Comment peut-on être Syrien ?

En 2011 éclatait en Syrie une insurrection populaire contre le régime. Huit ans plus tard, le pays est détruit, et même si le régime a consolidé ses positions, l’instabilité demeure. Avec, en arrière-fond, une interrogation sur l’identité même de la Syrie à laquelle trois livres nous aident à répondre.

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Qu’est-ce que la Syrie ? En 2019, alors que le régime et ses alliés russes et iraniens semblent avoir repris le pays en main, plusieurs ouvrages s’interrogent sur l’identité même de la nation. Et d’abord un livre majeur, celui de l’historien Matthieu Rey, Histoire de la Syrie, XIXe-XXe siècle. La question de l’identité sous-tend ce livre passionnant, dont le titre répond à la question de savoir depuis quand la Syrie existe. Le nom de Syrie apparaît certes dès l’antiquité, pour être remplacé après la conquête musulmane par Bilad al-Cham, le pays du Levant. Le mot Syrie ressurgit seulement à la fin du XVIIIe siècle sous la plume des voyageurs européens. Mais l’historien fixe une origine plus récente. En cause, comme ailleurs dans la région, la désagrégation puis la disparition de l’empire ottoman.

À la recherche d’une identité

À partir de cette époque, des populations qui faisaient partie d’un vaste ensemble se trouvent progressivement contraintes d’interagir à l’intérieur de nouvelles frontières. Décrire ces enchaînements complexes, c’est le « pari », dit lui-même l’auteur, de ce livre qui reste accessible sans sacrifier la rigueur scientifique. Matthieu Rey, arabisant, formé à l’école d’Henry Laurens, a plongé dans de nombreuses sources et archives, tant occidentales qu’arabes, y ajoutant quantité d’entretiens sur le terrain en Syrie, en Jordanie, en Turquie et au Liban, qui éclairent les périodes les plus récentes. L’auteur porte une grande attention aux changements économiques, démographiques et climatiques sans lesquels on ne pourrait comprendre l’histoire singulière de la Syrie.

Un fil rouge traverse cette somme : la recherche d’une identité syrienne toujours inaboutie et encore plus remise en question depuis le début de la révolution en 2011. Le premier chapitre, qui court de 1780 à 1830 décrit une période « décisive ». Au début, la Syrie « n’existe pas comme entité politique ». C’est un espace composé de populations variées, divisé en provinces de l’empire ottoman. Mais il est situé à sa marge, loin du « centre impérial », Constantinople et de ses provinces balkaniques. Les autorités ottomanes ont du mal à contrôler les représentants locaux. Une lutte pour le pouvoir s’engage entre les villes, les campagnes et les tribus, avec l’émergence des centres urbains. Les populations se sédentarisent, les villes « rayonnent et imposent une certaine pratique du politique, voire un certain mode de vie ».

La chute de l’empire ottoman accélère les « intenses tractations » entre ces différents centres « pour définir l’identité commune, ce que veut dire être syrien, mais aussi les rapports politiques, les modes de discussion et les façons de gouverner ». Comment être tout simplement « syrien », en effet, quand on s’identifie à un espace, à des allégeances tribales, à une confession ? On rêve d’une colonne vertébrale sous forme de Constitution. La tentative de colonisation française accélérera paradoxalement les choses. À la fin de la première guerre mondiale, la France se voit chargée par la Société des Nations (SDN), ancêtre de l’ONU, de conduire la Syrie vers l’indépendance dans le cadre d’un « mandat » que Paris transforme en tutelle coloniale.

La France dispose à son gré des populations et du pays, qu’elle dépèce pour créer le Liban. Les aspirations nationalistes et unitaires sont réprimées, les administrateurs français cherchent à diviser la Syrie entre ethnies et religions. Mais des rébellions éclatent un peu partout, le projet colonial échoue, et la Syrie devient un État indépendant en 1946. Mais quel État ? C’est là, dit l’auteur, que se noue le drame syrien. À l’indépendance, dit-il, tout est à faire. Il s’agit de rassembler des groupes humains dispersés dans une nation de tous ses citoyens.

Une opposition binaire

La route peut sembler tracée. Après tout, l’idée nationale existe depuis un bon moment, et la période du mandat a fourni une armature administrative. C’est le début de la période parlementaire, perturbée par des coups d’État militaires, une insurrection druze et une union ratée avec l’Égypte au sein de l’éphémère République arabe unie (RAU). Cet intervalle démocratique s’achèvera avec le coup d’État du parti Baas en 1963. Le chapitre qui lui est consacré est l’un des plus intéressants de l’ouvrage. Ce « temps des possibles » a reçu deux traitements successifs dans l’historiographie syrienne et étrangère, rappelle Matthieu Rey. D’abord un regard péjoratif, une relecture à l’aune des événements postérieurs, un succédané du temps colonial où des gouvernants corrompus n’auraient été que les valets dociles de puissances étrangères. Puis une contre-lecture de « la nouvelle génération qui a vingt ans en 2000 » et qui « a soif de se familiariser avec une période oubliée », créant « d’autres clichés : soudainement, les années 1940 et 1950 deviennent un véritable âge d’or, où les libertés civiles et démocratiques donnaient aux citoyens tous les droits ».

