Politique, culture, société, économie, diplomatie

Chanter l’espérance, envers et contre tout

« Intersection », de Tania Saleh

Tania Saleh est une chanteuse, auteure-compositrice et artiste visuelle libanaise de la scène alternative arabe contemporaine. Depuis ses débuts en 1990, elle a expérimenté différents modes d’expression et styles (musicalement, lyriquement et visuellement), ce qui a donné naissance à une œuvre originale. Intersection, son dernier album en est un exemple abouti, tant il mêle poésie arabe, mélodies arabes classiques, street art et sons électroniques contemporains.

Tania Saleh, chanteuse libanaise aux allures de diva et aux manières simples de fille du peuple poursuit son parcours hors des sentiers battus. Intersection, le dernier album de la chanteuse sorti en octobre 2017 est surprenant, captivant et… en accès libre sur Internet. Pourquoi un tel album est-il disponible dans son intégralité sur Internet ? avons-nous demandé à Tania Saleh. « Ce n’est plus la vente des CD qui fait bouger les choses, a répondu l’artiste ; c’est de pouvoir se produire dans des festivals internationaux de qualité. »

Intersection est certainement un produit d’une rare qualité, né d’une hybridation originale entre le son et l’image, deux expressions du talent de cette musicienne graphiste à l’humeur espiègle, comme on peut le voir dans le film de présentation (de 15 minutes) :

YouTube

et sur la couverture du disque, avec l’emblème du micro et du pinceau entrecroisés :

Mais Intersection est aussi une interaction féconde entre tradition orientale et musique électronique, donnant naissance à un riche univers sonore : vocalises mélodieuses, airs de jazz, accents tziganes, percussions lancinantes, bribes radiophoniques, chuchotements, échos se fragmentant à l’infini sur des crêtes imaginaires. L’album est également une belle rencontre Nord-Sud, la promotion d’une artiste libanaise par KKV, un producteur norvégien, loin des circuits commerciaux des chanteuses de variété prisées dans certains pays arabes.

« La politesse du désespoir »

Cet album est par-dessus tout une « intersection » entre poésie et politique. Le dépaysement poétique vient sans doute de l’instrumentation surprenante de Khalil Judran, mais aussi d’un vrai travail sur la prosodie de la langue arabe, où le chant magnifie la parole et la prolonge, telle une immense ombre portée. Il vient aussi du voisinage complice entre poèmes en arabe littéral, variante dite haute de la langue — supposée plus grave et plus solennelle —, et textes en arabe dialectal, dont on a coutume de dire qu’il relève davantage du mode familier et de l’intime. Deux variétés de langue qui s’accordent pleinement ici, allant jusqu’à inverser parfois leurs rôles... Il vient enfin de ces extraits impromptus de discours politiques légendaires, portés par une voix unique à l’éloquence naturelle, celle de Gamal Abdel Nasser, qui continue de hanter la « rue arabe ».

Car c’est un vibrant hommage à la « rue arabe » qui est rendu ici, à la fois par les images du street art célébré dans le film de présentation, et à travers les modulations d’un chant foisonnant, mélodieux et dissonant à la fois, faisant la part belle à la reprise de poèmes engagés, tels que celui d’Ahmed Fouad Negm chanté par Cheikh Imam :

La rue est notre maison, notre chanson
Son chant est de loin le plus beau
C’est de sa chair que viennent nos mots,
C’est sur ses airs que nous chantons

Le choix des poèmes, glanés aux quatre coins du monde arabe, auxquels s’ajoutent deux textes écrits par Tania Saleh elle-même, exprime selon l’artiste le même désarroi d’une nation se tenant à l’intersection des choix. L’interprétation qu’en donne la chanteuse est extrêmement subtile, tantôt élégiaque tantôt humoristique.

L’humour, cette « politesse du désespoir » selon une formule de Chris Marker, est l’un des traits distinctifs de cet album. En témoigne le morceau « Quarrel with Allah » qui est à cet égard un morceau d’anthologie. Il s’ouvre sur la parodie d’une célèbre chanson de Wadi Safi à la gloire du Liban, « ce fragment de ciel », paroles reprises ici par une voix diaphane, séraphique… qui laisse vite place à un curieux échange, très terre-à-terre, entre le Bon Dieu et un quidam libanais. Celui-ci se plaint amèrement du sort réservé à son pays, autrefois si prospère. Le Seigneur sermonne alors affectueusement le protestataire, lui avouant que son pays lui cause plus de souci que tous les autres réunis, et que cette bande de « libanistes » ou de « libanomanes »  lib’nan’jiyyeh », délicieux néologisme intraduisible) désespère le Ciel par la « douzaine de dieux qu’ils ont créés » pour justifier leurs guerres fratricides.

« Homeland »

S’agit-il encore réellement du Liban dans la chanson qui s’intitule « Show me the way » et qui s’ouvre sur une voix de reporter américaine mâchonnant un incompréhensible commentaire sur le « tiny country of Lebanon » ? Ou plus largement du rêve d’un panarabisme désenchanté ? L’humour décalé du poème accentue la perplexité d’une personne qui ne « comprend plus rien à rien », ni « qui est avec qui » face à la multiplication des milices, des partis, des tensions et des conflits :

De Khartoum à Alep
De Rabat à Chott El-Arab
Quelle est donc cette Histoire
Qui est en train de s’écrire ?

