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Entretien avec Lamia Ziadé

Beyrouth. Carnet intime d’une explosion

Le 4 août 2020 à 18 h 07, Lamia Ziadé est chez elle, à Paris, quand une double explosion ravage Beyrouth et son port. Avec Mon port de Beyrouth, elle compose, en texte et en images, un carnet intime de cette catastrophe dans lequel son histoire personnelle croise celle de son pays. Entretien.

© Lamia Ziadé

Adèle Surprenant. Comment vous est venue l’idée d’écrire sur le blast, pour reprendre l’expression que vous employez dans le livre ?

Lamia Ziadé. L’idée ne vient pas de moi. Le 5 août j’ai été contactée par la rédaction de M, le magazine du Monde, qui me proposait 15 pages blanches pour raconter le drame en texte et dessins. J’étais tellement effondrée, anéantie à partir du 4 août, que je me sentais incapable de travailler à chaud sur un sujet aussi bouleversant et délicat. J’ai donc commencé par refuser, mais je les ai rappelés deux jours plus tard pour accepter la proposition. Ça ne se refuse pas, une telle opportunité de parler de Beyrouth ! Et puis je me sentais tellement impuissante, étant à Paris, que j’y ai vu un moyen de faire quelque chose pour le Liban. Un mois plus tard, l’article paraissait, et mon éditeur a beaucoup insisté sur le fait qu’il ne fallait pas que je m’arrête là, que je devais en faire un livre, un nouveau chapitre qui serait la suite logique de mes trois livres précédents, Bye Bye Babylone, Ô Nuit Ô mes Yeux et Ma très grande mélancolie arabe. Heureusement que j’ai été poussée avec insistance, sinon je n’aurais probablement rien fait !

© Lamia Ziadé

A. S. Vous avez réalisé cet ouvrage depuis Paris. Était-il plus compliqué ou, au contraire, plus simple de travailler sans être physiquement au Liban ?

L. Z. C’était plus simple ! Si j’avais été au Liban, je n’aurais jamais fait ce livre, j’aurais été dans la rue, à participer aux aides et secours, à la reconstruction, aux manifestations. C’est de me morfondre et me lamenter à Paris, de me sentir impuissante, qui m’a décidée à me lancer dans ce projet qui m’a pris tout mon temps pendant six mois.

Le coeur de Beyrouth

A. S. À plusieurs reprises dans le livre, vous soulignez l’importance historique, politique et économique du port de Beyrouth. Quelle est, pour vous et pour le Liban, son importance symbolique ?

© Lamia Ziadé

L. Z. J’ai grandi dans le quartier qui surplombe le port de Beyrouth. Pour moi, comme pour la majorité des habitants du quartier, le port a surtout une importance personnelle. J’ai un attachement à ce port depuis l’enfance, je raconte dans mon livre plusieurs épisodes de ma vie liés au port, notamment l’année 1979, quand j’étais réfugiée chez ma grand-mère en pleine guerre, dans sa maison qui est à 650 mètres du troisième bassin, avec une vue directe sur les silos (et qui a été totalement détruite le 4 août). Dans un des passages du livre, je calcule d’ailleurs, sur une carte de Beyrouth, les distances qui séparent plusieurs lieux qui me sont familiers du hangar et des silos. L’appartement de mes parents, celui de ma sœur, l’hôpital orthodoxe, etc. Pour nous, plus qu’une importance symbolique, le port est une affaire de proximité et d’attachement.

A. S. Sahar Fares était volontaire auprès des pompiers de Beyrouth et a perdu la vie au port. Pourquoi en avoir fait un personnage central de votre livre ?

L. Z. Le premier visage qui est apparu sur les écrans des Libanais et du monde entier après l’explosion est celui de Sahar. Avec son sourire qui crève l’écran et sa beauté, tellement vivante, tellement jeune ! Le contraste entre ce visage et la monstruosité de l’explosion et des scènes d’apocalypse qui ont suivi frappe les esprits. Sahar a aussi filmé, sur le quai, les derniers instants du hangar qui contenait le nitrate d’ammonium, quelques secondes avant l’explosion. Le seul film dont on dispose.

© Lamia Ziadé

Portraits des victimes

C’est aussi elle qui a pris cette photo — devenue iconique — des trois hommes en train de tenter de forcer la porte du hangar. Sahar est vraiment au cœur du drame. Il n’y a pas que pour moi qu’elle en est un personnage central : pendant les six mois qu’a duré mon travail sur le livre, de nouvelles photos et vidéos de la vie de Sahar ont continué à apparaître sur les téléphones des Libanais. Les fiançailles de Sahar, le dernier Noël de Sahar, Sahar lors d’une soirée, ou d’un pique-nique, ou Sahar au ski… Elle est resplendissante et gaie sur chacune de ces photos ; ça crève le cœur. J’ai pensé que si à moi, ces nouvelles photos me donnaient chaque fois les larmes aux yeux, elles bouleverseraient aussi les lecteurs. J’ai choisi d’en reproduire quelques-unes.

© Lamia Ziadé

A. S. Mon port de Beyrouth est parsemé de portraits de certaines des plus de 200 victimes de la double explosion. Pourquoi avez-vous fait le choix de nommer les victimes, de les dessiner ?

L. Z. C’était tout naturel, alors que je fais un livre sur ce sujet, que les victimes soient présentes dans mon livre. Les Libanais ont vécu les premières semaines et premiers mois après l’explosion avec en permanence les photos des victimes sur leurs écrans, elles emplissaient les réseaux sociaux, inlassablement repostées. Beaucoup d’autres photos que celles de Sahar sont devenues iconiques, comme celle des trois pompiers d’une même famille en smoking ; celle d’Elias, le jeune garçon de 15 ans qui est mort deux semaines après l’explosion ; celle de la petite Alexandra, trois ans, qui a inspiré de nombreux artistes qui l’ont représentée en ange ou avec le drapeau libanais… Et beaucoup d’autres. Très rapidement, j’ai eu l’impression que je connaissais personnellement chaque victime, tant leurs visages m’étaient devenus familiers (c’était d’ailleurs vraiment le cas pour quelques-unes). Le quartier qui surplombe le port de Beyrouth est le quartier où j’ai grandi et où vit encore toute ma famille.

© Lamia Ziadé

Du baume sur les blessures

A. S. Quel rôle les artistes peuvent-ils jouer afin de préserver la mémoire des événements du 4 août 2020 ?

L. Z. Les artistes vont jouer, à mon avis, un rôle évident de mémoire. Bien sûr, de nombreuses formes artistiques très différentes vont se développer autour de ce drame. D’ailleurs ça a largement commencé. Mais je crois que la mémoire et l’archivage sont deux problématiques au cœur du travail artistique en ce moment au Liban, et plus largement au Proche-Orient où cette fonction est complètement inexistante. Les artistes pallient cette lacune par leur travail. Une autre fonction importante de l’artiste dans la région est l’engagement politique, on l’a vue avec la thawra (révolution). Pour finir, l’art met du baume sur les blessures. Et des blessures, nous en avons.

© Lamia Ziadé

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