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Cinéma

« Anxious in Beirut ». Liban, un pays, plusieurs crises

« Soit la tombe, soit l’avion ». Cette assertion glaçante, récurrente dans Anxious in Beirut, résume la trame du premier documentaire hybride de Zakaria Jaber. Déjà primé à quatre reprises dans des festivals, le film est interdit de distribution au Liban. Il sera projeté pour la première fois en France dimanche 19 novembre 2023 à 20h30 au festival du film franco-arabe de Noisy-le-Sec, dont Orient XXI est partenaire.

Le jeune réalisateur libanais Zakaria Jaber semblait avoir très tôt une idée claire sur le Liban, lorsqu’il filmait, enfant, une montagne d’ordures, bien avant la crise des déchets de l’été 2015. Il ne finit d’ailleurs pas ses études supérieures, préférant chaparder de l’argent à son père pour s’acheter une caméra. Influencé par le journalisme, qui a aiguisé son esprit critique y compris à l’encontre du travail journalistique, il ne fait confiance qu’à ses capacités narratives. Au-delà du scénario et du montage qui apportent à Anxious in Beirut sa cadence tourmentée, difficile de ne pas s’attacher aux personnages — notamment Yehia, Farah, Ruby, Yara et Samer — qui incarnent chacune à leur manière les crises que traversent le pays, et leur triste continuité.

Le magma des collusions mis à nu

Une succession de crises au sein d’un même système car, rappelle le réalisateur, « tout se mord la queue dans ce pays ». Un même système générateur de plusieurs crises, résumé trivialement par l’énumération des trois principaux problèmes du pays « le bitcoin, Riad Salamé et Barbar » (une chaîne de restaurants rapides depuis 1979). Le film débute ainsi avec l’installation du système capitaliste prédateur mis en place par Rafic Hariri au sortir de la guerre civile. Avec ses conséquences en termes d’illusions financières orchestrées par Riad Salamé, directeur de la banque centrale, et de réalité toujours plus crue, pour les plus pauvres. L’époque était alors autre dans les années 1990, le Parti communiste libanais encore influent, et l’historien et journaliste Samir Kassir n’avait pas encore été lâchement assassiné. Mais les racines du mal commençaient à germer.

Anxious in Beirut | Official Trailer | A Zakaria Jaber Documentary (2) - YouTube

Tout au long du documentaire, ce magma de collusion, si ce n’est d’assimilation, entre monopoles financiers, banques, grandes familles, responsables politiques, médias et appareils régaliens comme l’armée et la justice, est mis à nu et même désigné en la personne des inamovibles Saad Hariri, Nabih Berri, Samir Geagea, Michel Aoun et Hassan Nasrallah.

Car « tout est légal », comme le précise le cinéaste. Et même si le Liban n’a pas de services publics dignes de ce nom, avec moins de 4 heures d’électricité par jour, l’obligeant à éditer le film à Amman, « il y a un État ». Qui spolie, qui moleste et qui entend étouffer les contestations. « Quand ils veulent un État, ils l’amènent », précise-t-il.

La preuve par les images

Le documentaire est aussi un témoignage, autant filmé que vécu. Et la vie s’exprime pleinement dès les premiers jours de la Révolution du 17 octobre 2019, déclenchée par l’annonce absurde d’une taxe sur l’application WhatsApp. Les rassemblements, les face-à-face avec l’armée, les courses poursuites se vivent autant comme des moments décisifs que comme une mémoire que l’on construit. Pour ne pas oublier. Se souvenir que la victoire tactique fut maigre — la chute du gouvernement de Saad Hariri — afin que les combats se poursuivent, comme en témoignent les mobilisations ultérieures contre la privatisation accrue de l’enseignement supérieur.

On sait combien filmer les mobilisations permet de garder une trace, de maintenir la preuve d’une alternative, d’un narratif autre. Les « musulmans et chrétiens ensemble ! » scandés face à la corruption et au népotisme d’un régime sont là pour nous le rappeler. Mais aussi pour rappeler combien le conservatisme et le confessionnalisme reviennent parfois, main dans la main, et au galop... Et la peur, l’angoisse encore... « Hezbollah » glisse subrepticement avec humour le comédien Nour Hajjar, lui-même détenu fin août 2023 pour un ancien sketch qui avait déplu à la police militaire [« Lebanon : Popular comedian detained after sketch on economic conditions », Middle East Eye, 26 août 2023]. Au-delà des arrestations et de la torture pratiquée par les forces de sécurité et de renseignement, la répression a coûté la vie à au moins neuf personnes.

Et le Covid-19 a eu raison de ce mouvement.

Là encore, le confinement mêlé au désœuvrement et à la désillusion tourne à la folie. Une folie douce et belle, et qui se propage comme sur le toit-terrasse de Zakaria, où son père, sa compagne et les voisins délirent, se marrent et partagent leur fièvre avec des volailles. Comme le rapporte le réalisateur, sans soutien, les chances de survie sont minces, et il salue la solidarité de ceux qui concoctent et livrent des paquets alimentaires, sans pour autant être dupe sur la consolidation afférente d’une république des ONG dans le pays.

