Chroniques de la révolte syrienne

Au printemps 2011, une insurrection populaire touchait les villes et les campagnes en Syrie. Aujourd’hui écrasée, il est d’autant plus important de conserver la mémoire de ce formidable mouvement.

#Elle_N’est_Pas_Encore_ Finie
In Les Murs d’Idlib, creativememory.org

Publiées en 2017 en arabe et en anglais, après deux ans de travail et à l’initiative de The Creative Memory of the Syrian Revolution, le site fondé par Sana Yazigi, les Chroniques de la révolte syrienne viennent de paraître en français, traduites par Nathalie Bontemps, et se veulent un hommage à « l’inventivité des Syriens dans toutes les formes de résistance ». Après l’expérience de collecte et d’archivage de la mémoire de la révolution syrienne sur le web, dont des images ont déjà été déclinées sous forme d’expositions et de vidéos, il était important pour The Creative Memory de faire paraître cet ouvrage testamentaire. De la Toile au papier, ces archives d’artistes, d’activistes, d’habitants identifiés ou anonymes, scénarisées et pérennisées, prennent ainsi une nouvelle force.

Résistance et destruction

Dans leur introduction, l’équipe de rédacteurs (Nada Najjar, Ahmad al-Sahli, Nemat Atassi, Rana Mitr, Roger Asfar et Fawaz Traboulsi avec Sana Yazigi) s’interroge pour savoir s’il faut qualifier de « révolte » ou de « révolution » le déclenchement de ce qui allait aboutir au tragique processus de guerre civile en Syrie. La question reste ouverte au fil des pages qui présentent, sous forme documentaire, une cinquantaine de lieux, des villes et des villages, mais aussi des quartiers qui ont été emblématiques des soulèvements de 2011.

Un simple choix de répertoire alphabétique a été opéré qui place tous ces lieux dans un même épicentre de résistance et de destruction. Adra ouvre donc le souvenir. À vingt-cinq kilomètres au nord-est de Damas, la ville est surtout connue pour sa prison, qui déjà sous le régime de Hafez Al-Assad faisait disparaître ses opposants dans d’interminables ténèbres. Sous la férule de Bachar Al-Assad, le centre de détention et de torture a semé la terreur à immense échelle. « On y dénombrait fin 2015 plus de 10 000 détenus, alors que le bâtiment était conçu pour en recevoir 2 600 ».

Illustrée par un dessin de Christine Gibran, Alep vient ensuite nous rappeler qu’après avoir compté parmi les plus anciennes et les plus belles cités du monde, elle est aujourd’hui réduite à des ruines par les bombardements et les combats entre armée, opposition et milices islamistes. Bien sûr Damas est longuement évoquée dans toutes ses « ébullitions ». Et puis Deraa, à cent-vingt kilomètres de la capitale, d’où l’embrasement est parti, allumé par des enfants qui allaient payer de leur vie des graffitis inspirés par les printemps tunisien et égyptien : « Dégage ! » Dareya, dans la Ghouta occidentale, « détruite à 90 % et vidée de sa population ». Hama, dont le massacre de 1982 allait devenir historique et servir de laboratoire à l’exercice d’une répression démesurée exercée trente ans plus tard sur le pays tout entier.

Yarmouk, capitale des Palestiniens en exil

Homs, Idlib, Lataquié, Palmyre, Salamiyeh, Zabadani… L’évocation de ces noms, donnés dans leur origine et signification en arabe faisait naître autrefois des parfums et des saveurs et qui aujourd’hui laisse un goût âcre de sang et de cendres sur la langue. Le camp de Yarmouk, au sud de Damas, jadis considéré comme la capitale des Palestiniens en exil, et maintenant réduit à l’agonie par de nouveaux massacres et un nouvel exil. L’on trouve encore, dans cet impressionnant relevé topographique, la description des « vendredis de la révolution syrienne », tous nommés : « vendredi de l’endurance », « vendredi de la colère », « vendredi aider la Syrie par des actes, non par la parole », « vendredi plutôt la mort que l’humiliation »…, deux-cent quarante-neuf recensés, points d’orgue de ces manifestations populaires qui témoignent de la ferveur de tous ceux qui ont espéré et cru en cette révolution.

Resserrant leur démarche autour d’une collecte et d’une documentation de faits précis, vérifiés et sourcés, les auteurs cherchent surtout à montrer la vitalité et l’engagement de la société civile dont les initiatives ont été foisonnantes et subversives avant de se retrouver broyées dans la militarisation d’un conflit aux enjeux politiques et stratégiques multiples.

Le parti-pris de couvrir chaque lieu sur les mêmes modalités et tonalités est à la fois sobre et efficace, mais on peut regretter que l’écriture n’ait pas pris quelques chemins de traverse pour parvenir à la hauteur des images, photographies, caricatures, dessins et slogans qui dégagent un souffle bien plus grand.

Soutenez Orient XXI

Orient XXI est un média gratuit et sans publicité.
Vous pouvez nous soutenir en faisant un don défiscalisé.