Dans une allusion transparente à la déroute des révolutions arabes, bien que le poème de l’Irakien Badr Chaker Assayab soit très antérieur à ces dernières, la voix se fait plaintive :

Ô Printemps… Que t’est-il donc advenu ?
Sans fleurs, sans fruits
Tu es venu
Et ton début s’est confondu
Avec ton dénouement
Et puis l’été a fondu sur nous
Un été aux nuées noires
Aux jours chargés de chagrin
Aux nuits quasiment sans étoiles
Ô Printemps ...que t’est-il donc advenu ?

La complainte est soudain interrompue par l’irruption d’une chanson kitch de Souad Housni, vedette égyptienne des années 1960 surnommée « la Cendrillon du cinéma arabe » :

C’est le printemps, il fait trop beau !
Arrêtez-moi ces discussions
Et pas d’histoires, pas d’alibis
C’est le printemps, je vous dis !

Mais ces paroles enjouées sont elles-mêmes trahies à la fin de la chanson par une interprétation mélancolique qui en détourne totalement le sens.

« Ma terre elle-même est exilée »

C’est toute la dimension tragique de cet hymne à la fulgurance d’un printemps arabe surgi dans une « jungle » d’injustice avec « No justice in the forests », poème de Khalil Gibran ; dans un « Orient de lumière affligé par la nuit » dans « the Orient », poème de Bayram Ettounisi ; un monde arabe dévasté par « une tristesse sans fin » dans « Speechless » (de Tania Saleh). Un monde en quête d’identité, comme dans ce poème yéménite qui prend une résonance terrible au regard de l’actualité :

D’où suis-je
Qui le sait
N’ai-je donc pas de nationalité ?
(...)
Je suis Arabe
Mais nul ne me reconnaît
Pas même le monde arabe
Ma terre elle-même,
Tout comme son peuple
Ma terre elle-même est exilée

« In others’ people’s land », poème d’Abdallah Al-Birdawni

« Sewing the Arab world »

L’identité arabe semble marquée par une malédiction :

Pourquoi donc cette arabité
Ressemble-t-elle à une veuve ?
N’y a-t-il donc pas de joies
Dans nos livres d’histoire ?

« Damascus », poème damascène, de Nizar Kabbani.

Et c’est sur un ton pudique, presque intime qu’est fredonné, en dialectal, une sorte d’hymne funèbre à tous « ceux qui sont morts pour la liberté et ne la connaîtront jamais » Speechless »).

Cet hommage reste malgré tout, au fil des chansons qui le composent, comme traversé par une légère brise d’espoir, par la fraîcheur juvénile d’une voix de gavroche féminin. Avec cette omniprésence d’un humour salvateur, il nous présente un monde arabe investi par les femmes, sous toutes leurs formes, icônes désuètes de Miss Univers (Miss Liban 1971) femmes voilées et dansantes, femmes éclairées par le savoir. La déclamation par Joumana Haddad elle-même de son poème « Moi, Lilith » sur lointain fond mélodique achève cette réappropriation par les femmes de leur corps. Alors que retentit ailleurs le discours galvanisateur de Nasser en faveur des femmes qui travaillent.

L’espoir, encore et toujours, dans la gouaille populaire du chant de Cheikh Imam dans « We will sing » :

Nous allons chanter
Et encore chanter
Et prêcher tout le bien possible
Et promettre des lendemains qui chantent

Une ivresse de funambule nous gagne à travers le poème de Salah Jahine dans « Weird word » :

Ferme les yeux et danse
Avec légèreté et indolence
(...)
Le monde est jeune
Et tu es audacieux
(…)
(La foule) est fascinée
Par ton agilité
Mais ne regarde pas tes pieds
Tu pourrais bien tomber

L’espérance en sursis

Le repli vers la nostalgie apparaît lui-même comme une espérance en sursis dans « Invitation to a dream », poème de l’Irakienne Nazik Al-Malaïka :

Viens, allons rêver
Le soir enchanteur approche
La nuit profonde et les étoiles nous appellent
( …)
Viens, nous allons marcher
Vers hier
Et non pas vers demain
Pour arriver à Babylone
Par une aube de rosée

« Peace man »

Même tenace joie de vivre dans le poème de Mahmoud Darwich, à la langue simple et fluide :

Mu par une secrète allégresse
Pour je ne sais quelle raison
Je marchais…
Rêvant d’un poème bleu
Composé de deux lignes
Je marchais...

C’est sur cet espoir ténu, têtu, que s’ouvre et se ferme l’album, et lorsque nous demandons à Tania Saleh ce qu’elle aimerait que l’on en retienne, elle n’hésite pas : « L’importance de l’amour. C’est pour moi la source inépuisable de toute création artistique. L’amour c’est mon moteur. Il fait des miracles ». Cette lueur d’espoir dans un univers sombre nous rappelle la fin du poème de Louis Aragon « Il n’y a pas d’amour heureux » :

Et pas plus que de toi l’amour de la patrie
Il n’y a pas d’amour qui ne vive de pleurs
Mais c’est notre amour à tous les deux.

Comme en écho à cette complainte répond, par la voix de Tania Saleh, Mahmoud Darwich, autre chantre de l’amour :

Toi l’Amour
Nous n’avons pas d’autre but
Que la défaite dans tes guerres
Sois donc victorieux
Triomphe
Grâce te soit rendue
Et reviens-nous
Nous autres vaincus
Et toi
Indemne