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Cinéma

Au Maroc, les amours impossibles des damnés de Tanger

Traitant de la prostitution et de ses impasses sans jamais être moralisateur, Les damnés ne pleurent pas, du réalisateur d’origine marocaine Fyzal Boulifa est bourré de références mélodramatiques. Magnifiquement mis en images, ce film qui sort dans les salles françaises mercredi 26 juillet 2023 scrute la relation entre une mère et son fils adolescent, et l’échec de leurs propres passions.

Mélodrame sur la prostitution et les différentes formes qu’elle peut prendre, les mensonges et les non-dits qui l’accompagnent, le film du réalisateur britannique d’origine marocaine Fyzal Boulifa, Les damnés ne meurent pas, se situe clairement dans un contexte, celui du Maroc et de son rapport au sexe, mais aussi, et de façon toute aussi claire, dans une histoire spécifique du cinéma, celle dont les personnages vendent leurs corps de diverses façons. Il y a du Mamma Roma dans le rôle de Fatima-Zahra, l’héroïne du film, une femme subtile et complexe d’une quarantaine d’années, tout autant heureuse que malheureuse de son sort, selon les jours et les tours qu’il lui joue. Il y a du Henri de L’homme blessé dans celui de son fils, Selim, qui à 17 ans va se vendre d’une façon différente que celle qui est sa mère à l’écran.

L’essentiel de l’histoire de ce film beau et âpre porte sur le destin qui semble s’acharner contre Fatima-Zahra (Aïcha Tebbae) et Selim (Abdellah El Ajjouji). Il est plus triste que joyeux, et pourtant porté par une forme de grâce qui confine à l’optimisme, car si le désir n’est pas contradictoire avec l’intérêt, sa nature même ne peut être vendue. Le corps, lui, peut être vendu, pas l’esprit. Malgré les moments de cynisme et de désespoir, le film va traiter de pièges bien plus terribles qu’un monnayage de la chair, plus tristes aussi. Que vaut le désir quand pour Fatima-Zahra et Selim il est central alors que pour leurs partenaires la mère et son fils ne sont que des moins-que-rien, des seconds rôles, une deuxième épouse, un amant de passage délocalisé.

Pasolini et Chéreau sources d’inspiration

Mamma Roma a été écrit et réalisé par Pier Paolo Pasolini en 1962 et est incarné par Ana Magnani, que le poète communiste, catholique et homosexuel qu’était Pasolini filme comme jamais en femme forte et fragile entre deux mondes, celui de la déchéance et celui de la rédemption. Le récit pasolinien porte sur une prostituée qui tente de s’en sortir avec son fils adolescent Ettore, qui ignore tout de son passé, dans les nouveaux quartiers de la périphérie romaine, tandis que L’homme blessé, film de Patrice Chéreau réalisé en 1983 co-scénarisé par Hervé Guibert et joué par Jean-Hugues Anglade, est centré sur un prostitué masculin de la gare du Nord à Paris. Henri se prostitue par amour d’un homme.

Fyzal Boulifa, le réalisateur du film, qui a grandi au Royaume-Uni, ne peut évidemment ignorer ces références, pas plus qu’une tendance récente du cinéma et de la littérature marocaine à affronter la question de la prostitution et plus généralement celle du sexe. On peut ainsi penser à Much Loved de Nabil Ayouch, à plusieurs récits d’Abdallah Taïa ou encore au récent Le Bleu du caftan de Maryam Touzani. Mais au-delà de la prostitution et de l’homosexualité, il y a dans la mise en scène de Fyzal Boulifa quelque chose de très neuf, pas tant dans le propos que dans la progression du récit, avec une dramatisation très cinématographique, une bande originale intense de Nadah El Shazly, une façon de prendre les personnages à gros traits, de les placer face à leur destinée sans échappatoire possible.

La ville de tous les possibles

Fatima-Zahra quitte dans la précipitation la petite ville où elle vivote modestement avec son fils Selim à la suite d’une violente agression. C’est une petite femme ronde qui voit le monde de façon enfantine, surtout quand elle essaye de renouer avec une famille qui ne fait que la juger. Maquillage et bijoux semblent le centre de son monde, et défier la misère un objectif permanent. Il faut se débrouiller, et pour cela elle peut compter sur son fils, qui parait d’abord bien plus raisonnable qu’elle. Selim ne la quitte pas des yeux ou presque, travaille pour deux, veut qu’elle soit belle, désirable, avec des bijoux dignes d’elle.

Chassée par sa famille, Fatima-Zahra prend la route de Tanger. Elle veut refaire sa vie dans cette ville de tous les possibles, se fait d’abord embaucher dans une usine textile, d’où elle est vite renvoyée parce qu’elle se maquille trop (« pour être honnête » selon la formule consacrée des braves gens). Elle se laisse séduire par un père de famille pieux, qui cherche une deuxième épouse parce que sa première femme divague. Selim lui va rapidement côtoyer ce Tanger interlope, où les maquereaux sont avides de chair fraiche. Il se fait embaucher comme homme à tout faire dans un riyad de la médina, ses rencontres vont le rapprocher du métier de sa mère, alors même que celle-ci semble tourner casaque et se dévoue à la religion pour satisfaire son mari promis. Rien ne va se passer comme prévu ni pour l’un ni pour l’autre, aggravant leurs déchirements. Fatima Zahra, roublarde et naïve et Selim, rebelle et soumis, s’aiment et se détestent, ont besoin l’un de l’autre tout en cherchant sans cesse à s’émanciper de cette relation que des « psys » qualifieraient de toxique, mais qui n’est finalement que de la passion.

Les damnés de Boulifa ne pleurent effectivement pas, mais ont souvent le cœur gros. Les bouffées d’émotion des acteurs principaux, formidables, Aïcha Tebbae et Abdellah El Ajjouji, tous les deux non professionnels, sont filmées de près par la cheffe-opératrice Caroline Champetier qui a travaillé avec Jean-Luc Godard, Xavier Beauvois et Leos Carax (Holy Motors et Annette notamment). À gros grains, avec des cadres serrés dans une lumière d’entre-deux, elle leur donne une densité qui fait le charme de ce film d’une amplitude exceptionnelle, dans la mesure où il réussit à donner une forme nouvelle à une histoire éternelle.

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