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Médias

Béchir Ben Yahmed, mémoires d’un homme d’influence

Le fondateur de Jeune Afrique et son animateur pendant plus d’un demi-siècle appartient à la génération des artisans des indépendances africaines. Décédé en mai 2021, « BBY », comme l’avaient surnommé ses collaborateurs, a laissé des mémoires posthumes dont le titre J’assume se veut sans doute un défi aux polémiques qui ont accompagné sa carrière.

éditions du Rocher

Originaire de Djerba, une ile pauvre à l’époque, à peine effleurée par la colonisation française, Béchir Ben Yahmed (1928-2021) est destiné à devenir épicier comme le reste de sa famille et presque tous les habitants de l’ile quand son père, lui-même épicier, l’envoie au collège Sadiki, une institution scolaire créée en 1875 et qui sera un des foyers du nationalisme tunisien. Tunis, la grande ville, les Européens, le cinéma : autant de découvertes pour le jeune îlien qui prend l’habitude de fréquenter le dimanche après-midi, jour de sortie de l’internat, le petit bureau du parti du Néo-Destour installé dans le cabinet d’avocat de Me Habib Bourguiba, absent pour cause d’emprisonnement à Marseille depuis 1938. Il recopie des tracts, rédige des fiches, assure l’intendance avec les deux autres militants présents sans être membre du parti, lequel survit difficilement à la répression.

Au cœur de l’indépendance

Après la seconde guerre mondiale, sa famille décide de son avenir : il ira à l’école des hautes études parisiennes (HEC), une grande école parisienne. « Il sera dans le commerce, comme tout bon Djerbien, ou pourquoi pas banquier ? » s’exclame son frère ainé, pharmacien. Toujours la boutique. Au fil des ans, il y acquiert un esprit froid et rationnel, se revendique cartésien, armé d’un sens critique sans égal, et se méfie de la passion — surtout politique, mais pas seulement. Il s’éloigne sinon de la religion, du moins de ses aspects les plus publics.

Il a commencé une carrière de banquier en Italie quand, en juin 1954, il rencontre l’homme de sa vie, Habib Bourguiba, exilé en France et qui prépare les négociations qui mèneront à l’Indépendance, de la Tunisie avec Pierre Mendès-France, président du conseil des ministres et dont il admire l’habileté. Ouvert au dialogue avec Paris, Bourguiba encourage néanmoins les maquisards tunisiens à couper les routes et à incendier les fermes des colons. BBY approuve sa ligne : le colonisé doit utiliser la violence pour imposer la négociation, mais sans abandonner la négociation, au contraire du Front de libération national (FLN) algérien confronté, il est vrai, à un interlocuteur autrement buté : le gouvernement français de la IVe République finissante.

La leçon ne sera pas perdue et des dizaines d’années plus tard, BBY critiquera Mahmoud Abbas, le leader palestinien qui a abandonné la violence contre les Israéliens et, bien sûr, n’obtient rien de ces derniers. De même, il dénonce le pouvoir personnel ou la présidence à vie de potentats rendus incapables par le poids des ans. Mais son indignation peut être sélective, et il oublie souvent de les dénoncer, quand il ne les fréquente pas.

À 26 ans, le jeune Béchir devient un intime du « Combattant suprême » et le porte-parole de la délégation tunisienne aux négociations avec Paris. C’est là qu’il fait connaissance avec la presse, son rôle et son impact sur l’opinion. Grand lecteur du quotidien Le Monde depuis son adolescence, il se frotte en direct aux affaires de presse comme ministre de l’information du premier gouvernement de l’indépendance. Très vite, il abandonne la politique pour le journalisme et au début des années 1960, il fonde Jeune Afrique, et y tient longtemps une rubrique intitulée « Ce que je crois ». Il accueille avec une grande ouverture tous les candidats au journalisme — dont l’auteur de ce compte-rendu —, avec ou sans curriculum. Et les renvoie avec la même célérité… Il entend que le lecteur africain soit informé non seulement de l’actualité africaine, mais aussi de ce qui se passe en Asie ou aux Amériques. Lui-même se passionne pour la guerre au Vietnam ou la politique économique de la Chine.

Faire-valoir et partenariats houleux

Entreprise commerciale difficile, le journal est fabriqué dans un pays riche aux coûts de production élevés et vendu dans une Afrique sous-développée où seule une toute petite partie de la population a les moyens de s’informer en dehors de la petite presse officielle, orientée par le parti unique local. Pour atteindre un équilibre difficile, Jeune Afrique publie des publireportages qui sont autant de faire-valoir des régimes et qui lui seront beaucoup reprochés. Contradiction ? Difficile de marier politique et business.

Au milieu des années 1970, les trois principaux marchés de l’hebdomadaire se ferment : l’Algérie à cause du Sahara occidental dont BBY défend le rattachement au Maroc où le journal a peu de lecteurs ; la Côte d’Ivoire qui prône le dialogue avec l’Afrique du Sud blanche, ce que conteste le journal ; enfin, le crépuscule de Bourguiba en Tunisie rompt l’intimité entre les deux hommes et entraîne l’interdiction du journal. Il faut trouver de l’argent sans en perdre le contrôle et convaincre des partenaires qui n’y trouveront ni rendement ni pouvoir. Il y aura pourtant très exactement 551 actionnaires — un ensemble minoritaire. L’auteur se plait à raconter comment il a écarté les propositions alléchantes de la CIA ou de grandes entreprises pétrolières. Au fil des jours, il trouvera au sud du Sahara plus d’appuis, d’amitiés et de ressources qu’au nord.

Vingt ans plus tard, la dévaluation du franc CFA, outrageusement surévalué, est à deux doigts d’emporter l’affaire. Le prix du journal double en Afrique alors que les recettes rapportées à Paris sont divisées par deux. Pendant une dizaine d’années, Jeune Afrique suit un chemin de crête périlleux, mais survit. Peu disert sur la politique française à l’égard du continent, BBY publie les Mémoires de Jacques Foccart1, qui fut l’homme de la « Françafrique » de De Gaulle et de Georges Pompidou, et un adversaire déterminé des idées que défendait à l’époque son journal.

Le patron a pris de la hauteur, gagné sans doute par le relativisme qui succède aux idéologies d’hier emportées par la quasi-mort du communisme. Son panthéon personnel est devenu plus œcuménique. Deng Xiaoping y a rejoint Bourguiba pour sa remise en marche de l’économie chinoise. Les fusillés de Tian’anmen (1989) sont passés par pertes et profits. Que pèsent quelques vies au regard de l’ampleur du dessein géopolitique des successeurs de Mao Zedong ?

1Foccart parle, entretiens avec Philippe Gaillard, Fayard/Jeune Afrique, 1995.

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