De Damas à Paris, itinéraire d’un enfant de la révolution

« Haytham, une jeunesse syrienne » · Haytham Al-Aswad est un jeune réfugié syrien arrivé en France en 2012. C’est son histoire, à la fois tragique et porteuse d’espoir, que raconte le roman graphique Haytham, une jeunesse syrienne, publié en septembre 2016. Le journaliste Nicolas Hénin en a écrit le scénario et le dessinateur Kyungeun Park l’a mis en images.

Kyungeun Park (dessin de couverture)

Comment raconter le drame syrien quand on sait que le sujet divise, tant les opinions sont tranchées ? Journaliste et spécialiste du monde arabe, Nicolas Hénin opte pour le roman graphique qui, selon lui, « offre l’avantage de l’économie des pages et des mots pour décrire une situation complexe. » Associé au dessinateur d’origine coréenne Kyungeun Park, celui qui fut prisonnier d’un groupe islamiste armé à Rakka de juin 2013 à avril 2014 revient sur l’histoire vraie de Haytham Al-Aswad, un jeune Syrien désormais réfugié en France et dont la vie a été bouleversée par la révolution dans son pays. C’est donc une histoire à hauteur d’homme qui permet au lecteur de (re)découvrir un moment clé de ce qui est devenu aujourd’hui une tragédie.

À l’heure où foisonnent, en France ou ailleurs et notamment au Maghreb, nombre d’élucubrations sur le « complot » ourdi contre le régime de Bachar Al-Assad au nom d’intérêts pétroliers, l’ouvrage rappelle que c’est dans la ville de Deraa qu’a commencé la révolte populaire. Une vraie révolte, sans connotation religieuse ou factieuse. Rappel des faits : des écoliers ayant inscrit des slogans hostiles au pouvoir sont arrêtés et disparaissent. Aux parents qui cherchent à avoir de leurs nouvelles, Atef Najib, chef de la sécurité politique de la ville, et accessoirement cousin du président Assad, tient ces propos qui résument à eux seuls ce qu’est le régime syrien : « Vos gamins, oubliez-les ! Vous voulez mon conseil ? Faites-en d’autres. Et si vous ne savez pas comment, envoyez-nous vos femmes et on s’en chargera pour vous ! »

Quand débutent les manifestations de protestation, Haytham n’ignore rien de la réalité de son pays. Il sait, comme tant d’autres, repérer « à leur dégaine » les membres des quelques sept ou huit services de sécurité, les moukhabarat. Surtout, il vit dans une maison où son père, Ayman, professeur de mathématiques athée, rentré au pays après la mort de Hafez Al-Assad, ne cache pas ses idées fondées sur l’espérance démocratique et la revendication de dignité. Des opposants célèbres, tels Riad Al-Turk, Riad Seif et Georges Sabra viennent débattre chez lui et une planche montre bien ce que de telles réunions peuvent avoir comme effet sur un enfant. Des hommes sont réunis dans un salon pour deviser. Haytham, lui, se penche derrière l’encoignure de la porte, son visage reflétant l’intérêt, mais aussi l’inquiétude…

À Deraa, au printemps 2011, la situation échappe au pouvoir. Les manifestations se poursuivent, malgré les tirs à balles réelles et les intimidations des chabiha, une racaille appointée par le régime pour violenter les opposants. Haytham participe aux protestations populaires. Emballé, il ressent le caractère exceptionnel de ces événements, ce qui ne l’empêche pas de poursuivre une vie plus ou moins normale : football, basket-ball, échecs et préparation de l’examen du brevet.

Très vite, son père entre dans la clandestinité et doit quitter le pays pour la Jordanie puis la France. La ville, sans eau ni électricité, est assiégée par l’armée à partir d’avril 2011. Celles et ceux qui sont arrêtés se retrouvent emprisonnés dans le stade de la ville. Sa mère fait partie des interpellés et plusieurs planches restituent le caractère arbitraire des interrogatoires menés par les services secrets, ces istijwab de sinistre augure que n’importe quel ressortissant arabe apprend très vite à craindre, quel que soit son pays et ses idées politiques.

Comme son père, Haytham doit quitter la Syrie avec les siens. Une nouvelle vie commence pour lui en France. L’apprentissage d’une autre langue, la poursuite des études, la précarité, mais aussi la chance d’avoir sa famille réunie autour de lui quand tant d’autres ont été dispersées. En quelques pages, l’album réussit à restituer à la fois la déchirure du départ dont Haytham finit par comprendre qu’il est définitif et les sentiments ambivalents que fait naître l’exil. À ce sujet, on apprécie le fait que l’ouvrage montre avec mesure les deux faces antagonistes d’une France qui sait se montrer généreuse — à l’image de ce couple qui recueille Haytham pour l’aider à améliorer son français —, mais qui pourrait faire bien plus en accordant l’asile à un plus grand nombre de Syriens et en rendant plus humaine la manière dont ils sont accueillis à la préfecture de police…

Pour qui a connu la Syrie d’avant cette guerre, cet album frappera par son souci de reconstitution et de fidélité à la réalité des lieux. Le mérite en revient notamment à Kyungeun Park qui, outre les documents photographiques fournis par Haytham, a beaucoup travaillé en amont sur des ressources iconographiques et utilisé les richesses que recèle Internet pour donner plus de consistance à son trait. Depuis 2011, le martyre du peuple syrien est souvent abstractisé, les grandes analyses géopolitiques tendant à relativiser le sort des individus. Le roman graphique du duo Hénin-Park rappelle que l’essentiel est d’abord dans le sort d’êtres humains dont le seul tort a été de croire que leur combat légitime pour la dignité serait couronné de succès.

Soutenez Orient XXI

Orient XXI est un média gratuit et sans publicité.
Vous pouvez nous soutenir en faisant un don défiscalisé.