions Terrasses veulent reprendre à leur compte. Outre ce premier volume d’Anna Gréki, Juste au-dessus du silence, paru en janvier 2020, elles annoncent également pour juin 2020 Le soleil sous les armes de Jean Sénac, et pour septembre 2020, une nouvelle version des trois romans de Serge Michel : Uhruru Lumumba (1962), Nour le voilé (1982) et Il n’y a plus de désert (jamais publié). Les jeunes éditeurs veulent proposer huit autres titres à leur catalogue en 2021, toujours dans une ligne éditoriale postcoloniale et internationaliste, afin de créer une « jonction entre exigence esthétique et engagement politique ».

Juste au-dessus du silence se présente comme la composition de poèmes choisis (en français et en arabe, traduits et introduits par une jeune poétesse algérienne, Lamis Saïdi), tirés de deux recueils qui ont jadis fait la courte notoriété de l’autrice, Algérie, capitale, Alger (1962) et Temps forts (1966). Audacieux, libres, puissants, ils rendent compte d’une pensée en actes :

Je n’écris pas pour moi mais pour nous tous
Je dis je mais c’est « nous » qu’il faut lire
J’écris pour réaliser une situation
de fait, pour rendre à la vie ce qui est son dû

 La poésie remet les choses en places »)

« Les requins de la révolution »

A ces vers éclatants d’espérance qui renouvellent l’esthétique d’une poésie de combat, viennent s’ajouter des textes théoriques sur la littérature en contexte postcolonial et une série d’articles publiés dans Jeune Afrique et Révolution africaine, ainsi que le témoignage de ce qu’Anna Gréki et ses camarades ont vécu en prison et sous la torture, rapporté dans sa plainte publiée en 1958 dans la brochure L’affaire des enseignants d’Alger préparée par le Comité de défense des enseignants, regroupant 21 témoignages de personnes torturées pendant la bataille d’Alger en 1957. L’ensemble donne la mesure de l’engagement plein et entier d’Anna Gréki dans la lutte anticoloniale et de sa colère au lendemain de l’indépendance de l’Algérie contre « les requins de la révolution ».

En effet, cette intellectuelle qui vit, pense et écrit la révolution se verra disqualifiée parce qu’elle écrit en français alors que l’arabisation précipitée du pays est en marche forcée. Anna Gréki, née Colette Grégoire, ne se verra jamais tout à fait considérée comme algérienne à part entière, en dépit du prix payé dans son engagement pour l’indépendance :

Certains théoriciens nous suppriment purement et simplement parce que nous n’avons pas place dans le système de leurs théories, nous tous parce que nous nous exprimons en français, et certains parmi nous étant tués deux fois, car, outre ce défaut, ils possèdent le tort de n’être pas arabes.

Dénonçant « un nationalisme du langage qui ne bénéficie qu’à une seule classe sociale » et se soucie peu de l’éducation des classes populaires, en majorité analphabètes et de langue différente, amère et insoumise, elle s’insurge contre la vision de « l’écrivain (qui) doit illustrer la révolution » :

Il existe par ailleurs des textes à prétention artistique qui semblent sortir d’un cours élémentaire. Là on a voulu « faire » simple pour se mettre à portée du peuple. Le peuple, de la sorte, n’a droit qu’à des poèmes de fête patronale, de sous-préfecture du XIXe siècle français. Pour écrire national et révolutionnaire, on ne se permet que d’écrire, au mieux des éditoriaux de prose rythmée, médiocres, à la faveur de la confusion établie entre la propagande, vulgarisation et poésie par exemple. Le souci du peuple devient rapidement populisme, et donne le jour à une littérature du mépris qui n’a rien à voir avec une littérature populaire, et qui consiste à créer des œuvres mineures pour des hommes considérés comme mineurs.

Des considérations d’autant plus lucides que les « combattants de la dernière heure » sortent alors des abris et des frontières pour venir rafler des honneurs et des postes indus. Ces problématiques sont toujours à l’œuvre aujourd’hui dans le Hirak et les textes d’Anna Gréki résonnent particulièrement, juste au moment où la contestation du système par les classes populaires dans toute l’Algérie ne faiblit pas.

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