D’Irak, un théâtre de l’absurde et de l’inquiétude

« Yes Godot » d’Anas Abdul Samad · Depuis l’an dernier, des artistes irakiens sont présents sur les scènes françaises. Malgré le manque de moyens, dans un pays où tout est à reconstruire, ils font preuve d’une créativité qui se nourrit de leur ténacité à avoir gardé leur art vivant tout au long de la guerre. Comme en atteste Yes Godot, d’Anas Abdul Samad.

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Deux silhouettes fantomatiques vêtues d’abayas noires déploient leurs bras comme des ailes pour mettre en mouvement de petits avions qui font des loopings et des piqués au-dessus de la ville. Bagdad. Miniaturisée avec des matériaux de récupération dans une architecture en dentelle enchevêtrée de petites maisons et d’immeubles. Bagdad, mais ce pourrait être n’importe quelle autre capitale visée par la guerre et la destruction. Lorsqu’un des appareils fait mine de s’écraser brusquement contre l’un des immeubles les plus hauts, on se laisse traverser par les images de l’explosion des Twin Towers de New York, le 11 septembre 2001. Date fatidique et décisive pour les guerres occidentales au Proche-Orient.

Pendant la guerre le théâtre continue

En Irak, en 2003, l’invasion américaine et son occupation jusqu’en 2011 vont provoquer un chaos irréductible, enclencher un cycle de violence et de guerre civile sans fin alors que le pays, déjà dévasté par la guerre contre l’Iran (1980-1988) puis par la guerre du Golfe (1990-1991) ploie encore sous le terrible embargo international qui aura fait, de 1990 à 2003, des dizaines de milliers de morts. C’est dans ce contexte qu’il faut interpréter la pièce Yes Godot, d’après En attendant Godot de Samuel Beckett, mise en scène par Anas Abdul Samad. Né à Bagdad en 1974, formé à la faculté des beaux-arts de l’université de Bagdad, il dirige depuis 1996 l’Impossible Theater Group. Malgré la guerre, le théâtre irakien est resté longtemps l’un des plus inventifs et des plus repérés du monde arabe, mais la période de l’embargo a asséché les moyens de production des créateurs et les a contraints à l’enfermement et à la survie.

Comme d’autres metteurs en scène irakiens, en particulier grâce à l’Institut des beaux-arts, qui, sous la direction d’Haythem Abderrazak1 pour le département théâtre, a gardé portes ouvertes même aux pires moments de violence, Anas Abdul Samad a poursuivi son travail de metteur en scène, d’auteur et de comédien. Aujourd’hui, il anime également de nombreux ateliers artistiques, notamment avec des jeunes de Ramadi, ville reprise en 2016 par les forces irakiennes à l’organisation de l’État islamique (OEI), mais aussi à travers le monde. Il a à son actif une quinzaine de créations qui tournent au Japon, en Corée, en Turquie et au Maghreb mais c’est la première fois qu’il est programmé en France, à la Filature de Mulhouse, dans le cadre du festival Les Vagamondes qui fait la part belle aux créations arabes. Une programmation, avec une tournée à la clé, à Besançon, Marseille, Orléans et Vitry, qui ne doit rien au hasard mais tout à la détermination et à l’engagement de Siwa Plateforme2, un laboratoire itinérant des mondes arabes contemporains créé en 2007 par Yagoutha Belgacem avec Arafat Sadallah, pour susciter des échanges entre des artistes, des intellectuels, des citoyens des mondes arabes et européens et donner à voir en Europe les productions culturelles les plus expérimentales de ces pays.

Images du désespoir

Dans le paysage théâtral irakien, Anas Abdul Samad, qui a travaillé dans la compagnie nationale au ministère de la culture en Irak s’impose comme un artiste majeur. Mais cela ne signifie pas que son travail, qui clive par sa radicalité, fait l’unanimité. D’autant qu’il a choisi d’élaborer un théâtre contemporain sans paroles, mais non silencieux pour autant, qui rend compte par une recherche corporelle et des images dérangeantes de l’inquiétude et du désespoir de sa société devant la brutalité d’un État en décomposition, aujourd’hui miné par les conflits religieux et les régressions sociétales. Son théâtre, très chorégraphié, se nourrit des arts plastiques et visuels, de la pantomime et de la marionnette, et est construit comme une véritable adresse au public qui ne laisse pas indifférent.

Yes Godot, qu’Anas Abdul Samad interprète également avec Sadiq Al-Zaidi Mohamed et Omar Ayoub n’est pas tant une version irakienne de En attendant Godot, la pièce de Beckett la plus traduite et jouée de par le monde, qu’une méditation politique et artistique autour de l’attente qui est au cœur de l’œuvre. Écrite entre 1948 et 1949, cette pièce caractérise la situation du peuple irakien aujourd’hui. Mais si l’interrogation sur le sens de l’existence — pour Beckett, juste après la seconde guerre mondiale ; pour Anas Abdul Samad, après que les Américains ont voulu ramener son pays « à l’âge de pierre » — est le fil conducteur de la narration, portée par les personnages de Vladimir, Estragon et Lucky, c’est la colère et la révolte face à l’avenir qui semblent le plus intéresser le metteur en scène. Des sentiments qui passent par le corps des acteurs dont le registre de jeu, servi par le travail sur les lumières et le son de Yasser Fadel Al-Maamouri, va jusqu’à la transe.

Après avoir joué avec les modestes éléments scéniques du plateau, un arbre – incontournable —, une cage, des chaussures, mais aussi un frigo duquel seront extraits des œufs qu’ils vont propulser sur le plateau comme autant de grenades dégoupillées, les comédiens et personnages, lassés de danser et de penser sur les ruines, s’en prendront au portrait de leur créateur qui apparaît alors sur écran. Beckett, auteur et dieu tout-puissant, les condamne à l’errance et à la solitude dans un monde en flammes et en cendres, alors ils crachent leur colère blasphématoire sur son portrait. Puis un court documentaire réalisé à Bagdad, Mossoul et Bassorah vient imprimer les mille et un visages du peuple irakien dans les gestes de la vie quotidienne d’après-guerre et de dévastation. On y retrouve le portrait de Beckett, en format flyer, que l’équipe artistique a utilisé sur chaque lieu à la fois comme un décalage et un ancrage, comme un lien entre le travail dans le pays et au plateau qui vient très opportunément rappeler au spectateur le contexte dans lequel s’inscrit Yes Godot.

1Dont on pourra voir La maladie du Machrek, d’après Horace de Heiner Müller, le 15 mai au Festival Passages (Metz) et les 28 et 29 mai au Centre dramatique national (CDN) de Besançon.

2Également à l’origine de la programmation de Hamlet 1983 à la scène nationale Tandem Arras-Douai et de Looking for Orestia au CDN de Besançon en 2018.

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