L’auteur dépasse cette opposition binaire en disséquant les fragilités du régime parlementaire. La guerre israélo-arabe et la guerre froide radicalisent les discours, et à l’intérieur, les transformations économiques pèsent lourdement. La croissance de la population grâce aux progrès dans le domaine de la santé s’accompagne d’une mécanisation de l’agriculture qui pousse les propriétaires terriens à étendre leurs domaines au détriment des agriculteurs qui s’exilent vers les villes. Nombre de paysans sans terre intègrent l’armée. De nouvelles élites issues des classes sociales et des minorités méprisées sortent des académies militaires et des universités techniques. Ces catégories ne se sentent pas représentées par un parlementarisme identifié aux notables urbains. Le passage d’un régime démocratique à un régime autoritaire, c’est un combat entre la liberté et l’égalité, entre le capitalisme promu par les propriétaires et les aspirations au socialisme, qui ne peut là aussi s’expliquer si l’on fait abstraction du contexte régional et mondial. C’est le temps des officiers modernisateurs. C’est l’époque d’une « illusion de stabilité » où les régimes présidentiels apparaissent comme les garants du progrès et de la modernité, et aussi de l’honneur national : Hafez Al-Assad donnera à la Syrie un rôle sur l’échiquier régional, examiné de près dans les chapitres qui lui sont consacrés.

Aujourd’hui, et des centaines de milliers de morts plus tard, le dilemme entre justice et liberté se pose toujours. En Syrie comme ailleurs, conclut Matthieu Rey, « le drame syrien est tristement universel. Il révèle comment le monde contemporain a vu l’émergence d’États modernes nés de la rencontre inédite de populations variées aux identités multiples qui ont recherché sous cette forme politique un modèle de bon gouvernement ». Pourtant ces États « peuvent devenir, selon leurs dirigeants, ceux-là mêmes qui pourfendent toute forme de politique, voire de lien social ».

Transcender les différences confessionnelles

Ce lien, les révolutionnaires ont tenté de le recréer. L’histoire syrienne depuis 2011 est souvent décrite à travers un prisme géopolitique, tant le pays est devenu un enjeu régional et international. Plus rares sont les ouvrages écrits du point de vue des hommes et des femmes qui ont lutté contre le régime Assad. « Nous demandons au lecteur, plutôt que d’appliquer la grille de lecture des grands récits convenus, de tendre l’oreille aux voix provenant de la base », plaident les auteurs de Burning Country. D’abord publié en anglais, ce livre précédé d’une réputation flatteuse a été traduit en français (en gardant le titre original) par un collectif. Œuvre de la blogueuse anglo-syrienne Leila Al-Shami et du journaliste et écrivain Robin Yassin-Kassab, l’ouvrage est fondé sur un grand nombre d’entretiens et de témoignages encadrés dans un récit historique rigoureux.

Après la relation minutieuse, par les activistes eux-mêmes, des coordinations de civils visant à transcender les différences confessionnelles ou sociales, Burning Country relate le basculement progressif dans une lutte armée dont beaucoup redoutaient l’issue, une répression féroce et sans distinction. « L’endroit le plus sûr où vivre est au plus près de la ligne de front », dit Ziad Hamoud, l’un des témoins interrogés par les auteurs. « Car dans les zones civiles loin de la bataille, c’est là que les bombes barils tombent, où l’artillerie frappe. Pour le régime, la bataille contre l’alternative civile est plus importante que la bataille militaire ».

Le recours aux armes est à la fois inévitable et catastrophique, analysent froidement les deux auteurs. « Lorsque la Syrie est devenue un champ de bataille par la force des choses, les voix des activistes civils qui avaient ouvré pour la révolution ont été progressivement réduites au silence par le tonnerre des bombes. Les enjeux de pouvoir — qui, en 2011 se livraient à l’échelle des communautés — ont été de plus en plus accaparés par des seigneurs de guerre […] Les élites de l’opposition syrienne [...] n’ont pas été en mesure d’établir une présence sur le terrain. » Mais le manque de soutien occidental aux groupes armés, l’internalisation du conflit, l’intervention de la Russie et de l’Iran ont « étendu la guerre et les zones libérées sont devenues des zones de mort. C’est dans ce néant que le djihadisme a prospéré ».

Constat lucide qui n’empêche pas Leila Al-Shami et Robin Yassin-Kassab d’estimer qu’il « ne peut y avoir de retour au statu quo d’avant 2011. Les transformations sociales, démographiques, culturelles et technologiques ont rendu les moyens de contrôle des anciens États sécuritaires définitivement obsolètes ».

La sortie de la nuit

Cette sortie de la nuit, cette nouvelle Syrie à venir, nul ne sait à quoi elle ressemblera. Elle se devine peut-être dans l’écriture, propose l’ouvrage collectif Écrits libres de Syrie. De la révolution à la guerre, dirigé par le chercheur Frank Mermier. Cette « chronique de l’intérieur de la révolution » rassemble des nouvelles littéraires, des analyses, des témoignages, des récits, tous traduits de l’arabe, rédigés par des intellectuels connus ou de simples témoins. Un étonnant surgissement de paroles qui là encore, cherchent un « être syrien » dans le chaos. On y trouve à la fois des explications précises sur la chute d’Alep, une étude sur la transformation du discours d’Al-Qaida en Syrie, un récit d’une jeune femme décrivant de l’intérieur un « bataillon féminin » de l’organisation de l’État islamique (OEI) aussi bien qu’une nouvelle dans laquelle l’auteur se décrit en fantôme assistant à ses propres funérailles, après sa mort dans une manifestation. Ou encore un récit qui rend à hauteur d’homme les incertitudes du champ de bataille et l’emprise progressive de l’OEI.

Un chef d’unité d’un groupe de tendance islamique se rend compte progressivement qu’il est arrêté par les djihadistes. « Dans le rétroviseur, je vois un homme encagoulé dans un litham trop grand pour lui, qui avance vers nous, son fusil pointé sur mes gars assis dans la remorque du pick-up. Tout en gardant une distance de plusieurs mètres, il d’une voix tremblante de descendre : “L’émir veut vous voir “ ». Cette histoire racontée d’une plume assurée en dit plus long que bien des analyses. Les Syriens racontent leur propre histoire, et cela ne fait que commencer.

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