L’horreur succède à l’angoisse

C’est que, dans le même temps, l’illusion d’une convertibilité fixe de la livre libanaise avec le dollar a explosé comme une bulle (passée de 1 500 à près de 90 000 livres pour 1 dollar), emportant avec elle stabilité des prix, pouvoir d’achat, épargne… et possibilité de retraits. D’où la colère contre les banques, fermées pour beaucoup, et les braquages menés par des déposants pour récupérer leur argent.

Puis, à l’angoisse succède l’horreur du 4 août 2020. L’explosion de centaines de tonnes de nitrate d’ammonium stockées dans le port de Beyrouth provoque la mort de 235 personnes, 6 500 blessés, 300 000 sans-abri et des dizaines de milliers de bâtiments détruits. La peur, la crainte, l’angoisse, encore et toujours. Les bruits, de sirènes comme de verre brisé, rythment alors un quotidien qui bascule dans une nouvelle réalité irréelle. À la dépossession du présent, Yahia, le père du réalisateur, rétorque : « Laissez-nous décider de notre mort »…

Trois ans après, la justice se fait toujours attendre, malgré les efforts louables du juge Tarek Bitar. C’est qu’il y a un État, mais qui obstrue jusqu’à la justice.

Quand il s’agit de Beyrouth, Zakaria Jaber s’attache à révéler les deux faces d’une même médaille, comme les boutiques de luxe du centre-ville illuminées dans la pénombre, les conflits entre générations, ou encore ce panneau installé place des Martyrs : d’un côté les photos des manifestants tués, de l’autre une enseigne publicitaire de la marque de luxe Aïshti au slogan « Always give plenty ». De victimes ?

Cette question du contraste irrationnel, de ce mélange incroyable, des doubles oniriques se réplique une nouvelle fois en août 2021, quand l’annonce de la levée des subventions sur les carburants provoque des pénuries. Se lever au milieu de la nuit pour faire la queue à une station-service permet au mieux de faire un aller-retour, pour y retourner le lendemain. Heureusement qu’il existe « le marché noir, le meilleur marché » selon Zakaria : contre l’État, le secteur informel ? Mais l’angoisse ne se tarit pas.

Filmer un présent hallucinatoire

On pourra apprécier le sens de l’introspection et les scènes intimes, familiales ou amicales qui font le sel du documentaire. De même que l’angoisse est viscérale, les liens sociaux qui permettent d’y faire face sont absolus. Aux scènes de fêtes et de baignades improvisées entre amis, comme de flânerie urbaine, répondent les départs déchirants, de Samer d’abord, de Ruby ensuite. « Soit la tombe, soit l’avion ». Quand possibilité de visa il y a — alors que Ruby affichait son souhait d’aller en France à la suite de l’annonce de la reprise de la délivrance de visas pour les Libanais, consécutive à l’explosion ; avant le discours paternaliste de l’ambassadrice de France du 14 juillet 2023 —, Zakaria n’a de son côté pas pu obtenir un rendez-vous de visa en urgence pour se rendre en Suisse au festival de film de Lugano d’octobre 2023.

La candeur de ces scènes personnelles illustre pour Zakaria l’importance du collectif et de ses proches, qui sont nombreux à avoir contribué à la conception du film. Et l’humour s’y décline sans retenu. Car autant être comique dans un monde de fous, et pourquoi pas utiliser du produit désinfectant anti-Covid comme parfum ? À se demander quoi, de la vie ou du film, précède et nourrit l’autre, tant le présent paraît hallucinatoire. À la question de Zakaria : « De quoi as-tu peur après l’explosion ? C’est le pire qui pouvait arriver. » Ruby, lucide, lui assène : « Allez, laisse-moi te demander, n’y a-t-il vraiment plus rien à craindre ? » Même si des sujets sociétaux sont brièvement abordés (confessionnalisme, port d’armes, difficultés d’accès à la nationalité), on regrette quelques angles morts sur les inégalités de classe et la question des réfugiés, palestiniens et syriens.

Et le temps défile en accéléré, au rythme des images, filmées par des caméras plus ou moins sophistiquées, ou extraites d’archives. Les compositions musicales inédites de Whard Sleiman, proche du réalisateur, comme le tempo de la chanson de rap Ali de El Rass et Felix Snow, maintiennent le spectateur en haleine. Le film se conclut sur le morceau « Bleeding Nun » du groupe de rock indépendant Scrambled Eggs sorti en 2006, juste après le conflit entre Israël et le Liban… À se demander si l’angoisse actuelle d’une nouvelle guerre n’allait pas ajouter une autre note macabre à la symphonie régionale.

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